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Les Cahiers d’Hermès I

CYRANO DE BERGERAC PHILOSOPHE HERMÉTIQUE

Eugène Canseliet

samedi 13 octobre 2007

Les Cahiers d’Hermès. Dir. Rolland de Renéville. La Colombe, 1947

Certes, nous ne ferions pas une constatation particulièrement originale, si nous disions que la littérature a totalement transformé la figure de Cyrano de Bergerac, en lui assurant la faveur du grand public, dans une réputation quasi universelle. Ainsi par les moyens les plus divers, la Vérité est-elle imposée aux hommes, même dans le clinquant des tréteaux, dans l’enthousiasme tapageur des foules, toujours prêtes à s’émouvoir et à s’enflammer au souffle de l’esprit.

C’est le 28 décembre 1897, au théâtre de la Porte-Saint-Martin, que fut jouée, pour la première fois, la comédie d’Edmond Rostand, et, parce qu’elle synthétisait l’âme française, dans ses qualités propres et éminentes — la fantaisie, l’entrain, la grâce, l’idéal chevaleresque — elle eut un succès délirant, confirmé par « la presse » unanimement conquise. A l’origine de ce triomphe, nous ne mésestimons pas, bien entendu, le talent de ce poète, son débit facile et verveux, fleuri de rimes étincelantes, cliquetant comme des épées, dans la cadence souvent alerte, frissonnante et sublime. C’est le panache, en somme, puéril et frivole, léger, comme la plume elle-même, dans le vent de l’action, et qui fait, au danger, des honnêtetés, à la fois plaisantes, gênées et héroïques. Le premier acte, en particulier, déborde d’imagination, brille de saillies constantes, où Cyrano s’amuse de la gaîté qu’il cause, et que grandit encore la pitrerie achevant la scène du fâcheux. La main du mousquetaire vient de s’appliquer sur cette face, qui est aussi dénuée

De fierté, d’envol,
De lyrisme, de pittoresque, d’étincelle,
De somptuosité, de nez enfin, que celle...
Que va chercher ma botte au bas de votre dos !

Pourtant le geste, qui accompagne ces paroles, ne déchaîne pas, autant que l’ébouriffante tirade du nez, où cascadent les drôleries, l’hilarité dont nous sommes si gourmands, « pour ce que rire est le propre de l’homme ». L’intuition du poète est sûre, qui lui donne le langage des dieux, pour chanter ce nez gigantesque et rapprocher, à son insu, le Cyrano réel du truculent curé, abstracteur de quintessence. C’est-on jamais avisé de rechercher la signification étymologique du pseudonyme en anagramme, duquel nous ne saurions croire que François Rabelais l’eût tiré sans peine de sa joyeuse et simple fantaisie. Alcofribas Nasier, c’est le nez amoureux du plomb philosophique. Nasier dit bien ce qu’il veut dire, tandis que Alcof et ribas relèvent, le premier, d’alcofol, noté par dom Pernety (Dictionnaire Mytho-Hermétique, Paris, chez Bauche, 1758, p. 30.), le second, de ribau, dans son acception ancienne de galant et d’amoureux gaillard.

Il convient de différencier ici l’homme de génie, de qui le souvenir s’estompe dans la brume de l’histoire, du bretteur grandiloquent, mué par Roland, en un Alceste militaire, teinté de belles-lettres, débordant de vertueux humour, et qui jouerait, sous son feutre à panache, les amoureux transis. Rien, précisément, ne violente davantage la vérité historique que le troisième acte, où Cyrano, ayant perdu sa morgue querelleuse, se satisfait, soudainement résigné, du rôle d’entremetteur.


De ce qu’il possédait un nez monumental, sorte d’illustration physiologique de ses heureuses facultés, de ce qu’il possédait, disons-nous, le naz cher aux argotiers, siège subtil du flair tant précieux, en la recherche des vérités naturelles, Cyrano de Bergerac tirait d’avantageuses déductions, où n’avait part, assurément, le vain souci de justifier le disgracieux organe rompant l’harmonie de son visage. Dans Vautre monde, le temps est un facteur capital, et celui-là, qui n’aura pas le nez suffisamment long pour le définir, sera impitoyablement châtré. Ainsi, notre auteur reçoit-il des Séléniens cette déclamation qui le rassure, le flatte et le console tout à la fois : « Mais sachez que nous Je faisons après avoir observé depuis trente siècles qu’un grand nez est le signe d’un homme spirituel, courtois, affable, généreux, libéral, et que le petit est un signe du contraire. »

Le cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale possède, de Cyrano, quatre portraits qui se suivent, à leur place alphabétique, dans un recueil coté N². A peu de chose près, ces gravures s’accordent pour nous montrer un beau jeune homme, aux yeux intelligents et doux. La bouche, surmontée d’une fine moustache, est petite, sensuelle et quelque peu dédaigneuse. Nous ne parlerons plus du nez, si ce n’est pour constater qu’il ne dépare en rien le pur ovale du visage qu’encadre une épaisse et longue chevelure, soigneusement peignée et tombant en arrière sur le col. Pourtant, parmi ces images, la moins flatteuse est une eau-forte, dont le réalisme et l’authenticité prennent leur raison commune dans le fait qu’elle fut exécutée sur un tableau peint chez les nobles seigneurs Le Bret et de Prade, plus chers amis de Savinien de Cyrano de Bergerac. C’est ce que dit, en latin, la légende explicative : « Savinianus de Cirano de Bergerac, nobilis gallus ex icône apud Nobiles Dominos Le Bret et de Prade amicos ipsius antiquissimos depicto. » De même, relève-t-on, sur ce précieux document, les marques suivantes : « Z. H. pinxit. L. A. H. del. et sculpsit. » Les trois initiales du dessinateur-graveur, confondues en monogramme, ne nous permettent pas de l’identifier ; par contre, le Z et le H du peintre indiquent, très certainement, le prénom et le patronyme de l’artiste français Zacharie Heince, né en 1611, à Paris, où il mourut le 22 juin 1669, suivant le Bénézit, qui lui accorde une réputation notable. Les trois autres gravures, conservées aux Estampes, sont en taille-douce et sur l’une d’elles, très jolie et anonyme, en rapport avec le soleil et la lune, placés en haut, de chaque côté de la tête toujours de trois-quarts, on lit ce quatrain à la louange du microcosme des sages, dans lequel gravitent les deux luminaires hermétiques :

La Terre me fut importune,
Je pris mon essor vers les Cieux ;
J’y vis le Soleil et la Lune
Et maintenant j’y vois les Dieux.

