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Anthologie Persane (XI-XIX siècles).

Al Hujwiri (HODJVÎRI) : Dévoilement des choses cachées

Dir. Henri Massé. Payot, 1950.

vendredi 12 octobre 2007

Extrait de « Anthologie persane (XIe-XIXe siècles) », par Henri Massé. Payot, 1950

Introduction.

Sollicitant les grâces divines, j’ai tiré augure du Coran ; j’ai purifié mon cœur des arrière-pensées qui se rapportaient à moi-même ; je me suis mis à l’œuvre conformément à votre demande (qu’Allah vous apporte le bonheur !) ; en composant ce livre, je me suis entièrement appliqué à combler votre désir. J’ai intitulé mon ouvrage : « Révélation du mystère ». Sachant ce que vous proposiez, j’en ai établi les diverses parties selon vos vues. J’implore l’aide du Très-Haut, son assistance en faveur de l’achèvement de ce livre ; je fais abstraction de ma force et de mes capacités personnelles en paroles et en actions, car l’aide et l’assistance ne viennent que d’Allah.

Deux motifs m’ont conduit à inscrire mon nom dès le commencement de ce livre : l’un, particulier, l’autre général. Voici pour le second : lorsque les personnes ignorantes de cette science voient un livre nouveau dans lequel le nom de l’auteur n’est pas inscrit en plusieurs endroits, elles s’attribuent la paternité de ce livre ; ainsi l’auteur véritable n’atteint point son but, car, en élaborant et en rédigeant son ouvrage, il désirait que cet ouvrage perpétuât son nom et, d’autre part, que les lecteurs et les étudiants fissent de pieuses invocations en mémoire de lui. Or, cet accident m’est arrivé deux fois : quelqu’un me demanda le recueil de mes poésies et ne me le restitua pas, alors que je n’en avais pas d’autre copie ;il le mit en circulation après avoir supprimé mon nom mis au premier feuillet ; ainsi toute ma peine se trouva perdue (qu’Allah lui pardonne !) ; une autre fois, j’avais composé un ouvrage sur la doctrine du mysticisme ; je l’avais intitulé : « La voie de la religion » ; un de ces hommes présomptueux et superficiels, dont les paroles n’ont nul poids, effaça mon nom inscrit à la première feuille et se fit passer pour l’auteur aux yeux du public, malgré que les connaisseurs eussent ri de sa prétention ; il fit si bien que le Très-Haut, lui infligeant sa malédiction, biffa son nom sur le registre de ceux qui aspirent à sa cour céleste.

Quant au motif particulier, le voici : lorsque les lecteurs considérant un ouvrage relatif à l’art ou à la science, reconnaissent que son auteur est vraiment savant, ils observent mieux le respect dû à ses droits, s’appliquent davantage à le lire et à retenir son contenu, de sorte que le désir du lecteur et celui de l’auteur se trouvent plus parfaitement réalisés. Comme je l’ai dit, j’ai intitulé ce livre : « Révélation du mystère ». Ce faisant, j’ai voulu que le titre de l’ouvrage en expliquât d’avance le contenu pour le petit nombre des hommes sagaces : entendant le titre, ils sauront ce qu’il en est. Sachez bien qu’à l’exception des saints et des élus de la cour céleste, tous les habitants de ce bas monde sont aveugles en face des subtilités de la vérité spirituelle ; donc, puisque mon livre montre la voie de la vérité, commente la parole divine, enlève le voile tendu devant la nature humaine, nul titre n’est plus convenable. En vérité, la révélation détruit l’occultation et réciproquement ; autrement dit, ce qui est près ne supporte pas d’être éloigné et réciproquement. Un animal né dans le vinaigre meurt dans toute autre substance où il tombe, de même qu’un animal né dans une autre substance meurt dans le vinaigre : suivre la voie spirituelle est très difficile, hors à celui qui fut créé pour elle ; et le Prophète a dit que tout être est secondé dans l’œuvre pour laquelle il fut créé.

