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Anthologie Persane. (XIe-XIXe siècles).

Sanâï : Le Clos de la Vérité

Dir. Henri Massé. Payot, 1950.

vendredi 12 octobre 2007

Extrait de « Anthologie persane (XIe-XIXe siècles) », par Henri Massé. Payot, 1950

La science.

La science te conduit à la porte de Dieu, mais non pas au caprice, aux biens, aux dignités. L’âme privée de science est l’assassin du corps ; elle alourdit le cœur : c’est la branche sans fruit. Qui n’a point de science est un pauvre égaré ; il ne pourra jamais toucher à l’au-delà. La science ouvre aux humains la route du bonheur ; l’ignorance conduit les humains en enfer. (Farâïd, I, p. 37.)

Les mondes de la science mystique ; renoncement à ce bas-monde de contingences.

Assez d’entendre les mérites des Byzantins et des Chinois ; debout ! viens et contemple donc le royaume de Sanâï ; tu verras un cœur tout entier sans avarice ni désir ; et tu y verras toute une âme exempte de haine et d’orgueil. Il n’a pas d’or mais il possède un gisement digne des rois ; il manque d’orge, mais il met la selle au céleste coursier ; il est sans force et cependant le ciel se trouve sous son pied ; il est sans puissance et pourtant l’empire est soumis à son sceau ; sans vêtements princiers, pourtant il pose, semblable aux esprits, son trône sur le ciel sublime ; il s’est libéré de cet ordre qui régit la terre et le temps ; il est hors de cet assemblage qui joint les mois et les années ; il a trouvé la quiétude dans une secrète retraite ; il aspire au renoncement, à la vie dans la solitude. Tel Joseph plongé dans le puits, il en sort et s’élève au ciel, halé par un câble solide. Quittant les régions du doute, il s’est mis en marche devers le lieu souterrain d’où jaillit la source de la certitude ; et il a serré dans son âme, pareille à une huître perlière, la béatitude qu’apportent les trésors émanés du ciel... Sagesse, et modération et croyance, cela suffit ; en quoi donc lui serait utile une puissance temporelle ?... Mais tu jouis de la santé, tu sais te contenter de peu ; n’est-ce donc pas là ton royaume aussi ferme que véritable ? Tantôt c’est un ami qui dit : « Sanaï est comme ceci » ; tantôt un ennemi déclare : « Sanaï est comme cela » ; mais il est, par rapport à tous, sans soucis, libre et satisfait, tout comme lis, rose ou jasmin. Il ne se courrouce jamais contre ses ennemis ; jamais il ne froncerait le sourcil ; de lui vient la mansuétude ; de son ennemi la colère ; si la première vient du ciel, la seconde est de ce bas-monde... Or, comment donc son ennemi déposera-t-il la couronne tant que le feu diabolique à son orgueil s’associera ? Tous ces mondains, diseurs de riens, formant groupe, ont pour compagnons et l’orgueil et la jalousie. Tous ces citadins, en troupeau, sont de la race des démons ; leur âme, troublée par le « moi » ne cesse de se lamenter. (Dîvân, p. 85.)

La générosité de Chosroès.

En une année de sécheresse, quelqu’un dit au roi Chosroès : « Le nuage envers les humains se montre avare de sa pluie. » Mais le roi répondit : « Nous ouvrons nos greniers ; nous sommes généreux si la nue est avare ; nous répandons clarté, semblables à l’aurore ; en libéralité, nous valons le nuage, car s’il ne donne rien, nous versons notre pluie ; s’il se trouve sans eau, nous restons glorieux ; pour les humains nous sommes là comme un nuage, pour répandre sur eux les perles d’une pluie ; s’ils étaient affamés sous un prince repu, un tel prince serait un chien, non pas un lion ; plus généreux que le nuage plein de pluie, nous leur donnons du pain au temps de la famine ; ces greniers, ces trésors sont préparés pour eux, nous les avons gardés pour leur en faire don. » (Badi’oz Zamân, p. 102.)

Misogynie.

Ne regarde donc pas les belles ! pour finir, leur contemplation aura pour fruits les pleurs ; la femme au beau visage a peu d’intelligence ; beau visage décèle un mauvais caractère ; plus il a de beauté, plus il est détestable ; aussi l’homme de sens ne pourrait-il l’aimer ; la belle a de mauvais desseins ; comme la lune, sa splendeur n’est jamais qu’une chose empruntée ; cette femme ressemble au flambeau languissant, qui ne vit qu’à demi et meurt sous un seul souffle. Que ferais-tu de cet objet rempli d’astuce ? Toi qui es moins que rien, que ferais-tu d’un rien ? Les belles de ce temps, soit grandes, soit petites, présentent à nos yeux les charmes de Joseph, mais sont comme des loups prêts à manger nos cœurs ; images de malheur exposant à nos yeux des fleurs, mais enfonçant l’épine dans nos cœurs. Sans doute, leur visage illumine le monde ; mais leur cupidité déchire notre cœur et consume notre âme. (Id. p. 99.)

