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Le langage

lundi 1er décembre 2008

« C’est au fond une drôle de chose que de parler et d’écrire ; la vraie conversation, le dialogue authentique est un pur jeu de mots. Tout bonnement ahurissante est l’erreur ridicule des gens qui se figurent parler pour les choses elles-mêmes. Mais le propre du langage, à savoir qu’il n’est tout uniment occupé que de soi-même, tous l’ignorent. C’est pourquoi le langage est un si merveilleux mystère, et si fécond : que quelqu’un parle tout simplement pour parler, c’est justement alors qu’il exprime les plus originales et les plus magnifiques vérités. Mais qu’il veuille au contraire parler de quelque chose de précis, voilà tout aussitôt la langue malicieuse qui lui fait dire les pires absurdités, les bourdes les plus grotesques. Aussi est-ce bien de là que vient la haine que tant de gens sérieux ont du langage. Sa pétulance et son espièglerie, ils la remarquent ; mais ce qu’ils ne remarquent pas, c’est que le bavardage à bâtons rompus et son laisser-aller si dédaigné sont justement le côté infiniment sérieux de la langue. — Si seulement on pouvait faire comprendre aux gens qu’il en va du langage comme des formules mathématiques : elles constituent un monde en soi, pour elles seules ; elles jouent entre elles exclusivement, n’expriment rien sinon leur propre nature merveilleuse, — ce qui, justement, fait qu’elles sont si expressives, que justement en elles se reflète le jeu étrange des rapports entre les choses. Membres de la nature, c’est par leur liberté seulement qu’elles le sont, et c’est seulement par leurs libres mouvements que s’exprime l’âme du monde, en en faisant tout ensemble une mesure délicate et le plan architectural des choses. De même en va-t-il également du langage : celui qui a le sens et un fin sentiment de l’âme musicale du langage, de sa cadence et du doigté requis ; celui qui sait entendre en soi sa subtile exigence, qui bien saisit la tendre volonté de sa nature intime avant d’abandonner à leur autorité ou sa plume ou sa langue : celui-là, oui, ce sera un prophète. Celui, par contre, qui en connaît bien savamment tout aussi long, mais qui n’a ni assez d’oreille, ni le sens suffisant du langage pour écrire des vérités comme celles-ci, le verbe, alors, se moquera de lui, et comme Cassandre chez les Troyens, il sera la risée des hommes.

Je puis bien croire avec cela, avoir donné l’idée la plus précise et la plus claire de l’essence et de la fonction de la poésie, je sais aussi qu’il n’y a pas un homme pour le comprendre et la saisir, et que, l’ayant voulu dire, j’ai dit quelque chose de complètement idiot, d’où toute poésie est exclue.—Mais s’il avait fallu quand même que je le dise ? et si, pressé de parler par la parole même, j’avais reconnu en moi ce signe de l’inspiration, porté ce caractère de l’oeuvre efficace du verbe ? et si ma volonté n’avait aucunement voulu ce qu’il a fallu que je dise ? —ne serait-ce pas qu’au bout du compte, et sans que j’y fusse pour rien, ce fût de la poésie quand même, et qu’un mystère du langage eût été rendu intelligible ? et ne serais-je pas un auteur-né, un écrivain de vocation, puisqu’il n’est d’écrivain qu’habité par la langue, qu’il est parfaitement et n’est que l’inspiré du verbe, un illuminé du langage ? » Novalis (texte traduit par A. Guerne)


Voir en ligne : Litteratura

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