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Otium.

samedi 29 novembre 2008

Ce terme (...) a de nos jours, pratiquement sans exception, un sens négatif. Est oisif, selon l’acception moderne, celui qui est inutile à lui-même et aux autres. Etre oisif et être ser
être
being
ón
Le concept d’être désigne en général ce que nous ressentons exister d’une manière ou d’une autre dans la perception, qu’elle soit sensible ou intelligible. L’étude de l’être est appelée ontologie ou métaphysique.
indolent, distrait, inattentif, paresseux, enclin au “ dolce farniente ” de l’Italie des mandolines pour touristes, reviennent plus ou moins au même aujourd’hui. Le latin otium avait par contre le sens de temps temps Philosophes, scientifiques et hommes de la rue ont bien souvent des vues différentes sur ce qu’est le temps, et les progrès des uns influencent les autres depuis des siècles. libre, correspondant essentiellement à un état de recueillement, de calme, de contemplation contemplation
theoria
theoría
contemplação
contempalción
transparente. L’oisiveté au sens négatif - sens connu aussi de l’Antiquité - n’était que ce à quoi elle peut conduire quand elle est mal mal
kakos
Le mal est la "possibilité de l’impossible", sans laquelle l’Infini ne serait pas l’Infini. (Frithjof Schuon)
employée : dans ce cas uniquement on put dire, par exemple, hebescere otio ou otio diffluere, s’abrutir ou se laisser aller par oisiveté. Mais ce n’est pas le sens courant. Cicéron, Sénèque et d’autres auteurs classiques comprirent l’otium comme la contrepartie, saine et normale, de tout ce qui est activité, et même comme la condition nécessaire afin que l’action action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
soit vraiment activité, non agitation, affairement (negotium), “ travail ”.

On peut aussi se référer aux Grecs puisque Cicéron écrivit : Graeci non solum ingenio atque doctrina, sed etiam otio studioque abundantes - “Les Grecs sont riches non seulement en dons innés et en doctrine, mais aussi en oisiveté et en application ”. D’un personnage comme Scipion l’Ancien on avait l’habitude de dire : Nunquam se minus otiosum esse Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
quam cum otiosus esset, aut minus solum esse quam cum solus esset - “ II n’était jamais aussi peu oisif que lorsqu’il ne faisait rien rien Le mot rien désigne une absence de chose(s), sans la notion de dénombrement ou de concept mathématique qui s’attache au nombre zéro. « Il n’y a rien ici » signifie qu’aucun objet n’est présent, sans a priori sur la nature des objets qui auraient pu se trouver à l’endroit considéré. , et jamais aussi peu seul que lorsqu’il jouissait de la solitude ”, ce qui met en évidence evidência
évidence
evidence
evidente
evidencia
evident
une variante “ active ”, au sens supérieur, de l’“ oisiveté ” et de la solitude. Et Salluste : “ Maius commodum ex otio meo quam ex aliorum negotiis reipublicae venturum ” - “ Mon oisiveté sera plus utile à l’État que l’affairement des autres ”. On doit à Sénèque un traité qui s’intitule justement De otio, dans lequel l’“ oisiveté ” est décrite comme menant progressivement à la contemplation pure. Certaines idées caractéristiques de ce traité valent la peine d’être rapportées ici. Selon Sénèque, il y a deux États : l’un L'Un
hen
hén
L’Un, en philosophie ou en mystique, désigne le Principe suprême, souvent donné comme impensable et ineffable. Historiquement, cette notion prend tout son essor, en philosophie, à partir du néoplatonisme de Plotin au milieu du IIIe siècle. Grammaticalement, le mot « un » est ici employé comme substantif et avec majuscule (comme « Dieu » ou « Être »). Le mot s’oppose principalement à Multiple (dès Platon) et entre dans la liste des transcendantaux (avec Être, Bien, Vrai, Beau... qui sont au-delà des catégories et peuvent se convertir : Un = Bien = Beau). C’est l’Un-Dieu, l’Un-principe, mesure suprême.
, grand et privé de limites extérieures et contingentes, contient à la fois les hommes Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
et les dieux ; l’autre est l’État particulier, terrestre, auquel on appartient par la naissance.

