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Les Cahiers d’Hermès II

PIC DE LA MIRANDOLE ET L’ « HEPTAPLUS »

ANDRE CHASTEL

dimanche 14 octobre 2007

Les Cahiers d’Hermès II. Dir. Rolland de Renéville. La Colombe, 1947.

Si Jean Pic de la Mirandole a été décrit par ses contemporains éblouis comme le « prince des philosophes », c’est qu’il apportait à la spéculation une passion exceptionnelle, un enthousiasme provoqué par la fascination du mystère universel, dont la preuve la plus manifeste est peut-être cet étrange Heptaplus rarement étudié jusqu’ici, qui est maintenant accessible dans une édition commode et sûre [1].

I - « LE DISCOURS SUR LA DIGNITE DE L’HOMME » ET L’ « APOLOGIE » (1486)

Le seul texte célèbre de Pic, celui que l’on a toujours considéré, après Burckhardt [2], comme « Je manifeste de la Renaissance », est en fait resté inédit jusqu’à la publication des oeuvres complètes en 1496. Le « Discours sur la Dignité de l’Homme », Oratio de hominis Dignitate, avait été écrit dans un emportement extraordinaire et la plus vive ardeur belliqueuse à la fin de 1486, à la veille du débat qui devait opposer Pic aux théologiens romains. C’est à eux qu’il avait porté un défi : le « Discours » était la prolusio, l’introduction aux neuf cents thèses où il avait rassemblé toute sa doctrine et dont l’Inquisition allait aussitôt s’occuper. « Ce jeune homme veut qu’on le brûle quelque jour », déclarait Innocent VIII. Condamné par une bulle du 4 août, Pic, qui s’enfuyait aux Pays-Bas, fut arrêté et incarcéré à Vincennes. Il y resta jusqu’en 1488, Avant de quitter l’Italie, il avait toutefois rédigé en trois semaines un nouveau texte, une Apologie, dédiée à Laurent de Médicis, imprimée à Naples, où il se justifiait des treize thèses principalement incriminées : il y introduisit une large partie de l’Oratio, celle qui est consacrée à des polémiques et à des discussions préalables, et qui commence par un éloge des disputes publiques — à la manière scolastique — où la fougue de Pic se peint bien elle-même :

« Comme la gymnastique accroît les forces du corps, cette espèce de palestre intellectuelle donne à l’âme une vigueur et une énergie plus grandes. A mon sens, les poètes n’ont voulu signifier en célébrant les armes de Pallas, ou les Hébreux en faisant du fer (barzel) le symbole des sages, que la dignité de ce genre de combats nécessaires à la conquête du savoir. Et c’est sans doute pourquoi les Chaldéens souhaitent dans l’horoscope du futur philosophe le trigone de Mars et de Mercure : sans leur conjonction, et les luttes qu’elle entraîne, la philosophie ne serait que somnolence et dormition. » [3] Cette Pallas bardée de fer, cette Minerve guerrière du jeune comte, c’est la divinité qu’a peinte Botticelli, la muse de l’humanisme florentin à la veille des catastrophes. On a observé que l’image de Pic se retrouve dans la figure d’un jeune homme à l’épée, introduit par Botticelli dans une de ses dernières Adoration des Mages [4].