Cette profession de foi versifiée, nonobstant son ton de calme sagesse, n’est pas sans rappeler l’invocation fiévreuse, que Biaise, Pascal prononça dans l’ineffable transe de la totale révélation, exaltant soudain son corps malade et surmené. Dans son second ouvrage, Fulcanelli a donné, de cette énigme manuscrite du scapulaire en papier, trouvé sur le cadavre encore chaud du puissant philosophe des Provinciales, l’explication transcendante, que personne n’avait seulement entrevue avant lui [1]. Comme le solitaire de Port-Royal, par sa confession posthume, Cyrano, dans sa lettre contre un pédant, affirme son accession à la suprême Connaissance : « Mais scachez que je connois une chose que vous ne connoissez point, que cette chose est Dieu [2]. » De cette chose double (res-bis), il rappelait le signe bien connu des alchimistes, c’est-à-dire le cercle avec point central, qui désignait l’or ou soleil philosophique, pour exercer sa manie du calembour, d’ailleurs particulière à tous les frères en Hermès. Suivant d’Assoucy, ancien ami de Cyrano, voici la conclusion amusante qu’il tirait de son nom, parfois orthographié avec un i [3], en l’examinant à la manière d’un rébus, et selon la règle uniquement phonétique de la cabale universelle : « Mage et Roy estoient jadis unum et idem. On appeloit un Roy Cir, en françois Sire, et comme ce Mage, ce Roy, ce Cir, pour faire ses enchantemens, se campoit au milieu d’un cercle, c’est-à-dire d’un O, on le nommoit Cir an O. »


Roi tout-puissant, dans son petit monde hermétique, il est indéniable que de Cyrano Bergerac, se pliant à l’obédience traditionnelle, ferma, sur son étrange personnalité, le cercle impénétrable du mystère. L’obscurité est grande, qui plane toujours sur cet homme, tandis que s’y débattent les biographes, parmi les dates trop rares et les faits imprécis. Quelles controverses passionnées n’a pas entraînées la détermination laborieuse du lieu de sa naissance, que revendiquait, jusqu’à la fin du siècle dernier, la ville de Bergerac, en Périgord, autorisée en cela par les éditeurs anciens de Cyrano. Rien, du reste, ne s’accordait mieux, avec son métier de jeunesse, avec sa réputation de bravoure téméraire et railleuse, qu’il fût né dans l’une des deux provinces annexées par Charles VII, lesquelles fournirent au vieux royaume de France tant de valeureux soldats :

Ce sont les cadets de Gascogne
De Carbon de Castel-Jaloux.

Ce qui est bien certain, c’est que Savinien de Cyrano Bergerac vit le jour à Paris, selon que lui-même le fait dire à Thomas Campanella, rencontré au pays du soleil : « Si je ne me trompe aux circonstances de la conformation de votre corps, vous devez être françois et natif de Paris. » Exactement, l’événement se produisit dans la paroisse de Saint-Sauveur, « le sixième mars mil six cens dix neuf ». On le pouvait vérifier aux archives municipales, déposées sous les combles de l’avenue Victoria, avant que l’incendie allumé par les insurgés de la Commune les y eût détruites. C’est au savant et laborieux archiviste A. Jal, qui, pendant vingt années, fouilla ces centaines de registres, à jamais perdus, que nous devons de connaître l’ascendance maternelle de notre philosophe. Son père, Abel Ier, se maria, le 3 septembre 1612, à Espérance Bellanger, fille d’Antoine, riche bourgeois parisien.

A l’endroit de cette famille Bellanger, une constatation s’impose ici, qui peut expliquer la filiation de Cyrano, quant à sa personne secrète, déjà révélée par son œuvre maîtresse, soumise aux lois immuables de la plus pure tradition. Nous sommes assez autorisé, croyons-nous, pour affirmer que l’homme ne saurait atteindre, par ses seuls efforts, à la voie royale et universelle. Qu’il nous suffise d’en prendre la confirmation de la plume même du bon et pieux Nicolas Flamel, de cette plume, toujours soigneusement taillée pour la copie, en belle gothique appliquée, des traités les plus rares et les plus célèbres :

« Qu’aucun donc ne me blasme s’il ne m’entend aysément, car il sera plus blasmable que moy, en tant que n’estant point initié en ces sacrées et secrettes interprétations du premier agent (qui est la clef ouvrant les portes de toutes sciences), neantmoins il veut entendre les conceptions plus subtiles des Philosophes tres-envieux, qui ne sont escrites que pour ceux qui sçavent desja ces principes, lesquels ne se treuvent jamais en aucun livre, parce qu’ils les laissent à Dieu, qui les révèle à qui luy plaist, ou bien les faict enseigner de vive voix par un maistre par tradition cabalistique, ce qui arrive tres rarement [4]. »

Bergerac, sujet très intelligent, ne trouva-t-il pas, dès l’enfance, parmi ses parents maternels, avec l’ambiance favorable, la source du savoir, que devaient refléter plus tard ses livres singuliers ? On sait quelles ressources l’hermétiste peut tirer de l’art du blason, surtout lorsqu’il s’agit d’armes parlantes ou qui chanient. A cet égard, faute de temps, nous n’avons pas poussé, aussi loin que nous l’eussions voulu, nos recherches sur les armoiries des différents membres de la famille Bellanger. Néanmoins, le peu que nous avons découvert à la Bibliothèque Nationale proclame que la science d’Hermès était l’orgueil de ces bourgeois parisiens, soucieux de le manifester suivant le mode altier. Le manuscrit 8217 de l’important recueil établi par Pierre Clairambaut, sur la précieuse collection de François-Roger de Gaignières, reproduit, au folio 355, l’épitaphe des grands-parents maternels de Cyrano, laquelle se trouvait sur le quarante-cinquième pilier de l’église Saint-Eustache à Paris. C’est là qu’étaient détaillées leurs armoiries, que ne mentionnent pas les deux grands armoriaux manuscrits, l’un descriptif, l’autre à écussons coloriés, rangés, rue de Richelieu, à droite en entrant, au cabinet du premier étage. Ainsi, connaissons-nous les blasons que le riche Antoine Bellanger composa pour sa femme Fleurance et pour lui-même, et où chante, a l’esprit averti, le langage des oiseaux, par le truchement de la cabale et des symboles traditionnels.

