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André Tanner - sélection et organisation thématique

Fabre d’Olivet - le problème du langage - la traduction du Sépher

vendredi 12 octobre 2007

II. UNE APPLICATION PRATIQUE : LA TRADUCTION DU SÉPHER

DE LA LANGUE HÉBRAÏQUE, COMPARÉE AU CHINOIS ET AU SANSCRIT.

L’hébreu renfermé dans le Sépher est le pur idiome des antiques Egyptiens. [...] C’est la langue d’un peuple puissant, sage, religieux ; d’un peuple contemplatif, profondément instruit dans les sciences morales, ami des mystères ; d’un peuple dont la sagesse et les lois ont été justement admirées. Cette langue, séparée de sa tige originelle, éloignée de son berceau par l’effet d’une émigration providentielle dont il est inutile de tenir compte en ce moment, devint l’idiome particulier du peuple hébreu ; et semblable à la branche féconde qu’un habile agriculteur, ayant transplanté sur un terrain préparé à dessein, pour y fructifier longtemps après que le tronc épuisé d’où elle sort a disparu, elle a conservé et porté jusqu’à nous le dépôt précieux des connaissances égyptiennes.

Mais ce dépôt n’a point été livré aux caprices du hasard. La Providence, qui voulait sa conservation, a bien su le mettre à l’abri des orages. Le livre qui le contient, couvert d’un triple voile, a franchi le torrent des siècles, respecté de ses possesseurs, bravant les

regards des profanes, et n’étant jamais compris que de ceux qui ne pouvaient en divulguer les mystères.

Ceci posé, revenons sur nos pas. J’ai dit que le chinois, isolé dès sa naissance, parti des plus simples perceptions des sens, était arrivé, de développements en développements, aux plus hautes conceptions de l’intelligence. C’est tout le contraire de l’hébreu : cet idiome séparé, tout formé d’une langue parvenue à sa plus haute perfection, entièrement composé d’expressions universelles, intelligibles, abstraites, livré en cet état à un peuple robuste, mais ignorant, est tombé entre ses mains de dégénérescence en dégénérescence, et de restriction en restriction, jusqu’à ses éléments les plus matériels ; tout ce qui était esprit y est devenu substance ; tout ce qui était intelligible est devenu sensible ; tout ce qui était universel est devenu particulier.

Le sanscrit, gardant une sorte de milieu entre les deux, puisqu’il était le résultat d’une langue faite, entée sur un idiome informe, s’est déployé d’abord avec une admirable promptitude ; mais après avoir, comme le chinois et l’hébreu, jeté ses fruits divins, il n’a pu réprimer le luxe de ses productions : son étonnante flexibilité est devenue la source d’un excès qui a dû entraîner sa chute. [ ]

Mais cette langue déploie dans les Védas une richesse économe. C’est là qu’on peut examiner sa flexibilité native et la comparer à la rigidité de l’hébreu, qui, hors l’amalgame de la Racine et du Signe,

ne souffre aucune composition ; ou bien à la facilité que laisse le chinois à ses mots, tous monosyllabiques, de se réunir ensemble sans se confondre jamais. Les beautés principales de ce dernier idiome résident dans ses caractères dont la combinaison symbolique offre comme un tableau plus ou moins parfait, suivant le talent de l’écrivain. On peut dire, sans métaphore, qu’ils peignent le discours. Ce n’est que par leur moyen que les mots deviennent oratoires. La langue écrite diffère essentiellement de la langue parlée. Celle-ci est d’un effet très médiocre et pour ainsi dire nul ; tandis que la première transporte le lecteur en lui présentant une suite d’images sublimes. Les caractères sanscrits ne disent rien à l’imagination, et l’oeil qui les parcourt n’y fait pas la moindre attention ; c’est à l’heureuse composition de ses mots, à leur harmonie, au choix et à l’enchaînement des idées, que cet idiome doit son éloquence. Le plus grand effet du chinois est pour les yeux ; celui du sanscrit est pour les oreilles. L’hébreu réunit les deux avantages, mais dans une moindre proportion. Issu de l’Egypte, où l’on se servait à la fois des caractères hiéroglyphiques et des caractères littéraux [Clem. Alex., Strom., L. V., Hérodot., L. II, 36.], il offre une image symbolique dans chacun de ses mots, quoique sa phrase conserve dans son ensemble toute l’éloquence de la langue parlée.