La première partie de l’Oratio était un exposé d’ensemble des ressources nouvelles de la philosophie, de toutes les gnoses enfin regroupées, qui justifiaient l’assurance et la combattivité de Pic. « Ce ne sont pas seulement les mystères mosaïques et chrétiens, mais aussi les antiques théologies qui nous révèlent la dignité supérieure de cette recherche. » [5] La foi de Moïse et du Christ enveloppe dans un fond de doctrine secrète la révélation du mystère divin qui est aussi le mystère de l’homme : l’étonnante concordance de cette doctrine avec les enseignements traditionnels mais cachés du monde païen, permet à la fois de dégager sa portée philosophique et de la confirmer par ce qui devrait la contredire. Ces traditions occultes du monde païen, c’est en Grèce l’enseignement d’Orphée et celui de Pythagore recueilli par Platon, en Egypte la science d’Hermès Trismégiste transmise dans le Pimandre et l’Asclepios, en Iran le savoir légué aux mages par Zoroastre, « non pas celui que vous croyez, mais le fils d’Oromase » (Ibid., p. 150), et dont on a l’écho dans les Oracles chaldéens. Tous ces noms vénérés forment une chaîne prodigieuse, tous ces textes se complètent et se lient, offrant, à qui sait les comprendre, les mêmes réponses aux mêmes problèmes. En interprétant les livres de la révélation proprement dite avec ceux de ces révélations latérales qui ont aussi traversé les âges, et dont la conjonction avec l’Ecriture est gage de vérité, on dispose d’une science bouleversante, qui engage la philosophie, cette connaissance simultanée de l’homme et du monde, sur un plan merveilleusement assuré. C’est cette nouvelle présentation des problèmes, esquissée dans l’Oratio à la fin de 1486, qui va être reprise en 1489, après la libération de Jean Pic et son retour à Florence.

 II Pic en 1488

Quand, au printemps de 1488, Charles VIII rend la liberté au prisonnier de la Sorbonne et le remet à la protection de Laurent de Médicis, en sollicitant du pape une grâce qui tardera à venir, Jean Pic a vingt-cinq ans. II est au milieu de sa carrière, il a encore six ans à vivre. Sa période heureuse est passée : la fresque de Cosimo Rosselli à Saint-Ambroise de Florence qui le représentait en 1486, avec sa noble tête blonde, son regard perdu dans la contemplation, est le dernier témoignage de sa jeunesse éblouissante et annonce déjà la gravité de ses dernières années. Une lettre de Laurent de Médicis datée du 13 juin 1489 — un an plus tard — nous renseigne bien sur le nouvel état d’esprit du jeune savant, après la rupture avec Rome, après l’exil et la captivité parisienne. Il a dit adieu aux plaisirs, aux ambitions, et, chrétien de plus en plus fervent, il se consacre à la méditation solitaire : « Le comte de la Mirandole est maintenant parmi nous, il vit très saintement, comme un religieux, il a travaillé et il travaille sans relâche à des ouvrages théologiques, commentaires des Psaumes et autres travaux importants. Il récite l’office ordinaire du clergé, observe le jeûne et les plus sévères abstinences ; il vit presque seul et sans luxe avec les serviteurs indispensables, modèle pour tous les autres hommes. » [6]

Comment ne pas penser à Pascal qui, vers le même âge, après avoir conçu las plus grandes ambitions intellectuelles, revient aussi de la science à Dieu, et forma quelques années le dessein de mettre son savoir au service d’une religion plus austère, avant de tout sacrifier à l’ascèse et à l’oraison ? Pic est prêt à subir l’influence de Savonarole et des réformateurs dominicains, comme Pascal va de plus en plus se soumettre à celle de Port-Royal : dans sa deuxième « conversion », il reniera et répudiera les ambitions intellectuelles qu’il nourrissait encore après son premier retour décisif aux croyances et aux pratiques chrétiennes. En 1488, c’est un théologien retiré du monde qui s’est installé dans la villa médicéenne près de Fiesole : les gros ouvrages auxquels fait allusion Laurent, et qui l’occupent parallèlement au commentaire des Psaumes, c’est une suprême tentative pour démontrer l’accord profond de l’Ecriture — interprétée selon la Cabbale — et de la doctrine platonicienne, c’est la reprise systématique des thèmes de l’Oratio, c’est le commentaire de la Genèse qui sera intitulé Heptaplus ou le « septuple commentaire de l’œuvre des six jours », de septiformi sex dierum geneseos enarratione.