Quel initié n’accepterait pas cet écu de gueules, à une étoile d’or faite de deux triangles et chargée, en abîme, d’une autre à cinq rais de même ? Le sceau de Salomon, ou l’étoile à six branches, est le signe de la Pierre philosophale au rouge, dans laquelle se sont unis, d’une manière indissoluble, les quatre éléments figurés, deux à deux, par le triangle équilatéral, selon qu’il est normalement posé sur sa base ou renversé sur son sommet. Cette harmonie suprême de la matière synthétisée ne peut être accomplie que par le seul mercure des philosophes, qui est le grand artisan de l’œuvre, et que nous voyons noté ici par son antique symbole du pentacle pythagoricien. C’est lui qui, correspondant’ à la nature féminine, couvre le champ du blason de la grand’mère Fleurance, par l’azur rappelant l’élément humide, duquel un épi d’orge sur sa tige évoque la grande fécondité. La cabale phonétique parle, en outre, par l’adjectif grec correspondant et toujours féminin : Orgas, orgas, fertile, mûre. En chef, deux chapelets d’argent circonscrivent deux roses de même et soulignent l’importance de la prière, suivant que l’enseigne la seconde planche du Mutus Liber, sur laquelle, de chaque côté de l’athanor, l’artiste et sa femme, à genoux, se tiennent en oraison.


Des passages entiers de l’œuvre philosophique de Cyrano pourraient être intercalés, tels quels, dans les textes des alchimistes les plus réputés, et s’y adapter, sans la moindre contradiction, aux gloses les plus savantes. Cette indéniable analogie est illustrée par un très ancien traité cité, au quinzième siècle,, par un adepte de grand renom, qui s’offre comme l’incarnation de la ténacité et de la patience. Né à Padoue, en 1406, Bernard le Trévisan se mil à l’étude de la science hermétique à l’âge de quatorze ans et ne parvint au but qu’après plus de soixante années d’efforts et d’épreuves. Voici ce qu’il nous dit, en son ouvrage de la Parole délaissée, de l’allégorie fameuse, sur laquelle tant de fronts se sont penchés pour y pâlir dans les veilles innombrables :

« Il appert donc que ceste Pierre est végétale, comme elle soit le doux esprit croissant du germe de la vigne, joint en l’œuvre première au corps fix blanchoyant, ainsi qu’il est dict au Songe-Verd ; auquel après le Texte d’Alchymie, bien notablement est baillée la pratique de ceste Pierre végétale, à ceux qui sagement scavent entendre la vérité [5]. »

Ces deux petits traites, vantés par le bon Trévisan, circulaient manuscrits, et jusqu’au dix-septième siècle, se trouvaient reproduits sous cette forme par les alchimistes, qui s’en passaient les exemplaires de mains en mains. Nous reconnaissons, dans le Songe vert, le guide de Bergerac au séjour édénien ; c’est « un vieillard vénérable, beau et parfaitement bien proportionné dans toutes les parties de son corps ». Il est jeune et de beauté majestueuse, pour l’auteur de l’Histoire comique, et se tient au milieu d’une forêt de jasmins et de myrtes, que le héros du Songe vert, semblablement émerveillé, hésitait à fouler de ses pas. Ce dernier nous précise, à l’endroit de son mentor, qui s’offre comme le génie des sages : « Il touchoit du pied gauche un globe terrestre qui paroissoit le supporter : ayant le bras droit élevé et tendu, il semblent soutenir avec le bout de son doigt un globe céleste au-dessus de sa tête, et de la main gauche il tenoit une clef faite d’un gros diamant brut [6]. » De cette clef, nous avons examiné, dans notre ouvrage [7], le double symbolisme qu’elle présente en alchimie, et qui relie, en une étroite parenté, les opérations manuelles aux efforts de l’esprit. A ces jeux — hidi puerorum — Cyrano est rompu ; il se révèle un cabaliste de tout premier ordre, et voilà pourquoi son vieil Elle est un étranger qui parle sa langue. Celle-ci revient sans cesse dans les voyages extraordinaires de notre auteur, où elle est qualifiée universelle et matrice, tout en demeurant spécifiquement la langue des oiseaux. Quoiqu’elle ne fût pas parlée en ce monde, Savinien l’entendit parfaitement, et même plus vite et plus clairement que celle qu’il assimila avec le lait de sa nourrice, dans le vieux Paris de Louis XIII. S’il est évident que la langue mère se dégage plus aisément du français et du grec que de tout autre idiome, il est non moins certain que Cyrano, s’apparentant aux humanistes de la Renaissance, connaissait le second, qu’il rapproche fréquemment du premier, et qu’il fait parler aux chênes de la forêt de Dodone. La légende, dans sa signification alchimique, est claire, qui veut que, de ces arbres, Jason construisit la nef destinée à sa périlleuse conquête de la Toison d’Or. Le français, le gaulois, recèle ce Vrai scientifique, « hors lequel on est toujours éloigné du facile », tandis que « plus un idiome s’éloigne de ce Vrai, plus il se rencontre au-dessous de la conception et de moins facile intelligence ».

Au demeurant, la pratique des sciences ne saurait aller sans la connaissance de la Langue universelle, ni l’étude approfondie de la Philosophie naturelle, et cela, plus encore peut-être, en l’alchimie, que l’empirisme seul ramènerait, sans plus, aux manipulations banales d’une chimie élémentaire. Celui-là, qui n’a jamais expérimenté au foyer, fût-il le plus savant et le plus subtil théoricien, demeure à mille lieues de s’imaginer combien devient intime la communion de l’artiste avec sa matière — la Dame de ses pensées — ni quelles révélations elle peut lui faire, dans le réveil et l’exaltation par le feu, de son existence endormie : Philosophus per ignem.