Abou Saïd le mystique.

Le prince des amis d’Allah, le çoufi par excellence, Abou Saïd Fadl-allah ben Mohammad (ben Abî’l-Hraïr) de Maïhanè (Khorassan) fut le maître de la voie mystique, reconnu tel par tous ses contemporains, les uns parce qu’ils l’avaient vu, les autres parce qu’ils croyaient sincèrement, d’autres par l’effet d’une forte influence. Il possédait une surprenante connaissance des diverses sciences, un considérable pouvoir de pénétrer les secrets. De plus, il disposait de maint signe et de mainte preuve dont les effets se manifestent aujourd’hui. Au début de sa carrière, il émigra de Maïhanè vers Sarakhs pour acquérir de la science et y devint disciple d’Abou Ali Zâhir : en un seul jour, il apprenait autant qu’en trois journées ; et ces trois journées suivantes, il les consacrait aux dévotions. A cette époque, le saint de Sarakhs était le cheikh Abou’l-Fadl Hasan. Un jour qu’Abou Saïd longeait la rivière, Abou’l-Fadl vint lui dire : « Ta vraie voie n’est pas celle que tu suis ; va donc ton propre chemin. » Retournant à sa ville natale, Abou Saïd se mit à se mortifier et à se purifier intérieurement ; enfin le Très-Haut ouvrit devant lui la porte de la vraie voie et le fit parvenir au degré suprême. Le Cheikh Abou Moslim Fârisi conta ceci en ma présence : « Il y avait inimitié continuelle entre Abou Saïd et moi. Un jour j’allai lui faire visite ; ma robe, toute rapiécée, était devenue comme cuir tant elle était sale. Entrant chez lui, je le trouvai assis sur sa couche, et vêtu de fine étoffe d’Egypte. Je me dis : « En dépit de ces attaches mondaines, cet homme prétend à la pauvreté, alors que j’en fais autant mais en me détachant tout à fait de ce monde ; comment pourrions-nous donc nous entendre ? » Ayant lu dans ma pensée, il leva la tête et s’écria : « Dans quel recueil as-tu trouvé que si un homme s’adonne de tout son cœur à la contemplation de la Vérité suprême, on l’appelle faqîr (c’est-à-dire pauvre) ; en vérité, les contemplatifs sont les vrais riches en Dieu, tandis que les faqîrs ne vont pas au delà des mortifications. » Je me repentis de ce que j’avais imaginé et je demandai l’indulgence divine pour ma vilaine pensée.

L’on a rapporté cette parole d’Abou Saïd : « Le çoufisme consiste en ce que le cœur se trouve auprès de Dieu sans nul intermédiaire. » Ceci désigne la contemplation qui est l’amour dans tout l’empire de sa force, et aussi la submersion des attributs de l’homme pour la vision de Dieu, leur annihilation dans l’éternité divine. Je discuterai la nature de cette contemplation dans le chapitre relatif au pèlerinage.

Une fois, Abou Saïd allait de Nichâpour à Tous ; un escarpement glacial se trouvait sur cet itinéraire et il avait les pieds gelés dans ses chaussures. Un derviche qui l’accompagnait a dit : « J’eus l’idée de faire deux morceaux de mon ample ceinture d’étoffe afin d’en envelopper ses pieds, mais je me retins de le faire parce que cette ceinture était très bonne ; quand nous arrivâmes à Tous, je lui demandai, alors qu’il tenait séance : « Le cheikh m’apprendra-t-il en quoi diffèrent les suggestions du diable et les inspirations venant de Dieu ? » Il répondit : Une aspiration divine te poussait à faire deux morceaux de ta ceinture pour réchauffer mes pieds ; ce fut une suggestion diabolique qui t’en empêcha. » On rapporte une série de traits du même genre, mais nous n’avons pas dessein de les enregistrer tous (Allah en sait davantage !). (Badi’-oz-zamân, p. 175.)


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