Le retour à Florence du jeune comte n’est pas seulement marqué par son renouveau chrétien, mais aussi par une nouvelle intimité avec le maître qui, quatre ans plus tôt, lui enseignait la philosophie platonicienne, Marsile Ficin. Les sujets de discussion n’avaient jamais manqué entre le maître et l’élève : nourri de scolastique averroïste avant de venir à Florence, informé des doctrines hébraïques dont il se donnait grand avantage, Pic avait même publié, dans son premier livre, le « Commentaire à la chanson d’amour de Girolamo Benivieni », en 1486, un petit essai aussi peu ficinien d’esprit que possible. Les deux savants allaient de nouveau se heurter sur les deux problèmes fondamentaux qui s’offraient, en cette fin du siècle, au nouvel humanisme florentin, le problème de la valeur de la science, c’est-à-dire de l’astrologie, et celui de la réforme religieuse sur laquelle Ficin se montrera toujours si réservé : Pic écrira en 1490-1491 un gros traité contre l’astrologie, qui est l’un des fondements de la cosmologie de Ficin, et se ralliera dès 1492 au cercle de « Saint-Marc » où il regroupera autour de Savonarole quelques dissidents de « l’Académie platonicienne ». Au moment de l’Heptaplus, pendant ces deux années de protection médicéenne et de retraite à Fiesole, les rapports de Pic avec son maître ne sont plus ceux de 1486 et les dissensions ne sont pas encore évidentes. Ficin avait soutenu affectueusement la cause de Pic auprès des envoyés de Rome et auprès de Laurent. Pic lui devait en partie la fin de son exil, et, d’ailleurs, Ficin le salua, à son arrivée à Bologne, dans un message amical : « Notre ami Robert Salviati m’a annoncé que tu étais bien arrivé à Bologne, pendant que j’étais plongé dans une conférence publique. Je te félicite de t’être ainsi rapproché de nous, je suis heureux que tu aies échappé aux mains des méchants.

« En octobre dernier, tandis que Mercure était dévoré par les feux de Mars, les peuples qui sont sous le signe de celui-ci se sont émus contre toi, mais leurs desseins ont été réduits à néant par le Maître du ciel. Et nous, avec la faveur de Jupiter et de Vénus, avec l’appui de Laurent le Magnifique, nous avons pu empêcher que Mercure fût brûlé, même sur la terre. Je prie Dieu de faire échec à l’avenir à nos ennemis et calomniateurs. Salut, sois prospère et aime-moi comme je t’aime. » [7]

Mais les rapports avec Ficin étaient toujours compliqués et bizarres : il vivait au milieu des présages, avec des hantises et des précautions singulières. En tout, il calculait la faveur ou la menace des planètes. En 1489, il allait précisément publier le troisième livre de son traité, « Les trois degrés de la vie », De vita triplici, où il fait la théorie du génie saturnien et traduit en langage astrologique le drame intérieur de la Renaissance [8].

Par deux fois, Ficin fut mystérieusement empêché de joindre son ami, et celui-ci l’en plaisanta dans une lettre du début de l’été 1488 : « Qu’est-ce qui t’a fait repartir, est-ce ton seigneur Saturne ? » Mais Ficin s’en explique, en accusant les mouvements célestes de son « démon » astral. Ainsi, en même temps qu’il retrouvait Ficin, Pic était de nouveau plongé dans l’étrange atmosphère du néo-platonisme florentin, tout préoccupé de symboles païens, de signes célestes. Autant que des soucis religieux, l’Heptaplus porte la marque de ces contacts plus étroits du jeune comte avec l’Académie platonicienne. Son gros traité se présente expressément comme une « concordance de Moïse et de Platon », et Pic reprend triomphalement la formule néo-platonicienne déjà utilisée par Ficin : « Platon n’est qu’un Moïse attique. » [9]