L’iconographie symbolique a souvent figuré le sujet minéral des sages, dans son état primordial, et tel qu’il est extrait de son gîte minier, par le rocher aride, supportant un arbre vigoureux chargé de fruits. C’est ce motif qu’on remarque, surmonté des mots latins, sic in sterili — ainsi dans. le stérile — sur la pénultième page de l’Art du Potier, de Cyprian Piccolpassi. Le cavalier ou cabalier, ainsi qu’il se qualifie lui-même, nous précise encore au bas de son image : « Je vous ai placé cy à la fyn de mon labeur la terre de Durante, ma patrie. » Sa matière première, qu’il nomme aussi ballon de terre, pour préciser en notule marginale, « c’est à sçavoir, masse, moncel », et que nous interprétons cabalistiquement par mon sel. Le rocher de Cyrano est superbe et pourvu de racines évoquant sa vertu végétative. Pour voir, au ciel, le merveilleux Phénix des Philosophes, il s’étend sur l’herbe, au pied de ce rocher, lequel « étoit couvert de plusieurs jeunes arbres verts et touffus ». Une variante, donnée en bas de page par l’édition Garnier, est non moins expressive : « Ce rocher étoit couvert de plusieurs arbres, dont la gaillarde et verte fraîcheur exprimoit la jeunesse. »


Noyée dans la burlesque extravagance, que beaucoup s’accordent à voir dans les voyages imaginaires de Cyrano, se fait sentir la double influence de Descartes et de Gassendi. Fontenelle y trouva placidement son compte, qui devait naître deux années après la mort de notre philosophe, et jouir, pendant un siècle, d’une santé inébranlable, dans l’égalité d’humeur d’un tempérament sans passion. Profondément cartésien, il ne laissa pas de faire son profit, dans ses Entretiens, des conceptions révolutionnaires, sur le mouvement des mondes et leur pluralité, demeurées, jusqu’à l’Histoire comique, dans le cabinet prudent et timoré du maître Gassendi. C’est parmi les rares disciples du savant épicurien que Cyrano fit la connaissance de Molière, qui, non plus que Corneille, à l’égard de la Mort d’Agrippine, ne se gêna pour prendre au Pédant joué, deux scènes fameuses des Fourberies de Scapin. L’enlèvement de Léandre par un Turc ; et, ponctué des ha, ha, ha, hi, hi, hi, de la joyeuse et roublarde Zerbinette, le récit qu’elle fait à Géronte de la supercherie employée pour lui tirer cinq cents écus [8]. Si l’on retrouve ici jusqu’aux onomatopées contraintes de Granger, qui ne connaît là, en particulier, l’exclamation drôlement répétée par lui, et tout semblablement reprise par le père de Léandre : « Que diable alloit-il faire à cette maudite galère ! »

Bien qu’un auteur soit toujours, plus ou moins, redevable aux générations qui l’ont précédé, l’originalité de Bergerac, dans son assurance même, est trop évidente pour que jamais il ait eu besoin de plagier qui que ce fût. De sorte que, aux dires de Le Bret, son grand ami, qui préfaça l’édition posthume des Etais et Empires de la Lune, il ne lisait les livres des autres que pour constater leurs larcins, « et que s’il eût été juge de ces sortes de crimes, il y aurait établi des peines plus rigoureuses que celles dont on punit les voleurs de grands chemins ».

A la suite de Babelais, sous la fausse prétention de ses théories audacieuses, sous la vivacité de son jugement, sous la nette personnalité de son style hérissé de traits, Cyrano donna, dans leur bizarrerie même, aux deux ouvrages qui consacrèrent sa gloire, l’éclat et la séduction de l’éternelle jeunesse. Précisément, il y développe le prestige de ses incantations, où la Vérité s’enveloppe d’une réelle poésie, selon les règles les plus canoniques de la cabale et de l’hermétisme, que Gassendi s’employa à combattre, de concert avec le père Mersenne, dans l’œuvre considérable de Robert Fludd, dit de Fluctibus. Comme l’alchimiste anglais, qui rappelle, par son sobriquet, les flots et leurs ondulations, et qui, surtout, fit tant de cas de la rosée, Cyrano, dès ses premières lignes, attire l’attention de son lecteur sur l’astre des nuits, influençant l’élément humide, et présidant à ses mystères : « La lune étoit en son plein, le ciel étoit découvert, et 9 heures du soir étoient sonnées... » Il prend, à son point d’exaltation extrême, l’astre céleste, dont l’action sur le mercure des sages, encore dénommé par eux, lune philosophique, se manifeste dans la condensation nocturne recueillie par le feu. Ainsi s’explique cette rosée cuite, par laquelle les Rose-Croix sont étroitement liés, au sein de leur fraternité invisible et universelle. Paraphrasant la parole de l’Ecclésiaste, l’auteur anonyme du Texte d’Alchimie leur fait acte de soumission : « Tout est à vous, tout vient de vous, tout retournera donc à vous. » Récoltée en abondance, la rosée, — Posis rosis, force — élèvera Cyrano jusqu’au mont de la magnésie (la mont-joie), dont il nous donne l’indication cabalistique, avec le nom du gouverneur de la Nouvelle France, Monsieur de Montmagnie.

