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Anthologie Persane (XI-XIX siècles).

Ansari (Abdallah Ançâri) - Prières et admonitions.

Dir. Henri Massé. Payot, 1950.

vendredi 12 octobre 2007

Extrait de « Anthologie persane (XIe-XIXe siècles) », par Henri Massé. Payot, 1950

Prières et admonitions.

O mon cher ! ce bas monde est un lieu de passage et non pas un séjour de joie ; c’est un caravansérail sans stabilité, un enfantillage sans fixité ; la blessure de son dard est inguérissable ;... c’est la demeure de l’épreuve et du déshonneur ;... les orgueilleux aux viles aspirations s’y rassemblent ;... c’est le breuvage amer dont la gorgée brûle ; il est adopté par les misérables, rejeté par les hommes pieux ; quiconque s’y attache est méprisable et sa langue s’embarrasse dans les excuses. Ce verset coranique avertit ceux qui savent comprendre : « Les biens d’ici-bas sont peu de chose. » O derviche ! considère le champ du repos et ne sois pas négligent comme les ivrognes : tu verras tant de tombeaux et de sépultures où par centaines de mille reposent de charmantes beautés. Tous ces morts s’évertuèrent et firent effort, brûlèrent du feu de l’avidité et du caprice, couvrirent de perles leur bonnet, chargèrent de mets délicieux leur table, emplirent d’or et d’argent les jarres, réalisèrent des profits, machinèrent des ruses pour soutirer de l’argent ; mais finalement ils moururent, n’emportant que leurs regrets. Ils entassèrent dans leurs greniers, semèrent dans le terreau de leur cœur la graine de l’amour de ce bas-monde ; mais finalement ils s’en allèrent et passèrent. Soudain tous furent entraînés vers la porte du trépas et burent le breuvage de mort que leur présentait l’échanson du destin. O mon cher ! aie souci de ta fin, fais de bonnes actions auparavant ; sinon, malheur à toi ! L’enfer sera ta demeure. Sache que ceux qui sont sous terre désirent ta prière et disent en leur langage : « O jeunes gens insouciants, ô vieillards stériles ! vous êtes donc insensés puisque vous ne comprenez pas que nous sommes endormis dans la terre et dans notre sang, le visage caché par le linceul ; chacun de nous vécut le temps d’une lunaison ; nous avons disparu de votre souvenir en une semaine. Nous aussi, avant vous, nous étions sur le tapis d’ici-bas et de ses plaisirs ; nous avons connu la gaîté et l’allégresse de ce monde périssable ; nous nous sommes assoupis sur la couche du repos et de la tranquillité ; portés par le désir, nous avons avancé sur la natte du perfectionnement ; mais finalement nous avons goûté l’indigeste breuvage du trépas ; nous avons connu la perfidie de ce monde et de la vie d’ici-bas. Et nous avons compris ! Nous avons vu que nous étions livrés au vent de l’anéantissement, jetés sur la terre de l’épreuve et de la peine. De notre famille, nous n’avons reçu nulle pitié ; des biens obtenus, nous n’avons tiré nul profit. Nous nous contesterions de notre repentir si nous n’avions pas devant nous le jugement dernier. Maintenant, nous n’avons plus ni garde, ni valet, ni espèces sonnantes, ni riches étoffes ; nous n’avons plus la force de parler ni d’appeler ; nous ne sommes plus capables d’élever la voix. A nous tous nous ne formons qu’une poignée de mendiants. Notre part de ce monde est le désappointement. Notre chair et notre peau sont la proie des vers. Quand nous en avions le pouvoir, quand nous avions en magasin la perle désirée, nous n’avons pas eu de discernement et nous n’avons rien cherché ; finalement, nous sommes tombés dans l’affliction et nous avons rendu l’âme sur la place. Si vous n’êtes pas insensés, regardez-nous donc à présent, car chacun de nous se plaint, verse des larmes de regret et conduit son propre deuil. Oh ! quel état d’aveuglement ! et quel repentir de nos actes ! Chers amis ! jetez un regard sur votre route et considérez notre état : on ne parle plus de nous ; nulle trace de nos corps ; tous se sont défaits et nos personnes ont disparu ; nos biens sont anéantis ; notre demeure et notre magasin sont à l’eau ; un autre nous remplace sur notre couche et nos orphelins sont écartés ; la terre mange nos joues ; la rose de notre visage est flétrie ; la poussière couvre nos lèvres ; nos dents semblables à des perles sont tombées dans le sépulcre ; notre langue est enchaînée ; notre bouche, déchirée ; tous nos membres gisent pêle-mêle ; le feu de notre convoitise s’est refroidi ; notre âme s’est envolée comme un oiseau ; l’herbe du regret est sortie de notre boue ; nous sommes dans la sombre terre, et vous dormez dans l’insouciance ! Il y a là vraiment un avertissement pour les hommes de cœur ! (Monâdjât, éd. Kàviâni, Berlin, 1342-1924, p. 19 et suiv.)


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