Pic, à Florence, a aussi retrouvé la Cabbale. La grande nouveauté de l’Oratio était le recours aux sources hébraïques, et ce n’avait pas été la moindre raison d’inquiétude des théologiens romains. Dans la justification des treize propositions condamnées, qui constitue l’Apologia, Pic avait insisté sur ce point. La cinquième thèse s’énonçait : « Aucune science ne nous apporte plus de preuve de la divinité du Christ que la magie et la cabbale. » Dans sa défense, Pic se moque de l’ignorance de ses juges : « Ce seul mot (de Cabbale) fait une telle horreur à ces pères, ils tremblent tellement à l’entendre, que certains d’entre eux doivent croire que les cabbalistes ne sont pas des hommes, mais des birco-cerfs ou des centaures monstrueux. Et voici de quoi s’amuser : comme on avait demandé à l’un d’eux ce qu’était cette Cabbale, il répondit que c’était le nom d’un homme perfide et diabolique, auteur de nombreux écrits contre le Christ, et que ses disciples étaient appelés pour cela cabbalistes. N’est-ce pas drôle ? »

Mais, en fait, dans l’Oratio, Pic avait expliqué comment les livres de la Cabbale sont la suite occulte de la civilisation mosaïque. Il croyait, en effet, à l’authenticité des livres d’Esdras, comme toute la Renaissance, il se les était procurés à prix d’or et les avait fait traduire, comme le pape Sixte IV vers le même temps [10]. C’est à eux qu’il se réfère expressément : « Quand, par la volonté de Dieu, fut révélée la véritable interprétation de la loi divine communiquée à Moïse, on l’appela Cabbala, ce qui en hébreu signifie « réception », parce que cette science est transmise de l’un à l’autre par des révélations successives comme en vertu d’un droit héréditaire, et non par des documents écrits... » Après la captivité de Babylone, Esdras les fit rédiger pour que les « mystères de la science divine » ne risquent pas de se perdre ; et c’est là l’origine des « livres de la science cabbalistique » [11].

En 1486 — nous le savons par ses lettres — Pic avait travaillé sur les textes hébreux et chaldéens avec le Juif Flavius Mithridate [12] ; de retour en Italie, il entra en contact avec un certain Giovanni Alemanno, ou Johanan, professeur d’hébreu, qui venait de s’installer dans la ville auprès d’un riche coreligionnaire [13]. C’est lui qui permit à Pic de faire sur les originaux ses traductions des Psaumes et le soutint dans ses nouvelles études cabbalistiques.

A la fin de juillet 1488, Ficin exprimait, dans une lettre à Robert Salviati et à Jérôme Benivievi, tous les espoirs que permettait à nouveau l’extraordinaire puissance intellectuelle du jeune comte de la Mirandole :

« Son nom de comte de la Concorde est bien justifié, car il cherche à accorder les courants de pensées les plus opposés... Comme les brumes s’évanouissent au lever du soleil, ainsi à l’arrivée de Pic toutes les oppositions disparaissent ; brusquement la concorde le suit et le prend pour guide ; seul, il peut accomplir ce que tant d’autres ont tenté avant lui, car il s’emploie sans relâche à montrer l’accord des Juifs et des Chrétiens, des Péripatéticiens et des Platoniciens, des Grecs et des Latins. » [14]

Achevé au début de 1489, l’ouvrage fut dédié à Laurent le Magnifique, à l’occasion de l’élévation de son fils Jean à la dignité de cardinal, le 9 mars 1489. Dans deux longues introductions, Pic exposait à son protecteur la singularité de son entreprise et sa méthode.

 III LA DOCTRINE DE L’ « HEPTAPLUS »

La cosmogonie platonicienne est exposée dans le Timée, la création du monde selon le récit mosaïque se lit au premier chapitre de la Genèse. Depuis dix siècles, les Pères grecs et saint Augustin, puis les platoniciens de Chartres au XIIe siècle, s’étaient efforcés de confronter les deux ouvrages et de les accorder au mieux. Ce n’est plus l’entreprise de Pic ; il ne fait pas un commentaire littéral ou même allégorique du récit biblique, et il s’en défend expressément ; il a les moyens de tenter quelque chose de plus élevé et de plus fort, parce qu’il sait replacer l’exégèse de la Cabbale sous le texte de la Genèse, et les gloses néo-platoniciennes sous le texte de Timée. A la lumière de ces deux interprétations qui lui sont également familières, Pic et lui seul — comme le reconnaît Ficin — est capable de dégager les traits d’une doctrine occulte, d’un enseignement traditionnel, sur l’origine et la destination du monde, qui fournit une vue bouleversante de l’histoire humaine, et dont tous les poètes théologiens, Orphée, Hermès Trismégiste, Zoroastre, reflètent, comme Moïse et comme Platon, la mystérieuse révélation. C’est par l’ésotérisme que le savant de la Renaissance croit trouver la voie de cette synthèse universelle qui est son aspiration essentielle.