Séparant son ascension, Cyrano insiste, et sur la rosée mercurielle, et sur l’artifice igné, lesquels constituent la double et grande énigme, énoncée par le vieil aphorisme latin, repris à l’envi par les meilleurs auteurs : « Azoth et ignis tibi sufficiunt ; le mercure et le feu te suffisent. » Il est remarquable que Bergerac ait conçu, pour sa machine volante, la réaction appliquée de nos jours aux engins les plus rapides, en des buts assez peu réjouissants pour l’avenir de notre pauvre humanité. Quant à l’art du feu, considéré dans sa pratique la plus pacifique, certainement notre auteur avait-il eu communication du manuscrit de Georges Starkey, apothicaire de son état, qui était intime avec le Philalèthe, au point que le célèbre adepte n’hésitait pas à accomplir, dans le laboratoire de son ami, de sensationnelles transmutations. Du traité de cet artiste, originalement édité à Londres, en 1658, nous connaissons deux traductions, l’une allemande, l’autre française, exécutée par Jean le Pelletier, imprimée à Rouen, en 1706, sous le titre suivant : La Pyrotechnie de Starkey ou l’Art de volatiliser les Alcalis. Les préceptes de van Helmont et de Paracelse, dont relève cet ouvrage, l’ont doté d’une réputation non moins grande que sa singularité.


De l’aveu même de Bergerac, l’ombre de l’homme le plus étonnant, que l’histoire eût connu dans le vaste domaine de la pensée et de la science, hantait son cabinet, en compagnie des fantômes échappés aux feuillets du rarissime in-folio de Nuremberg. N’était-ce pas, en effet, le De subtilitate rerum, qui était ouvert à la page voulue sur la table et « qui s’était apporté là tout seul ». Ce traité où Jérôme Cardan développe ses théories étranges et formule ses enivrants sortilèges, sous l’exacte conception de l’universalité de l’esprit et de la matière ; celle-ci s’identifiant avec l’espace, et soumise à l’activité supérieure de l’àme du monde. C’est lui, et non pas Descartes, qui, le premier, émit l’opinion que le vide n’existe pas dans l’univers.

Etait-ce dans la traduction française de Richard le Blanc [9], ou dans le texte latin original que Cyrano lisait le livre du célèbre médecin milanais ? Nous ne saurions le préciser, lors même que tout nous portât à croire que, fidèle à la langue de Virgile, il eût donné sa préférence à la belle édition allemande. De celle-ci la Bibliothèque Nationale possède un exemplaire superbe, relié au chiffre de Gaston d’Orléans, de qui Tristan L’Hermite, ami intime de Bergerac, était gentilhomme ordinaire. Du point de vue où nous nous plaçons, l’éloge de ce poète, dans les Etais de la Lune, est intéressant à entendre, que termine le Démon, protecteur de notre physicien, par l’énumération de trois fioles merveilleuses, soumises à l’agrément difficile de Tristan : « La première étoit pleine d’huile, de talc, l’autre, de poudre de projection, et la dernière d’or potable, c’est-à-dire de ce sel végétatif, dont vos chimistes promettent l’Eternité. »

Pour contrôler la cause, donnée par Cyrano, de son voyage dans la Lune, nous avons passé toute une journée, à la Bibliothèque Nationale, à parcourir le traité de Jérôme Cardan, dont la lecture était pour nous déjà très lointaine. Ainsi, avons-nous constaté que le témoin de l’apparition surnaturelle fut Facius Cardanus, et non pas son fils, qui déclare d’ailleurs n’avoir jamais vu d’esprit, « qui daenionas nunquam vidi [10] ». Le phénomène, qui se produisit le 13 août 1491, à 8 heures du soir, vrai ou supposé, et pris par Jérôme dans les Mémoires de son père — son premier maître — se présente, indubitablement, comme une claire allégorie d’essence alchimique. Partagés en deux groupes, sur les sept hommes, qui apparurent de la sorte à Facio Cardan, deux, de noble maintien, conduisaient les cinq autres. Le premier, de grande taille et vêtu de rouge, était suivi de ses deux compagnons ; le second, plus petit et pâle, précédait les trois derniers. Rien n’est plus évident, pour l’hermétiste, qu’il s’agit là de l’or et de l’argent, chacun accompagné des métaux imparfaits se rattachant à sa nature. Ainsi le fer et le cuivre appartiennent-ils à l’or mâle, sulfureux et rouge ; le plomb, l’étain et le mercure, à l’argent femelle, mercuriel et blanc. De Cyrano, lui, n’envisageant que le couple minéral, philosophique et noble, le figure par deux grands vieillards « habitants de la Lune », et précise, de cette manière, que l’or et l’argent des sages, ancêtres des métaux vulgaires, prennent naissance, dans le microcosme alchimique, de l’astre humide et nocturne, dont les adeptes affirment tous qu’il est, à la fois, la matière et l’ouvrier du Grand OEuvre. C’est ce dernier qui est aussi le bon démon des pérégrinations lunaires de Cyrano, celui qui, l’ayant reconnu gaulois et citoyen de la Lune, le conduit, cabalistiquement, tout au travers du vaste champ d’initiation, où s’est réfugié le verbum demissum, entre le grec ancien et le français tout frais sorti des plumes de Montaigne et de François Rabelais. Notre voyageur s’étonne et interroge : « Comment tout cela se peut-il faire, vu qu’hier vous étiez d’une taille extrêmement longue, et qu’aujourd’hui vous êtes très court’ ; qu’hier vous aviez une voix faible et cassée, et qu’aujourd’hui vous en avez une claire et vigoureuse ; qu’hier enfin vous étiez un vieillard tout chenu, et que vous n’êtes aujourd’hui qu’un jeune homme. »


Héros d’invraisemblables prouesses aéronautiques, de Bergerac nous signale clairement l’obstacle le plus important de la pratique du Grand OEuvre, sur lequel viennent s’écraser la plupart des chercheurs et dont bien peu d’adeptes ont parlé dans leurs livres. Régénératrice par excellence de la matière organisée, la Lune perd son pouvoir vivifiant au fur et à mesure que décroît, au ciel nocturne, son disque parfait : « Je connus qu’étant alors en décours, et la Lune pendant ce quartier ayant accoutumé de sucer la moelle des animaux, elle buvoit celle dont je m’étois enduit... » Comme l’astre des nuits exerce sur la masse des océans une action considérable et certaine, de même possède-t-il une influence capitale sur le mercure des philosophes, encore appelé, par eux, leur mer. De ce point de vue, nous trouvons, parmi les classiques de l’Art, un fort curieux traité [11], qui pourrait fort bien expliquer cet autre passage des Etats et Empires de la Lune, où Cyrano fait parler son Démon, né dans le Soleil : « Moi, par exemple, je con-nois par mes sens la cause de la sympathie de l’aimant avec le pôle, celle du reflux de la mer, et ce que l’animal devient après sa mort. »

