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Le trait de génie de Kant

lundi 8 décembre 2008

Ce fut le trait de génie de Kant. En fait, lui-même croyait en Dieu, dans un Ultime Transcendant, dans le noumène. Et il croyait à juste titre que celui-ci était trans-empirique et trans-sensoriel. Mais il démontra que chaque fois que nous essayons de raisonner sur cette réalité trans-empirique, nous constatons que nous pouvons étayer à l’aide d’arguments tout aussi plausibles deux points de vue tout à fait contradictoires — ce qui prouve clairement qu’un tel raisonnement est futile (ou, tout au moins, qu’il ne tient pas les promesses qu’il avait si généreusement faites sous le nom de « métaphysique »). Or tous les philosophes et théologiens exposaient leurs conceptions rationnelles relatives à Dieu (ou Bouddha ou Tao) et à la réalité ultime comme s’ils parlaient directement et véritablement du Réel lui-même, alors qu’en fait, ainsi que Kant l’a démontré, ils déraisonnaient. La raison pure est tout simplement incapable d’appréhender des réalités transcendantes et quand elle s’y emploie, elle constate que la proposition inverse de celle avancée peut être défendue de façon tout aussi plausible. (Cette intuition n’était nullement limitée à l’Occident. Près de quinze cents ans avant Kant, le génie bouddhiste Nagarjuna — fondateur du bouddhisme Mâdhyamika — en était arrivé sensiblement à la même conclusion — une conclusion à laquelle firent écho toutes les écoles majeures de la philosophie et de la psychologie orientales : la Raison ne peut appréhender l’essence de la réalité absolue, et quand elle s’y emploie, elle n’engendre que des incompatibilités dualistes.)

L’une des raisons de cet état de fait est — si je puis recourir à un langage poétique — que l’Ultime, ainsi que révélé par la contemplation, est une « coïncidence d’opposés » (Nicholas de Cusa) ou selon la terminologie hindouiste et bouddhiste advaita ou advaya, ce qui signifie « non-dual » ou « non-deux », un fait qu’il est impossible de représenter au moyen de la logique. Vous ne pouvez, par exemple, vous représenter quelque chose qui est et qui n’est pas au même moment. Vous ne pouvez pas voir pleuvoir et ne pas pleuvoir au même instant au même endroit. Il est impossible de se représenter de manière précise — ni de raisonner sur — la non-dualité, ou la réalité ultime. Si vous essayez de traduire une Réalité non-duale en une raison dualiste, vous créerez une opposition là où en fait il n’y en a pas, en conséquence de quoi chaque terme de la contradiction pourra être défendu rationnellement avec une plausibilité absolument égale — et ceci, pour en revenir à Kant, révèle pourquoi la raison n’engendre que paradoxe quand elle essaie d’appréhender Dieu ou l’Absolu. S’adonner à une spéculation métaphysique (exclusivement avec l’oeil de raison) revient donc à verser dans l’absurde. Affirmer que « la Réalité est sujet absolu » n’est pas faux, mais absurde, insensé ; ce n’est ni vrai ni faux mais vide de sens parce que la proposition opposée est tout aussi valable : « la Réalité est objet absolu ». On rencontrait, en Orient, la même absurdité (« la Réalité est Atman » versus « la Réalité est Anatman ») jusqu’à ce qu’elle soit totalement démantelée par Nagarjuna d’une manière parfaitement identique à celle employée par Kant. Ken Wilber, Les trois yeux de la connaissance


Voir en ligne : Ken Wilber, Les trois yeux de la connaissance

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