Pic, dans une première introduction, établit, d’après des témoignages antiques, surtout alexandrins, il va sans dire, que la Genèse est une somme mystérieuse :

« Je me suis appliqué à l’étude de la création du monde et de l’œuvre fameuse des sept jours, avec de sérieuses raisons de penser que tous les secrets de la nature y sont contenus. » On objecte l’apparence facile et populaire du récit ; il y a, en réalité, cachée sous la narration, une science mosaïque qui alimente toutes les traditions de la Grèce et de l’Orient ; en fait, « s’il a traité quelque part de la nature et de l’œuvre entière de la création, s’il a enseveli quelque part dans son livre comme dans son champ les trésors de la vraie philosophie, ce fut à coup sûr dans le texte où il traite expressément de l’émanation des choses à partir de Dieu, du degré, du nombre, de l’ordre des parties de l’univers, avec la plus haute capacité philosophique » [15]. Les anciens Hébreux interdisaient l’étude de la Création avant la maturité : c’est qu’il faut déjà toute la science de l’homme pour bien l’entendre.

Pic se propose de fonder cette étude sur une base entièrement nouvelle « en interprétant la création du monde sans l’aide d’aucun des commentateurs précédents, non pas selon un seul sens, mais selon sept sens superposés, en revenant toujours au point de départ pour l’exposé de chacun d’eux, pour obtenir un ordre clair et dégagé de toute confusion » (Ibid., p. 182).

Avec l’affirmation que le premier chapitre de la Genèse est bien une synthèse occulte du savoir, c’est cette méthode qui fait la nouveauté de l’Heptaplus. Dans une seconde introduction, Pic expose la nécessité des sept points de vue successifs ou plutôt intérieurs les uns aux autres, qui commandent la structure de son commentaire. Car l’Heptaplus, au lieu d’examiner à la suite l’œuvre de chacun des sept jours de la Genèse, les envisage toujours en totalité, mais chaque fois selon un principe de symbolisme différent.

La déduction des sept sens est d’ailleurs assez simple : il y a trois mondes, angélique, céleste et sublunaire, et un quatrième qui les résume et les contient : l’homme. Moïse en a évidemment donné la clé dans son œuvre, « d’où une quadruple exposition du texte mosaïque en le rapportant d’abord au monde angélique ou invisible, sans référence aux autres, en second lieu au monde céleste, puis au monde sublunaire et corruptible, enfin à la nature humaine ». Mais il faut une cinquième exposition, puisque les quatre mondes, tout en étant distincts, se déduisent en quelque sorte l’un de l’autre. Une sixième exposition insistera sur leur lien. « Enfin, comme les sept jours de la Création ont été suivis du Sabbat, il convient que dans une septième exposition, en quelque sorte sabbatique, après avoir traité de l’ordre des choses qui procèdent de Dieu, de leur union, leur diversité, leurs liens et leurs habitudes, nous exposions une interprétation du bonheur des créatures et de leur retour à Dieu ... » (Ibid., pp. 194 et 196) Tels sont les sept sceaux placés sur les mystères de l’être que Pic entend énoncer à jamais.