En ce lieu, nous ne laissons pas d’être fortement intrigué par l’étroit rapport qui s’établit entre certaines allégories de notre auteur et d’importants points de la pratique du Philalèthe. L’œuvre capitale du mystérieux alchimiste anglais n’ayant été éditée, la première fois, qu’en 1690 à Londres, il faudrait penser encore que Bergerac en eût eu entre les mains un exemplaire manuscrit. En tout cas, il est pour le moins troublant qu’il ait choisi, comme protecteur, tout au début de son voyage lunaire, ce même Elie, de qui Eyrenée Philalèthe fait l’artisan de l’humanité prospère et heureuse des derniers temps du Monde : « Parce que déjà Elie Artiste est né, et déjà des choses glorieuses sont annoncées de la Cité de Dieu [12]. »

Le moyen prêté par Cyrano au vieux prophète, pour s’élever jusqu’au Paradis terrestre, nous indique la nature du feu, duquel la Bible veut1 que le char était construit. Ainsi, Elie jetant sans cesse, au-dessus de lui, sa boule a ?aimant, préalablement « purgé, précipité et dissous », montait avec son chariot d’acier, obéissant à l’irrésistible attraction cosmique : « A la vérité, résume-t-il, c’étoit un spectacle à voir bien étonnant, car l’acier de cette maison volante, que j’avois poli avec beaucoup de soin, réfléchissoit de tous côtés la lumière du Soleil si vive et si brillante, que je croyois moi-même être tout en feu. »

Nous l’avons dit, cette allégorie illustre exactement deux précieux chapitres du Philalèthe, où l’adepte fait ressortir, avec son habituelle précision de langage, la théorie physico-chimique des vieux alchimistes : « Comme l’Acier est attiré vers l’Aimant et l’Aimant spontanément se tourne vers l’Acier, ainsi l’Aimant des Sages attire leur Acier. C’est pourquoi de même que j’ai montré l’Acier être la minière de l’or, pareillement notre Aimant est la vraie minière de notre Acier (Op. cit., chap. IV, § I.). »

Dans les Etats du Soleil, Cyrano insiste sur cet agent primordial, cause de la fâcheuse aventure, qu’il rapporte en manière d’avertissement à l’alchimiste oublieux des conditions indispensables de discrétion et de prudence. Un livre de physique est tombé de son bagage, et, par malheur, exaltant la fureur de la canaille lancée à ses trousses, s’est ouvert précisément « dans une page où sont expliquées les vertus de l’aimant ». Celles-ci se concentrent, suivant notre philosophe, dans « l’attractif calciné » qu’il exprime, à son tour, par l’animal deshérité, comparse ordinaire des cérémonies magiques : « Mets le crapaud au sein de la femme, nous dit Michel Maier, en son Atalanta Fugiens, afin qu’il s’allaite, que la femme en meure, et que le crapaud grossisse par le lait. »

L’amphibien affectionne la chaleur humide des nuits d’été, tout en offrant une étonnante résistance à la dessiccation et à l’abstinence. Cela explique, avec son rôle symbolique, l’opération qu’évoque le crapaud, et que souligne Bergerac, tandis que l’étymologie grecque en confirme le but, malgré le parti pris de Littré, voyant l’origine du vocable dans l’anglo-saxon creopan, ramper. Pour nous, incontestablement, crapaud, vieux français, crapos, vient par métathèse de kharpo, karpô, pour kharpho, karfô, qui signifie dessécher, rendre sec, aride ; épuiser, flétrir, faire dépérir.

Quel amusant tableau notre physicien nous fait de ce bombardement atomique, que les savants de notre humanité, soi-disant civilisée, ne s’ingénient’ à utiliser que pour la destruction et la mort. Etonnant précurseur, il conçoit nettement la radioactivité des corps, qui est, en somme, la manifestation du feu secret des alchimistes, et l’instrument du premier miracle de l’Œuvre, provoqué, selon les anciens auteurs, par l’artiste, lui-même incapable d’en percer le mystère : « La démonstration du toucher n’est pas maintenant plus difficile, en concevant que de toute matière palpable il se fait une émission perpétuelle de petits corps. » Pour lui, la matière, concurremment avec l’esprit, est unique et immortelle, et le précepte de base des plus anciens alchimistes, suivant lequel tout est en tout, réclame le « Prométhée qui nous tire du sein de la Nature et nous rende sensible ce que je veux bien appeler matière première ». C’est elle, ou plutôt son antique symbole, que Marcellin Berthelot, profondément séduit par le côté positif de la science d’Hermès, choisit comme épigraphe pour le titre de son livre : Les Origines de l’Alchimie. On y voit, en effet, un serpent se fermant en cercle sur l’axiome grec, hen to pan ; un le tout.


Comment aussi ne pas être frappé par la description, étonnamment précise, faite, par Bergerac, de l’appareil enregistreur et reproducteur de la voix humaine, lequel, plus de deux siècles après, s’appellera phonographe et étonnera le monde : « Quand quelqu’un donc souhaite lire, il bande avec grande quantité de toutes sortes de petits nerfs cette machine ; puis il tourne l’aiguille sur le chapitre qu’il désire écouter, et au même temps il en sort comme de la bouche d’un homme, ou d’un instrument de musique, tous les sons distincts et différents qui servent, entre les grands lunaires, à l’expression du langage. » Les esprits du Soleil écrivent leurs livres de cette manière, uniquement verbale et harmonique, comme il est manifeste que la cabale traditionnelle fut toujours transmise, c’est-à-dire oralement : « C’est un livre à la vérité, déclare Cyrano, mais c’est un livre miraculeux qui n’a ni feuillets ni caractères ; enfin c’est un livre où pour apprendre les yeux sont inutiles ; on n’a besoin que des oreilles. »

Il est intéressant de noter ici, que c’est à un occultiste français de grande classe, au génial bohème Charles Cros, chef du « Zutisme », que l’on doit l’invention du phonographe, qu’il déposa en 1877, sous pli cacheté, à l’Académie des Sciences, avant que le physicien américain Edison réalisât l’application pratique du procédé. Combien d’autres découvertes, parmi les plus sensationnelles, s’attachent au nom de Charles Cros, chez qui le poète devait faire oublier le savant, et ne laisser subsister de lui que le souvenir cocasse du Bilboquet et du Hareng saur. Ainsi sait-on beaucoup mieux que Charles Cros est l’inventeur du monologue plutôt que celui de la fabrication artificielle des gemmes, de la photographie en couleurs, dont il donna le procédé en 1869, en même temps qu’il jetait sur le papier de fort intéressantes hypothèses sur les moyens de communication astrale.