Or, dit Sénèque, il y a des hommes qui servent les deux États à la fois, d’autres qui ne servent que le plus grand, d’autres encore qui ne servent que l’État terrestre. L’État le plus grand, on peut le servir aussi par l’“ oisiveté ”, pour ne pas dire surtout par l’oisiveté - en cherchant donc en quoi consiste la virtus, la force et la dignité viriles : huis maiori rei publicae et in otio deservire possumus, imno vero nescio an in otium melius, ut quaeremus quid sit virtus. L’otium est étroitement lié à la tranquillité d’âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
du sage, à ce calme intérieur qui permet d’atteindre les sommets de la contemplation ; laquelle contemplation, pour peu qu’on la comprenne dans son sens juste, traditionnel, n’est ni évasion du monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
ni divagation, mais approfondissement intérieur et élévation jusqu’à la perception expérience
aisthesis
perception
aísthesis
sensation
experiência
sensação
percepção
impressão
impression
impresión
percepción
sensación
de l’ordre métaphysique Metaphysik
métaphysique
metafísica
metaphysics
que tout homme véritable ne doit cesser de voir dans sa vie vie Le philosophe Michel Henry définit la vie d’un point de vue phénoménologique comme ce qui possède la faculté et le pouvoir « de se sentir et de s’éprouver soi-même en tout point de son être ». Pour lui, la vie est essentiellement force subjective et affectivité, elle consiste en une pure expérience subjective de soi qui oscille en permanence entre la souffrance et la joie. même et dans son combat au sein d’un État terrestre.

Du reste, dans le catholicisme lui-même (quand on n’avait pas encore pensé au Christ travailleur qu’il faut honorer le 18 mai et quand on ne pratiquait pas encore l’“ ouverture à gauche gauche
esquerda
izquierda
left
”) a figuré l’expression sacrum otium, “ oisiveté sacrée ”, en référence, précisément, à une activité contemplative. Mais dans une civilisation où l’action a fini par revêtir les aspects ternes, physiques, mécaniques et mercenaires d’un travail, même quand celui-ci doit tout à la tête (les “ travailleurs intellectu intellect
noûs
L’Intellect est l ’« oeil du coeur » ou l’organe de la connaissance directe. Il se projette dans l’âme individuelle en se limitant et se polarisant ; il se manifeste sous un triple aspect, ou si l’on préfère, il se scinde en trois modes : l’intelligence, la volonté et le sentiment. [Frithjof Schuon]
els ” qui ont naturellement leurs “ syndicats ” et qui font valoir, eux aussi, des “ revendications catégorielles ”), le sens positif et traditionnel de la contemplation devait inéluctablement disparaître. C’est pourquoi la civilisation moderne ne doit pas être considérée comme une civilisation “ active ”, mais comme une civilisation d’agités et de névropathes. Comme compensation du “ travail ” et de l’usure d’une vie qui s’abrutit dans une agitation et une production vaines, l’homme moderne, en effet, ne connaît pas l’otium classique, le recueillement, le silence silence , l’état de calme et de pause qui permettent de revenir à soi-même Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
et de se retrouver. Non : il ne connaît que la “ distraction ” (au sens littéral, distraction signifie “ dispersion ”) ; il cherche des sensations, de nouvelles tensions, de nouveaux excitants, comme autant de stupéfiants psychiques. Tout, pourvu qu’il échappe à lui-même, tout, pourvu qu’il ne se retrouve pas seul avec lui-même, isolé vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
singularidade
individuation
séparation
du vacarme du monde extérieur et de la promiscuité avec son “ prochain ”. D’où radio, télévision, cinéma, croisières organisées, frénésie de meetings sportifs ou politiques dans un régime de masse, besoin d’écouter, chasse au fait nouveau et sensationnel, “ supporters ” en tout genre et ainsi de suite. Chaque expédient semble avoir été diaboliquement disposé pour que toute vie intérieure soit détruite, pour que toute défense interne de la personnalité soit interdite dès le départ, pour que, tel un être artificiellement galvanisé, l’individu se laisse porter par le courant collectif, lequel, évidemment, selon le fameux “ sens de l’histoire ”, avance vers un progrès illimité apeiron
indéterminé
indeterminado
ilimitado
illimité
undetermined
unlimited
. (EVOLA - L’Arc et la Massue)


Voir en ligne : EVOLA - L’Arc et la Massue

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