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La vieillesse du poète.

vendredi 12 décembre 2008

Ma tète a blanchi comme un arbre en fleurs ; mais pour moi, cet arbre produit seulement le fruit du chagrin. Devant moi, cheveu par cheveu, le miroir a trop reflété ce défaut qu’est la canitie ; je ne veux plus le regarder. Autrefois, je lisais la nuit, au clair de lune ; je ne le puis plus aujourd’hui, même à la clarté du soleil : grâce aux lunettes de l’Europe, au lieu de deux yeux, j’en ai quatre ; cela même ne suffit pas quand je veux lire le Coran : la vue, ce pur trésor, quitte mes yeux ; le ciel, qui s’amuse de moi, me trompe avec des verres, comme il fait envers les enfants. Mon oreille était fine au point que par le cœur j’entendais ce qu’autrui racontait en son âme ; mon oreille a faibli : sans l’aide de leurs gestes, je ne comprends plus rien quand mes amis me parlent. Ma stature est courbée comme un l ; et mon pied, tant que je ne prends pas un bâton droit comme i, est sans vigueur pour cheminer. Et me voilà débile au point que, par exemple, si ma tête se trouve alourdie de sommeil, mon corps se casse à la ceinture. Et si ma main ne vient à l’aide de mon pied, m’asseoir et me lever ne me sont plus possibles. Au faîte de la solitude, comme un oiseau je suis posé ; et maintenant je suis sauvé de ton filet, nature humaine ! Et lorsque je m’envole au ciel d’éternité, l’univers contingent, semblable à la poussière, s’évanouit au vent de mes ailes. Dans le but d’amasser des biens, pourquoi donc réclamer de l’or ? Dans l’opulence de mon cœur, je me passe de ces trésors. L’or, ce n’est qu’une pierre ayant pris son éclat à la lumière du soleil ; si donc je me tournais vers l’or, je n’adorerais qu’une pierre. Si même l’on m’offrait le grain cueilli sur l’épi des Pléiades, et si j’avais pour abreuvoir la source même du soleil, je ne suis pas celui dont l’aile mollirait, tombant du zénith au plus bas, pour prélever ma part de cette eau, de ce grain. Grâce à la vérité mystique, mon cœur s’enrichit de secrets ; comment paierais-je même une demi-obole les vains propos des philosophes ? Lorsqu’est déposé devant moi, comme devant Hrizr le prophète, l’aliment qui vient du banquet de la science inspirée par Dieu, alors de leurs ailes, les anges autour de moi chassent les mouches. Au cas où ma pensée se plonge dans l’océan de poésie, le tribut des mers, de la terre n’égaleraient qu’une des perles qui sont trouvées par ma pensée. Au cas où ma plume s’élance dans le parterre de la prose, pour moi, le palmier desséché produit des dattes toutes fraîches. Dans le verger de dévotion, si quelque arbre porte le fruit de la connaissance (de Dieu), cet arbre, c’est moi-même. Mais quel intérêt si son fruit, tout bon qu’il est, paraît sans cesse de saveur amère en la bouche des êtres au cœur ténébreux ? (Djâmi, Hekmat, p. 232.)


Voir en ligne : Littérature persane

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