La bohème ne cache pas toujours, sous ses fantaisies et ses outrances, la paresse et l’incapacité. Comme Savinien de Cyrano Bergerac, Charles Cros en est le témoignage, lui qui s’y est longtemps réfugié, avant que vînt la lassitude des mauvais jours.

On devient très fin
Mais on meurt de faim
A jouer de la guitare.


Nous dépeignant la machine, que, dans le dessein de se libérer, il a construite tout en haut de la Tour, où il est retenu prisonnier, Cyrano nous fournit d’inestimables indications physico-chimiques sur le vaisseau de nature, constituant dans le Grand OEuvre un problème quasi insoluble. Bien qu’il soit rond, ce vase de cristal, destiné à capter et à retenir le rayonnement solaire, est « construit exprès à plusieurs angles et en forme d’icosaèdre ». Ces deux images, contradictoires en apparence, désignent expressément la fonction et la nature du mystérieux vitriol [13] des alchimistes, encore dénommé par eux émeraude des philosophes. Celle-ci est un sel de couleur verte, dont rappelle la cristallisation l’icosaèdre, choisi par Cyrano Bergerac quelque vingt ans après que Charles Ier eut fait placer le sien, gigantesque gnomon avide de soleil, en son palais Holyrood d’Edimbourg.

C’est ce cristal qui enlève notre philosophe, à travers l’atmosphère et l’éther, jusqu’aux Etats du Soleil, dans cet Empire où les Rose-Croix, citoyens cosmopolites d’Héliopolis, acquièrent leur légendaire invisibilité : « Car ma vue, nous dit-il, qui vaguoit çà et là, étant par hasard tombée sur ma poitrine, au lieu de s’arrêter à la superficie de mon corps, passa tout à travers. » Le miracle se produit à l’issue de l’ultime coction, que Cyrano nous expose suivant une rare et brillante technique, digne des meilleurs classiques du Grand Art. Il observe, admire ce Monde enflammé, et précise : « Je sentois couler dans mon sang une certaine joie qui le rectinoit, et passoit jusqu’à l’âme. » Les couleurs se succèdent dans l’oeuf philosophique, son « petit dôme de cristal », ce dernier vocable tirant, pour nous, toute sa valeur hermétique de sa décomposition phonétique, laquelle donne Sel de Christ, dans la langue des oiseaux. Afin de voir ces nuances, je pointais alors, dit Cyrano, mes yeux dans le bocal du vase ». En effet, le regard de l’artiste, en cette phase, doit être extrêmement aigu, puisque le prisme philosophai se développe dans le noir, au sein de ces ténèbres cimmériennes, dont la Nature et, après elle, les Adeptes ont couvert le secret de la Grande Harmonie et de la Création, Peu après, le vaisseau, parmi ses cendres accumulées, livre son fruit merveilleux à l’alchimiste, qui se trouve envahi par l’intégrale illumination. C’est ce qu’exprime de Bergerac, lorsqu’il constate la ruine de son chef-d’œuvre : « Mais je ne trouvai à sa place..., que le Ciel tout autour de moi. » Il joint alors sa voix à celles des bons maîtres, quant à l’ancestral conseil de suivre la Nature, dans cette œuvre plus divine qu’humaine, où l’artiste se doit d’obéir aveuglément aux lois immuables, qu’il ne lui est pas possible de transgresser. « Je n’étois guidé que par la Nature qui ne sait pas raisonner. » Dans la communion de l’homme avec la matière, que nous avons déjà soulignée, la raison, en effet, ne saurait suppléer à l’intelligence, à l’inspiration, ni surtout à la foi : « Cette ardeur de ma volonté non seulement soutint mon corps, mais il le lança vers la chose qu’il aspiroit d’embrasser. » Pour Bergerac, c’est encore l’occasion d’une recommandation précieuse, à laquelle le chercheur, pour le plus grand mal de lui-même et de son œuvre, n’a pas toujours, hélas ! la sagesse et la patience de se conformer : « Praecipitatio a diabolo. » Il importe de ne point ouvrir le mettras, au cours de l’élaboration philosophai ; celle-ci, nous en parlons savamment, n’est que trop encline à s’interrompre tout d’un coup, entraînant l’irréparable perte du compost, de l’argent et du temps dépensés. La Fortune, ennemie de la Nature, « poussa malicieusement, nous avoue Savinien, ma main sur le chapiteau de cristal. Hélas ! quel coup de tonnerre fut à mes oreilles le son de l’Icosaèdre que j’entendis se casser en morceaux ! »


A l’endroit de la voie longue, toujours insidieusement décrite par les auteurs, Cyrano — adepte savant de la voie sèche — ne se montre pas moins charitable, et s’il nous indique exactement la durée de vingt-deux mois de cette coction fallacieuse, c’est pour laisser entendre qu’à la suite de cette épreuve interminable, « il aborde enfin très heureusement les grandes plaines du Jour ». Pour lui, rien ne s’oppose davantage à l’Imagination que la Mémoire, qu’il donne en partage aux geais, aux perroquets, aux pies, aux étourneaux et aux linottes, voire aux pédants, pour nous mieux faire comprendre la stérilité des enseignements serviles et des programmes.