LA LANGUE HÉBRAÏQUE EST PERDUE ; DIFFICULTÉS DE LA RESTITUER.

En choisissant la langue hébraïque, je ne me suis dissimulé aucune des difficultés, aucun des dangers auxquels je m’exposais. Quelque intelligence de la Parole et des langues en général, et le mouvement inusité que j’avais donné à mes études, m’avaient convaincu dès longtemps que la langue hébraïque était perdue, et que la Bible que nous possédions était loin d’être l’exacte traduction du Sépher de Moïse. Parvenu à ce Sépher original par d’autres voies que celles des Grecs et des Latins, porté de l’orient à l’occident de l’Asie par une impulsion contraire à celle que l’on suit ordinairement dans l’exploration des langues, je m’étais bien aperçu que la plupart des interprétations vulgaires étaient fausses, et que, pour restituer la langue de Moise dans sa grammaire primitive, il me faudrait heurter violemment des préjugés scientifiques ou religieux que l’habitude, l’orgueil, l’intérêt, la rouille des âges, le respect qui s’attache aux erreurs antiques, concouraient ensemble à consacrer, à raffermir, à vouloir garder. [...]

Appuyons bien sur cette importante vérité : la langue hébraïque, déjà corrompue par un peuple grossier, et d’intellectuelle qu’elle était à son origine, ramenée à ses éléments les plus matériels, fut entièrement perdue après l’exil de Babylone. C’est un fait historique dont il est impossible de douter, de quelque scepticisme dont on fasse profession. La Bible le montre [Nehem., c. 8.] ; le Thalmud l’affirme [Thalm., Devot., c. 4.] ; c’est le sentiment des plus fameux rabbins ; Walton ne peut le nier ; le meilleur critique qui ait écrit sur cette matière, Richard Simon, ne se lasse point de le répéter. Ainsi donc, près de six siècles avant J.-C., les Hébreux, devenus les Juifs, ne parlaient ni n’entendaient plus leur langue originelle. Ils se servaient d’un dialecte syriaque, appelé Araméen, formé par la réunion de plusieurs idiomes de l’Assyrie et de la Phénicie.

LA VERSION DES SEPTANTE.

On ne peut douter que Ptolémée, fils de Lagus, malgré quelques violences qui signalèrent le début de son règne, et auxquelles il fut forcé par la conjuration de ses frères, ne fût un très grand prince. L’Egypte n’a point eu d’époque plus brillante. On y vit fleurir à la fois la paix, le commerce et les arts, et cultiver les sciences, sans lesquelles il n’est point de véritable grandeur dans un Empire. Ce fut par les soins de Ptolémée que s’éleva dans Alexandrie cette superbe bibliothèque que Démétrius de Phalère, auquel il en avait confié la garde, enrichit de tout ce que la littérature des peuples offrait alors de plus précieux. Depuis longtemps les Juifs s’étaient établis en Egypte. Je ne conçois pas par quel esprit de contradiction les savants modernes veulent absolument que, dans un concours de circonstances tel que je viens de le présenter, Ptolémée n’ait point eu la pensée qu’on lui attribue de faire traduire le Sépher pour le mettre dans sa bibliothèque [Joseph. Antiqu. Praef. Et L. XII, c. 2.]. Rien ne me paraît si simple. L’historien Josèphe est assurément très croyable sur ce point, ainsi que l’auteur du livre d’Aristée, malgré quelques embellissements dont il charge ce fait historique.

