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Anthologie Persane (XIe-XIXe siècles).

Nasir-e Khosraw (NÂCIR-È HrOSROW) : Dîvân

Dir. Henri Massé. Payot, 1950.

vendredi 12 octobre 2007

Extrait de « Anthologie persane (XIe-XIXe siècles) », par Henri Massé. Payot, 1950

L’aigle blessé (fable).

Un aigle, d’un rocher, prit un jour son essor ; pour atteindre sa proie il déploya ses ailes ; orgueilleux de les voir si droites, il disait : « Sous mon aile aujourd’hui, je maintiens l’univers ! De mon regard perçant, quand j’arrive au zénith, j’aperçois un cheveu, fut-il au fond des mers. Qu’un moucheron s’agite au sommet d’un brin d’herbe, mon regard surprendra cet humble mouvement. Qui pourrait, comme moi, courir le vaste monde ? Le griffon, le phénix en seraient-ils capables ? » Un bon archer, soudain, depuis son embuscade, sur l’aigle décocha la flèche du destin. Cet engin meurtrier se ficha dans son aile, le rejeta du ciel pour tomber sur la terre. Le pauvre, palpitant, à plat comme un poisson, rouvrit les yeux, jeta ses regards en tous sens. Il fut surpris qu’un fer au bout d’un bois fut cause de cet élan rapide, impétueux et tranchant. Mais y regardant bien, il vit sa propre plume. Alors il s’écria : « Pourquoi donc me plaindrais-je ? Ce dont je suis blessé m’est venu de moi-même. » 0 prince ! vous voyez l’aventure de l’aigle : il était orgueilleux. Renoncez à l’orgueil ! (Dîvân, éd. Tehrân, 1304-1926, p. 499).

Le platane et la courge (fable).

N’as-tu pas entendu conter qu’un pied de courge poussa sous un platane et, durant vingt journées, grandit en s’enroulant sur le tronc de cet arbre. La courge demanda : « Combien de jours as-tu ? » L’arbre lui répondit : « J’ai plus de trente années. » Riant, la courge dit : « Moi, je t’ai surpassé en vingt jours ; dis-moi donc pourquoi tu es si lent. — Aujourd’hui, ce n’est pas » repartit le platane, « le moment de régler cette affaire entre nous ; mais demain, quand sur nous fondra le vent d’automne, alors on verra bien qui résiste et qui plie. » (Id., p. 500.)

Vanité de ce monde.

Ce bas-monde, tel un faucon, a l’aile prompte et nous pourchasse ; hors cette chasse, que fait-il, ce bas-monde, tel un faucon ?... Le commerce de ce bas-monde est incompatible avec moi, car il est principe d’opprobre, il a pour fond l’ignominie. Son commerce, au regard d’un homme intelligent et raisonnable, c’est la contemplation d’un mur riche en dessins et en peintures. Ce monde se conduit tout comme un écervelé, un ivrogne ; d’un bout à l’autre, il est mauvais, plein d’imperfections et de vices. Sans doute, parmi les humains, hors pour l’ivrogne et les vauriens, nulle place et nulle audience à la porte de cet ivrogne... Pourquoi t’es-tu laissé séduire par les divers actes du temps ? Ton cerveau s’est-il donc empli d’une vapeur qui l’a gâté ? Si ce bas-monde te présente un bouquet de fleurs, sache bien que c’est une poignée d’épines, nullement un bouquet de fleurs. Lorsqu’il t’offre des fruits, ils n’ont ni couleur ni parfum réels ; les vêtements que tu lui vois sont tissés sans trame ni chaîne. Et la face de ton espoir sera souillée de la poussière du désespoir si tu supposes que cette demeure est durable. Je n’ai vraiment pas le courage de me tourner vers ce bas-monde car il me paraît plus méchant qu’un serpent pressé par la faim ; et tous ceux qui parmi les sages ont appris quelle est son humeur n’osent pas aller de conserve avec ce terrible serpent. N’aie nul espoir d’être guidé par ce bas-monde : c’est un diable. N’en attends nul bon fruit : pas plus qu’un platane, il n’en donnera. La part que le Temps te réserve, ce n’est que la fuite des jours. Contente-toi de la mesure des journées qu’il te comptera. Ta vie précieuse est une dette que tu contractas envers Dieu ; sur toi demeure cette dette et ton état est misérable, car ce n’est qu’au prix de ta vie que tu pourras payer ta dette, serais-tu même fortuné et la main largement ouverte. Nous sommes tous, comme un troupeau, destinés au loup du trépas, que nous soyons tout ronds de graisse, que nous soyons secs et chétifs... Et songe que, si par ce loup tu te sens triste et tout dolent, bien d’autres le sont comme toi. O toi qui te laissas séduire par argent, pouvoir et jeunesse, tu n’as pas lieu de tirer gloire de ces trois choses, nullement. S’enorgueillir de sa beauté, de son argent convient aux femmes ; la gloire est, pour toi et pour moi, savoir, jugement, dignité. Mais lorsque vers moi tu regardes, de ton haut et sévèrement, que m’importe que tu possèdes des immeubles et des domaines ? Moi seul, je fais gloire et honneur à ma race et à ma maison, si quelque autre se fait honneur de la noblesse de ses pères. Le vrai chevalier, c’est celui qui prend pour coursier l’éloquence ; on ne devient pas chevalier parce que l’on monte un cheval. Ma poésie est comme un arbre fameux, dont les fleurs et les fruits seraient aux yeux de la raison subtilité et sens caché. (Id., p. 50.)