En sept expositions de sept chapitres, Pic déploie ainsi la substance merveilleuse et les raisons de l’univers. Nous voudrions seulement en énoncer ici les grands thèmes, sans procéder aux comparaisons nécessaires pour leur donner toute leur signification. La première exposition « du monde élémentaire » concerne le jeu suprême des causes et esquisse une ontologie où Aristote et Platon se conjuguent avec le texte biblique : « Sur les eaux, c’est-à-dire les fluctuations de la matière est porté l’Esprit du Seigneur, c’est-à-dire la forme de la cause agent, conçue non comme cause principale, mais comme instrument de l’art divin, comme notre esprit est instrument de vie. Et aussitôt, sous l’action de l’Esprit sur ces eaux qu’il détermine, par la volonté de Dieu démiurge, apparut la lumière, c’est-à-dire la splendeur et la beauté de la forme. » (Ibid., pp. 210 et 212)

Dans la seconde, « du monde céleste », est exposé l’ordre des neuf sphères, leur nature et leur fonction, et au passage, le sens de la distinction de mâle et de femelle.

Dans la troisième, « du monde angélique et invisible », Pic expose que l’ange est nombre, c’est-à-dire distinction et, en tant que tel, imparfait. En vertu du principe d’exégèse qu’il a établi, les mêmes passages, les mêmes versets de la Genèse sont soumis à une interprétation différente : « Nous lisons que le ciel a été placé au milieu des eaux ; ce qui indique trois hiérarchies d’anges : la première et la dernière indiquées par les eaux qui sont au-dessus du ciel et au-dessous, la série intermédiaire qui les sépare désignée par le firmament. » (Ibid., p. 254)

Dans la quatrième exposition, « de la nature de l’homme », les mêmes images révèlent un autre sens, non moins adapté à son objet, l’anthropologie ésotérique : « Ce n’est pas sans raison qu’avant la création de l’homme par l’union de l’âme et du corps grâce à la lumière, on rappelle que l’Esprit s’est étendu sur les eaux : c’est pour que nous n’allions pas croire que l’Esprit n’a été présent à notre intelligence qu’après son union avec le corps. » (Ibid., p. 276)

« Les eaux signifient la partie sensuelle qui est soumise à la raison et est directement à son service. La terre est ce corps même, terrestre et périssable, dont nous sommes entourés. » (Ibid., p. 282)

La cinquième exposition, « de tous les mondes en ordonnance successive », rappelle que « les mêmes choses ont divers noms pour désigner leurs propriétés diverses » : la division des eaux par le ciel signifie encore la loi hiérarchique du monde, qui s’exprime merveilleusement dans l’homme. Et dans un chapitre digne du début de l’Oratio, Pic rappelle que l’homme n’est pas tant « un quatrième monde, une créature nouvelle, que le complexe et la synthèse des trois mondes déjà décrits » (Ibid., p. 300) ; ainsi est-il à l’image de Dieu.

La sixième exposition, « sur le lien des mondes entre eux et avec toutes les choses », concerne l’enchaînement des êtres : « Comme pour les gouttes d’eau, la félicité consiste à se verser dans l’Océan, où est la plénitude des eaux, ainsi notre félicité est de pouvoir nous unir un jour à cette étincelle de lumière intellectuelle qui est en nous. » (Ibid., p. 322)

D’où la septième exposition « sur le bonheur qui est la vie éternelle » ; Pic développe une vue eschatologique de l’histoire, où tous les symboles sont traduits en événements et en réalités concrètes : « Les Juifs sont dits eaux supra-célestes, parce qu’eux seuls, selon Jérémie, n’ont pas craint les signes du ciel comme les autres peuples... Les Gentils, au contraire, sont les eaux placées sous le ciel, parce qu’ils adorent les démons qui habitent les ténèbres de l’air... » (Ibid., p. 342) Le quatrième jour exprime ainsi « l’accomplissement du temps », l’apparition du Soleil qui est le Christ ; et à travers le récit des jours qui suivent sont évoqués ceux qui « vivent selon l’esprit et sont ainsi fils de Dieu », les véritables enfants d’Israël.

Le texte mosaïque est ainsi présenté comme un sextuple jeu de symboles : c’est par l’interpénétration multiple de leurs sens que Pic peut réaliser la fusion des traditions qui est son objet essentiel. Aussi est-ce davantage l’esprit de la synthèse que les termes mêmes de la doctrine — malgré son accord général avec les notions occultistes — qui importe. Pic le sentait peut-être lui-même, et il voulut préciser son enseignement et le reliant expressément à la Cabbale dans un curieux chapitre final. Les sept expositions terminées, Pic commente, en effet, la signification suprême de l’expression « au commencement » ; et, avec les cabbalistes, il trouve dans la forme et le groupement même des lettres des symboles prestigieux.