Mais l’exécution de ce dessein pouvait offrir des difficultés ; car on sait que les Juifs communiquaient difficilement leurs livres et qu’ils gardaient sur leurs mystères un secret inviolable. C’était même parmi eux une opinion reçue, que Dieu punissait sévèrement ceux qui osaient faire des traductions en langue vulgaire. Le Thalmud rapporte que Jonathan, après l’émission de sa paraphrase chaldaïque, fut vivement réprimandé par une voix du ciel, d’avoir osé révéler aux hommes les secrets de Dieu. Ptolémée fut donc obligé d’avoir recours à l’intercession du souverain pontife Eléazar, en intéressant sa piété par l’affranchissement de quelques esclaves juifs. Ce souverain pontife, soit qu’il fût touché par la bonté du roi, soit qu’il n’osât pas résister à sa volonté, lui envoya un exemplaire du Sépher de Moïse, en lui permettant de le faire traduire en langue grecque. Il ne fut plus question que de choisir les traducteurs. Comme les Esséniens du mont Moria jouissaient d’une réputation méritée de science et de sainteté, tout me porte à croire que Démétrius de Phalère jeta les yeux sur eux, et leur transmit les ordres du roi. Ces sectaires vivaient en anachorètes, retirés dans des cellules séparées, s’occupant, comme je l’ai déjà dit, de l’étude de la nature. Le Sépher était, selon eux, composé d’esprit et de corps : par le corps ils entendaient le sens matériel de la langue hébraïque ; par l’esprit, le sens spirituel perdu pour le vulgaire [Joseph, De Bello Jud., L. II, ch. 12. Phil., De vita contempl.]. Pressés entre la loi religieuse qui leur défendait la communication des mystères divins, et l’autorité du prince qui leur ordonnait de traduire le Sépher, ils surent se tirer d’un pas si hasardeux : car, en donnant le corps de ce livre, ils obéirent à l’autorité civile ; et en retenant l’esprit, à leur conscience. Ils firent une version verbale aussi exacte qu’ils purent dans l’acception restreinte et corporelle ; et pour se mettre encore plus à l’abri des reprochès de profanation, ils se servirent du texte et de la version samaritaine en beaucoup d’endroits, et toutes les fois que le texte hébraïque ne leur offrait pas assez d’obscurité. [.... ].

Telle est l’origine de la Bible. C’est une copie en langue grecque des écritures hébraïques, où les formes matérielles du Sépher de Moïse sont assez bien conservées pour que ceux qui ne voient rien au-delà n’en puissent pas soupçonner les formes spirituelles.

LA VERSION DES SEPTANTE ET LES PÈRES ; LA VULGATE.

Ceux des Pères dont les yeux n’étaient pas tout à fait fascinés, cherchaient des biais pour éluder les plus fortes difficultés. Les uns accusaient les Juifs d’avoir fourré dans les livres de Moïse des choses fausses et injurieuses à la Divinité ; les autres avaient recours aux allégories. Saint Augustin convenait qu’il n’y avait pas moyen de conserver le sens littéral des trois premiers chapitres de la Genèse sans blesser la piété, sans attribuer à Dieu des choses indignes de lui [August., Contra Faust. L. XXXII, 10. De Genes., Contr. Manich. L. II, 2.]. Origène avouait que si l’on prenait l’histoire de la création au sens littéral, elle est absurde et contradictoire [Origen, De philocal., p. 12.]. Il plaignait les ignorants qui, séduits par la lettre de la Bible, attribuaient à Dieu des sentiments et des actions qu’on ne voudrait pas attribuer au plus injuste et au plus barbare des hommes. [...]

Le dernier des Pères qui vit l’horrible défaut de la version des hellénistes, et qui voulut y remédier, fut saint Jérôme. Je rends une entière justice à ses intentions. Ce Père, d’un caractère ardent, d’un esprit explorateur, aurait remédié au mal, si le mal eût été de nature à céder à ses efforts. Trop prudent pour causer un scandale semblable à celui de Marcion, ou de Manès ; trop judicieux pour se renfermer dans de vaines subtilités comme Origène ou saint Augustin, il sentit bien que le seul moyen d’arriver à la vérité était de recourir au texte original. Ce texte était entièrement inconnu. C’était sur le grec, chose extraordinaire et tout à fait bizarre ! qu’on avait fait, à mesure qu’on en avait eu besoin, non seulement la version latine, mais la copte, l’éthiopienne, l’arabe, la syriaque même, et les autres.

Mais, pour recourir au texte original, il aurait fallu entendre l’hébreu. Et comment entendre une langue perdue depuis plus de mille ans ? Les Juifs, à l’exception d’un très petit nombre de sages auxquels les plus horribles tourments ne l’auraient pas arrachée, ne la savaient guère mieux que saint Jérôme. Cependant le seul moyen qui restât à ce Père était de s’adresser aux Juifs. Il prit un maître parmi les rabbins de l’école de Tibériade. A cette nouvelle, toute l’Eglise chrétienne jette un cri d’indignation. Saint Augustin blâme hautement saint Jérôme. Ruffin l’attaque sans ménagements. Saint Jérôme, en butte à cet orage, se repent d’avoir dit que la version des Septante était mauvaise ; il tergiverse ; tantôt il dit, pour flatter le vulgaire, que le texte hébraïque est corrompu, tantôt il exalte ce texte, dont il assure que les Juifs n’ont pu corrompre une seule ligne. Lorsqu’on lui reproche ces contradictions, il répond qu’on ignore les lois de la dialectique, qu’on ne sait pas que dans les disputes on parle tantôt d’une manière, et tantôt d’une autre, et qu’on fait le contraire de ce qu’on dit. Il s’appuie de l’exemple de saint Paul, il cite Origène. Ruffin le