Le corps et l’esprit.

O mon corps, abject et sinistre, nul compagnon dans ce bas-monde plus que toi n’est mauvais pour moi. Et je te croyais mon ami ! je croyais qu’il n’était pour moi d’autre ami sur terre et sur mer. Or tu m’as témoigné ta haine et tu m’as tendu des embûches alors qu’il n’y avait ni trace ni annonce de tes filets. Alors que tu m’avais trouvé insouciant et confiant, tu as fait de moi ton esclave par tes perfides artifices. N’étaient la miséricorde et la grâce du Seigneur, sur moi serait tombée ta ruse, me houspillant de toutes parts. Maintenant qu’il est reconnu que tu es mon pire ennemi, même le sucre offert par toi, je ne pourrais le digérer. Manger et dormir, c’est ton œuvre, ô corps dépourvu de raison ! Pour moi, la sagesse vaut mieux que le manger et le dormir. L’homme de sens n’ignore pas qu’un âne dort et mange aussi ; moi donc, homme sensé, j’ai honte de me comporter comme un âne. Je ne resterai pas toujours avec toi, mon corps, dans ce monde, parce que Dieu m’appellera, vers une autre demeure, un jour. Ici-bas, talent et vertus, voilà le vrai travail de l’homme, non le manger et le dormir ; donc à toi ceux-ci ; mais à moi la sagesse et la connaissance. Des créatures innombrables avant moi quittèrent ce monde ; bien que je m’y attarde encore, comptez-moi comme déjà mort. Croyez qu’un jour, comme un oiseau, je m’enfuirai prenant mon vol vers le ciel, sublime coupole, sur les ailes de la prière. (Id., p. 7, v. 6 et suiv.)

In medio virtus.

Lorsqu’une entreprise est aisée, redoute pourtant l’infortune, car le ciel rend vite pénible un travail qui semblait facile. Le ciel sans cesse en mouvement, dès lors qu’il se met en courroux, chasse de son palais César et de son festin le grand Khan. Au ciel, il n’est point de salut contre la ténébreuse éclipse même pour l’éclatant soleil et pour la lune lumineuse. Et des choses de ce bas-monde, ce qui est vil et à bas prix, compte bien que pour toi le ciel va rendre onéreux tout cela. Tiens-toi dans le juste milieu ; ne recherche point le parfait : la lune n’arrive à son plein que pour diminuer ensuite. Pour améliorer ton état, ne fais pas ta perdition ; pour obtenir corail ou perle, ne vends pas sottement ton âme. Lorsque l’autorité du diable est devenue visible en toi, constate que l’ordre divin ne reste pas en ta nature. Si le nectar de ce bas-monde a mis les humains dans l’ivresse, laisse-les, comme un homme sobre se tient à l’écart des ivrognes. Vois comment ces pauvres humains, sous l’effet des ruses du monde, détruisent leur propre plumage pour gagner les plumes du paon ; ils se disent les serviteurs de Dieu tout-puissant ; néanmoins, suivant la croyance de tous, ils sont le peuple de Satan... Pour toi, ton corps est comme un lien ; ce bas-monde est une prison ; ne crois donc pas imaginable que tu doives y demeurer. De la science et des bonnes œuvres, ton âme est indigente et nue ; fais donc effort vers la science ; vêts donc cette âme faible et nue... Montrant son pouvoir créateur, Dieu t’a comblé de ses bienfaits ; par tes paroles et tes actes, rends lui donc grâces de cela. Ce monde est semblable à un sol dont les graines sont tes paroles et le cultivateur ton âme : il faut que ce cultivateur à semer mette son ardeur ; or donc, ce que je viens de dire, prends-le comme une parabole ; la parabole est agréable à ceux qui sont intelligents. Pourtant tu ne fais pas effort, tandis que tu es au printemps, pour amasser un peu de pain en prévision de ton hiver. On pourrait comparer ton cœur au registre de la raison ; ta parole en serait le titre ; fais donc tous tes efforts pour mettre un titre digne du registre. (Id., p. 9, v. 11 et suiv.).