De beaucoup supérieur aux deux autres grands fleuves de l’Empire solaire, nommés Mémoire et Jugement, celui de l’Imagination pousse doucement son eau, telle une liqueur étincelante et légère : « Après l’avoir considérée plus attentivement, précise notre philosophe, je pris garde que l’humeur qu’elle rouloit dans sa couche, étoit de pur or potable, et son écume de l’huile de talc [14]. » Ces deux mystérieux agents du Grand Œuvre, c’est-à-dire le soufre immûr et l’argent vif, réalisent leur parfaite union dans la Sirène ; Seir, Seir ou Sir, Soleil, Ene, Ene, nouvelle ou jeune lune. Voilà pourquoi notre observateur enthousiaste, parvenu au port heureux en compagnie de Campanella, ajoute, parlant de cette eau équinoxiale : « Le poisson qu’elle nourrit, ce sont des remores, des sirènes et des salamandres. »

Cinq Fontaines, identifiées avec les cinq sens et figurant les métaux imparfaits, se joignent aux trois fleuves, Imagination, Mémoire et Jugement — les trois grands principes soufre, sel et mercure — pour former ensemble un Lac, où fait sa demeure la Nymphe de la Paix. Le Sommeil du chaos primordial plane sur cette eau pesante et calme, que recouvre « le noir concave d’une grotte » et auprès de laquelle Cyrano s’assoupit, tandis que son sage compagnon l’exhorte fraternellement : « Dormez donc, dormez ! je vous laisse ; aussi bien les songes qu’on fait ici sont tellement parfaits, que vous serez quelque jour bien aise de vous ressouvenir de celui que vous allez faire. »

A l’instar de tous les grands adeptes, Savinien de Cyrano Bergerac fit là, sans doute, dans « la Province des Philosophes », son plus beau songe. L’alchimie, par sa voie royale, traverse toujours le merveilleux domaine de la féerie enchantée : « Cette route, nous confie Cyrano, est fort agréable, quoique solitaire ; on y respire un air libre et subtil qui nourrit rame et la l’ait régner sur les passions. » Cyliani, qui rêva semblablement au pied d’un gros chêne, résista mieux au bichlorure de mercure, que Bergerac à la poutre tombée de la toiture de Monsieur d’Arpajon. Sans cet accident, que ne nous eût pas légué le philosophe, si son existence avait seulement duré deux lustres de phis. N’oublions pas qu’il mourut à trente-cinq ans, c’est-à-dire à l’âge où les esprits les mieux doués commencent à se reconnaître et à prendre possession d’eux-mêmes...

Derrière lui, nous avons pénétré dans ce monde, tout à la fois éblouissant et familier, largement ouvert, comme sous les coups prestigieux de sa baguette magique. Poussé, si nous osons dire, par la double préoccupation du temps et de l’espace, nous avons accompli trop rapidement notre périple, et bu, d’un seul trait, sans presque le goûter, le fameux lait des oiseaux. Sur cette chose, par laquelle, en un proverbe, les Grecs exprimaient l’insigne rareté — Gala ornithon — nous reviendrons, si Dieu le veut, pour en traiter plus longuement sous la lampe des veilles, dans la solitude silencieuse des nuits propices.

Nous ouvrirons le Grand OEuvre des Philosophes, « qu’un des plus forts esprits du Soleil a composé », et où, par le constant respect de la quatrième dimension, règne l’Harmonie, dans son absolue plénitude : « Il prouve là dedans que toutes choses sont vraies, et ! déclare la façon d’unir physiquement les vérités de chaque contradictoire... » En tiers, avec Cyrano et le lecteur futur, nous monterons de nouveau jusqu’aux pays du Soleil et de la Lune, afin d’étancher notre soif à la source de jouvence, à la fontaine des amoureux de la Science éternelle.

Eugène Canseliet.


[1Les demeures philosophales, Paris, Schemit, 1930, p. 26.

[2Les OEuvres diverses de M. de Cyrano Bergerac, Paris, Charles de Sercy, 1654, P- 177.

[3Sur les registres de la paroisse Saint-Germain-l’Auxerrois, pour le mariage de Pierre, quatrième fils de Savinien Ier, on relevait même l’orthographe Sirano.

[4Le Livre des Figures Hiéroglifiques, dans Trois Traitez de la Philosophie naturelle non encore imprimez, Paris, Guillaume Marette, 1612, p. 65

[5La Parole délaissée, dans Trois Traitez de la Philosophie naturelle, Paris, Jean Sara, 1618, p. 7.

[6Le texte d’Alchymie et le Songe-Verd, Paris, Laurent d’Houry, 1695, p. 101.

[7Deux logis alchimiques, Paris, Schemit, 45, rue Laffite, p. 138

[8Cf. Le Pédant joué, actes II et III, scènes IV et II, et les Fourberies de Scapin, acte » II et III, scènes VII et III.

[9Les Livres de Hierome Cardanus, intitulés de la Subtilité, et subtiles inventions, ensemble les causes occultes, et raison d’icelles, Paris, Guillaume Le Noir, 1556.

[10Hieronymi Cardani, De Subtilitate, Libri XXI, Norimbergae, 1550, liber XIX, p. 364.

[11Mathurin Eyquem, sieur du Martineau, Le Pilote de l’Onde vive ou le Secret du Flux et Reflux de la mer, Paris, Jean d’Houry, 1678.

[12L’Entrée ouverte au Palais fermé du Roi, chap. XIII, § XXVIII.

[13Ce vocable est reproduit, en latin, par les initiales des mots composant l’épigraphe, que le marquis Palombara avait placée au-dessus de sa porte coclière : « Villae Ianuam Trahando Recludens Iason Obtinet Locuples Vellus Medae - Vitriolum : Jason, en poussant la porte de la villa, découvre et conquiert la précieuse Toison de Médée. » Cf. Deux Logis alchimiques, p. 39. op. cit.

[14Dom Pernety, Dictionnaire, op. cit., p. 201 : « Huile de talc. Les Anciens ont beaucoup parlé de cette huile, à laquelle ils attribuoient tant de vertus que presque tous les chymistes ont mis en œuvre tout leur sçavoir pour la composer ; ils ont calciné, purifié, sublimé, etc., cette matière, et n’en ont jamais pu extraire cette huile si précieuse. C’est que les Anciens n’en ont parlé que par allégorie... »