Exhortation mystique.

Vous qui avez argent et considération, invoquez le Seigneur ! demandez-lui pardon ! Dès avant que votre âme, en voulant s’excuser, n’ait plus la force de parler ; dès avant que votre œil, bien qu’il soit perspicace, soit incapable de servir, acceptez un conseil, ô vous dont la noirceur ne laisse pas place aux conseils ! présentez votre excuse, alors que sur vos joues, une barbe blanche a poussé ! O faibles hommes ! vos cheveux sont devenus blancs comme lait. Votre âme, êtres ingénieux ! paraît aussi noire que poix. L’aube de la résurrection a déjà retiré le voile qui rendait votre cœur aveugle ; et la révolution du temps a fait sortir le coton mis à votre oreille. Jusques à quand prendrez-vous donc pour la demeure du bonheur le palais des illusions ? Jusques à quand prendrez-vous donc pour un séjour définitif cette demeure transitoire ? Combien de temps faut-il que vous convoitiez les séductions de ce bas-monde ? Pareils à l’œil du narcisse, vos yeux ne savent pas voir ; telles les feuilles du platane, vos mains sont molles et passives. Ici-bas, ce n’est pas la plaine où l’on verra l’âme sans corps ; et ce n’est pas la porte où l’on obtient audience sans dire ce que l’on a fait. Évadez-vous de cet univers de passions pour qu’en la voie de la raison, ce qui était pour vous chagrin devienne une consolation. En ce monde on a vu bon nombre de monarques, dont la flèche, lancée du ciel de la puissance a blessé les Gémeaux et brisé les Pléiades ; or ne voyez-vous pas que tous ces insensés n’ont qu’une tombe étroite et sombre, semblable à l’œil bridé des Turcs ? Mais regarde donc leurs cheveux, tout empesés par la poussière qui les a faits durs et compacts, comme une écaille de tortue ; et regardez donc leur visage ridé comme un dos de lézard. Il incline aujourd’hui la tête vers la terre, celui qui portait diadème ; il apporte son corps à l’enfer, cette année, celui qui, l’an dernier, se dressait vers le ciel. N’êtes-vous pas honteux à cause de ces chiens pleins d’iniquité ? Ne vous sentez-vous pas le coeur serré à cause de ces ânes lâchés sans licou ? L’un paraît l’ornement de la religion ; mais de lui l’impiété tire en réalité et sa couleur et son odeur ; en apparence, l’autre est l’honneur de l’empire qui en réalité ne reçoit de sa part que la honte et l’opprobre. L’un d’eux se dit le défenseur des humbles esclaves d’Allah ; mais par sa faute tout un peuple se trouve dans le désarroi ; l’autre se proclame gardien des territoires de l’Islam ; et par lui, tout un univers est tout à fait bouleversé. 0 toi qui subis l’injustice ! patiente en grinçant des dents, quelques jours, dans cette prison, malgré ces coquins qui te mordent tout comme s’ils étaient des chiens ; et tu verras alors la face de ces gens qui tuent leurs semblables aussi jaune que le safran ; mais ceux qui furent opprimés auront le teint aussi vermeil que la fleur du grenadier. (Dîvân, p. 40.)

Panégyrique de Ali.