La vraie science.

Toi qui lus maint livre de science et parcourus le monde entier, toi qui demeures sur la terre et sous la coupole du ciel ! quel prix cette voûte céleste a-t-elle donc encore pour toi depuis que tu reçus ta part de la science ésotérique ? Jusques à quand jouiras-tu donc des biens matériels, par ton corps ? Par ton âme profite donc un peu des bienfaits de la science. Ce que goûte l’homme qui dort ne lui est d’aucun avantage ; l’homme éveillé sent la saveur du salutaire et du nuisible. L’homme qui dort, que sait-il donc du ciel et des constellations ? sait-il pourquoi l’on nous jeta sur la terre poudreuse et ronde ? Il regarde la terre noire et le firmament azuré, tantôt assombris, tantôt clairs, tantôt humides, tantôt secs. Il reconnaît comme bienfait tout ce qui lui vient de la terre, car tout ce qui est fait de terre est en accord avec la terre. Sous cette agréable apparence qui fait corps avec sa personne, sous son vêtement fait de pourpre, et avec ses cheveux flottants, de souffrir la soif et la faim il se voit préservé, comptant pour un bien la satiété et pour un malheur toute faim. Éveille-toi du doux sommeil, toi qui dors depuis quarante ans ! Songe que de tous tes amis aucun ne demeure ici-bas. Par le dormir et le manger tu es le compagnon des bêtes ; et plus tu te mêles à elles, moins tu éprouves de chagrin. Ce qui vous rend associés, ces quadrupèdes et toi-même, Dieu le justicier n’en fait pas un objet d’action de grâces, car le véritable bien n’est pas ce que les bêtes mangent, et le véritable empire n’est pas ce que César conquiert. Si tu t’empares d’un royaume en connaissant sa vraie valeur, alors un homme raisonnable saura te distinguer d’un âne. Rappelle-toi que Salomon disparut avec son empire et rappelle-toi qu’Alexandre a subi la même fortune. Aujourd’hui, quelle différence sépare donc ces deux empires, ce mort et cet autre mort, et leurs richesses dispersées î Que ce soit gaîté ou chagrin, aux regards du sage tout passe ; ce qui n’est pas encore venu, ce qui a passé, c’est tout un... Dieu, tu le sais, n’a commandé rien autre que la vérité ; sois donc véridique en parlant et en pensant ; propose-toi la vérité ; apporte-la ! De ton cœur ouvre la serrure ; et prends donc le Coran pour guide afin de connaître la route et d’aller vers la porte ouverte. Si tune trouves pas ta route, je ne serai pas étonné parce que je fus comme toi, égaré, souffrant maint dommage. Depuis l’Hégire avaient passé trois cent quatre-vingt-quatorze ans quand ma mère me déposa dans ce séjour fait de poussière. Et sans rien savoir, je grandis à la façon d’un végétal que nourrissent la sombre terre et l’eau qui tombe goutte à goutte. Et puis, de l’état végétal, je parvins au stade animal ; et quelque temps, je fus semblable à un petit oiseau sans ailes. Au quatrième état, sur moi l’humanité mit son empreinte lorsque la parole eut accès à mon corps promis au tourment. Quarante-deux années, le ciel se mut au-dessus de ma tête ; ce fut alors que mon esprit se mit à chercher la Raison. Je lus maint ouvrage ; et j’appris d’un savant les lois qui dirigent les mouvements du ciel, des jours, des trois règnes de la nature. Quand je trouvai mon propre corps supérieur à tous les êtres, je dis : « Sans doute existe un être meilleur que toute créature, comme parmi les volatiles le faucon, comme le chameau parmi les animaux de somme, ou le palmier parmi les arbres, ou le rubis parmi les pierres, ou le Coran parmi les livres, ou la Kaba parmi les temples, ou le cœur par rapport au corps, ou le soleil parmi les astres. » Alors à force de penser, mon âme devint tourmentée ; sans cesse, mon esprit passa d’une méditation à l’autre. (Id., p. 172.)


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