« J’ai voulu m’aventurer à expliquer la première locution de l’œuvre, beresit en hébreu, c’est-à-dire chez nous in principio, pour voir si je pourrais moi aussi, d’après les principes anciens, trouver quelque connaissance digne d’être révélée. Au-delà de tous mes espoirs, de toute vraisemblance, j’ai trouvé ce que je n’aurais jamais cru possible de trouver, et ce que d’autres ont eu bien du mal à admettre : la raison de la création de l’univers est révélée et expliquée dans ce seul mot.

« Je dis là quelque chose de merveilleux, d’incroyable, d’inouï. Mais, en prêtant attention, vous en aurez la démonstration véridique. En hébreu, cela s’écrit : berescith... » (Ibid., p. 376) En combinant chacune des lettres avec toutes les autres, on obtient une suite de mots qui forme une phrase, et celle-ci peut se traduire : « Le perte dans le fils et par le fils, principe et fin, c’est-à-dire repos, créa la tête, le feu et la base du grand homme, en vertu d’un pacte qui est bon. » (Ibid., p. 378) Telle est la révélation finale sur laquelle s’achève l’Heptaplus : on y reconnaît la lettre et l’esprit du « Zohar ».

L’ouvrage obtint un succès d’estime auprès des humanistes : il fut accueilli avec hostilité à Rome. Dans une lettre de 1489, Laurent écrit à son sujet : « J’ai appris avec grande tristesse comme on accable cette œuvre de Mirandole, et si je n’étais sûr que cette persécution vient de l’envie et de la malignité, je n’en parlerais pas. Cette œuvre a été examinée par tous les doctes religieux que nous avons ici, hommes de bonne renommée et sainte vie, et tous l’ont absolument approuvée comme chrétienne et magnifique. Je suis sûr que s’il récitait le Credo, les esprits mal intentionnés (de Rome) diraient que c’est de l’hérésie. » [16] Mais enfin l’Heptaplus, comme on peut en juger, n’est pas la simple récitation du Credo.


[1G. Pico della Mirandola, De Hominis dignitate, Heptaplus, de ente et uno, édités et traduits en italien par E. Garin, Florence, 1942

[2T. Burckhardt, Die Kultur der Renaissance in Italien, 4e partie : « La découverte de l’homme et du monde », in fine

[3G. Pico, op. cit., Oratio, pp. 134 et 136

[4J. Festugière, Studia Mirandolana, dans Archives d’Histoire doctrinale et littéraire du Moyen Age (année 1932), Paris, 1933, pp. 143 suiv.

[5G. Pico, op. cit., Oratio, p. 122

[6Lettre de Lorenzo di Medici à G. Lanfredini, ambassadeur de Florence à Rome (13 juin 1789). Cf. Fabroni, Laurentii Médicis vita, Pise, 1784, t. II, p. 291

[7Marsilii Ficini, Opéra, éd. de Bâle, 1576, t. I, p. 885

[8Cf. notre essai : Saturne à la Renaissance, dans Phœbus, Holbein Verlag, Bâle, n° 3-4

[9Pico, op. cit., p. 173

[10Sur cette question des traductions effectuées pour Pic et Sixte IV, voir G. Pico della Mirandola, Dignita dell’uomo, éd. B. Cicogriani, Florence, 1945, pp. 124 suiv.

[11Pic, op. cit., Oratio, pp. 156-158

[12Voir J. Festugière, Studia Mirandulana, op. cit.

[13Cassuto, Gli ebrei a Firenze nell’età del Rinascimento, Florence, 1918

[14M. Ficin, op. cit., p. 890

[15Pic, op. cit., Heptaplus, pp. 170 et 176

[16Lettre de Laurent à Lanfredini, cité Garin, op. cit., p. 33