L’œuvre de l’homme raisonnable n’est pas de garder en son cœur l’amour d’un être qui l’enchante, ni d’inscrire au sceau de son âme l’amour pour un rameau sans fruits, ni de répandre sur sa joue le trésor perlé de ses larmes, comme de l’or, la nuit, le jour, pour un être insensible et dur. Comment ne t’attaches-tu pas à l’objet aimé qui est tel qu’au jour où tu le rejoindras il te siéra de tenir haut le flambeau dans la réunion de l’amour le plus éclatant ? Celui qui, semblable au vautour, se jette sur une charogne, comment, semblable au perroquet, pourrait-il désirer du sucre ? L’étendard de tes hauts desseins, il faut du pied de l’Em-pyrée l’arborer pour pouvoir tenir les cieux sous l’ombre de tes ailes. Pour pouvoir garder le palais des empereurs, il ne convient pas d’être l’esclave des esclaves... Toi qui te trouves retenu dans la mer de l’égarement, il faut du moins que tu écoutes une parole de ton frère : la mer est couverte de nefs, mais elles sont emportées toutes dans le tourbillon de la crainte ; à défaut d’arche de Noé, l’on ne peut espérer salut ; si donc tu désires sauver ton cœur et ta religion, jusques à quand resteras-tu sans pieds ni tête, comme un cercle ? Je te montre, pour te sauver, l’arche de Noé le prophète, pour que tu puisses t’y tenir en sûreté contre le mal. Va ! cherche la cité de science : tu t’y promèneras en paix ; jusqu’à quand oscilleras-tu, semblable à l’anneau d’une porte ? Puisque de la cité de science tu sais que Ali est la porte, il ne serait pas bien de prendre un autre pour seigneur et maître. Comment donc serait-il licite d’établir dans la voie de Dieu, par astuce et ruse, le diable sur le siège du grand Qadi ? Que dire ? juges-tu qu’il est, le moins du monde, raisonnable de croire la terre plus noble que la pierre philosophale ? Bref, il ne me semble pas bien, selon ce que nous devons croire, de vénérer notre prophète, en lésant les droits de Zohra (Fatima). Je veux bien être un infidèle si celui que tu dis émir, en lui subordonnant Ali, se montre tout au plus capable d’être le gardien des sandales de Qanbar, l’affranchi d’Ali... Puisque Ali, tel Salomon, est au faîte de la grandeur, il serait mauvais que le diable mît sur sa tête la couronne. Lorsque le soleil dans le ciel répand des millions de lumières, Vénus aurait-elle l’audace de montrer sa brillante face ? Si tu veux que soit agréé ton amour autant que ta foi, il faut que tu aimes Ali autant que tu aimes la vie. Au jardin de la loi divine, il planta l’arbre de la foi ; il serait donc mal d’honorer un jardinier autre que lui. Du prophète, il nous est resté le Livre saint et sa lignée — souvenirs que l’on peut garder jusques au Jugement dernier. Mais après Mohammed l’Élu, l’on n’ose juger florissant que Ali, l’agréé de Dieu dans l’univers de notre foi. (Divan, p. 100.)

Le nègre et le miroir.

Un nègre, ayant trouvé sur la route un miroir, y regarda et vit l’image de sa face : un nez tout épaté, un visage fort laid, un œil couleur de feu, une joue de charbon. Ses défauts n’étant point cachés par ce miroir, il le jeta par terre, à l’instant même, et dit : « Celui qui possédait un objet si affreux, parce qu’il était laid l’a jeté sur la route ; si ce miroir était aussi charmant que moi, comment donc serait-il délaissé, sur la route ? » [1]. (Farâïd, I, p. 28.)

La terreur de la mort.

Une vieille, habitant au canton de Tékâv, avait trois boeufs. Sa fille, appelée Mahsati, jeune femme élancée comme un jeune cyprès, un jour se lamenta frappée du mauvais œil ; et sa face, semblable à une pleine lune, s’émaciait autant que le premier quartier. L’univers devint sombre au regard de la vieille ; son cœur se consuma et son foie s’enflamma : au monde, elle n’avait d’amour que pour sa fille. Un jour, un de ses bœufs, en quête de pâture, mit son museau dans la marmite, d’aventure : le stupide animal y resta, tête prise, tout comme un pied boiteux, enlisé dans le sable ; et ce bœuf, tel un diable échappé de l’enfer, sortit de la cuisine et fondit sur la vieille. Or celle-ci, croyant que c’était Azraël, s’écria, s’adressant à cette grosse bête : « Archange de la mort ! ce n’est pas Mahsati, ce n’est que moi, la vieille éprouvée par le sort ; si donc c’est Mahsati, ma fille, qu’il te faut, la voici ! Prends la donc si cela te convient ; je ne suis pas malade et c’est elle qui souffre ; je me porte fort bien ; ne me prends pas pour elle. » Sa fille lui semblait charmante avant l’épreuve ; en face du malheur, elle livra sa fille ; contemplant sa beauté, elle se réjouissait ; mais subissant l’effet d’une mauvaise idée, elle l’abandonna. J’ai conté cette histoire pour que tu saches bien qu’au temps de la détresse aucun être n’aura de valeur à tes yeux. (Farâïd, V, p. 220.)


Voir en ligne : Littérature persane


[1Comparer Djâmi, infra, p. 179 et Attâr, p. 188.