traite d’impie, lui répond qu’Origène ne s’est jamais oublié au point de traduire l’hébreu, et que des Juifs ou des apostats seuls peuvent l’entreprendre. Saint Augustin, un peu moins emporté, n’accuse pas les Juifs d’avoir corrompu le texte sacré ; il ne traite pas saint Jérôme d’impie et d’apostat ; il convient même que la Version des Septante est souvent incompréhensible ; mais il a recours à la providence de Dieu [August., De doct. Christ.], qui a permis que ces interprètes aient traduit l’Ecriture de la manière qu’il jugeait être le plus à propos pour les nations qui devaient embrasser la religion chrétienne.

Au milieu de ces contradictions sans nombre, saint Jérôme a le courage de poursuivre son dessein ; mais d’autres contradictions, d’autres obstacles plus terribles l’attendent. Il voit que l’hébreu qu’il veut saisir lui échappe à chaque instant ; que les Juifs qu’il consulte flottent dans la plus grande incertitude ; qu’ils ne s’accordent point sur le sens des mots, qu’ils n’ont aucun principe fixe, aucune grammaire ; que le seul lexique enfin dont il puisse se servir est cette même version hellénistique qu’il a prétendu corriger. Quel est donc le résultat de son travail ? Une nouvelle traduction de la Bible grecque, faite dans un latin un peu moins barbare que les traductions précédentes, et confrontée avec le texte hébraïque sous le rapport des formes littérales. Saint Jérôme ne pouvait pas faire davantage. Eût-il pénétré dans les principes les plus intimes de l’hébreu ; le génie de cette langue se fût-il dévoilé à ses yeux, il aurait été contraint par la force des choses, ou de se taire, ou de se renfermer dans la version des hellénistes. Cette version, jugée le fruit d’une inspiration divine, dominait les esprits de telle sorte qu’il fallait se perdre comme Marcion, ou la suivre dans son obscurité nécessaire.

Voilà quelle est la traduction latine qu’on appelle ordinairement la Vulgate.

Le Concile de Trente a déclaré cette traduction authentique, sans néanmoins la déclarer infaillible ; mais l’Inquisition l’a soutenue de toute la force de ses arguments, et les théologiens de tout le poids de leur intolérance et de leur partialité. [...]

Il est impossible de sortir jamais de ce cercle vicieux si l’on n’acquiert une connaissance vraie et parfaite de la langue hébraïque. Mais comment acquérir cette connaissance ? Comment ? En rétablissant cette langue perdue dans ses principes originels ; en secouant le joug des hellénistes ; en reconstruisant son lexique, en pénétrant dans les sanctuaires des Esséniens ; en se méfiant de la doctrine extérieure des Juifs ; en ouvrant enfin cette arche sainte, qui, depuis plus de trois mille ans, fermée à tous les profanes, a porté jusqu’à nous, par un décret de la Providence divine, les trésors amassés par la sagesse des Egyptiens.

LE SÉPHER.

Fils du passé et gros de l’avenir, ce livre, héritier de toute la science des Egyptiens, porte encore les germes des sciences futures. Fruit d’une inspiration divine, il renferme en quelques pages et les éléments de ce qui fut, et les éléments de ce qui doit être. Tous les secrets de la nature lui sont confiés. Tous. Il rassemble en lui, et dans le seul Beraeshit, plus de choses que tous les livres entassés dans les bibliothèques européennes. Ce que la Nature a de plus profond, de plus mystérieux, ce que l’esprit peut concevoir de merveilles ; ce que l’intelligence a de plus sublime, il le possède. Faut-il porter sur le voile qui le couvre une main téméraire ?

L’INITIATION ÉGYPTIENNE ET MOÏSE.

Les religions antiques, et celle des Egyptiens surtout, étaient pleines de mystères. Une foule d’images et de symboles en composaient le tissu : admirable tissu 1 ouvrage sacré d’une suite non interrompue d’hommes divins, qui, lisant tour à tour, et dans le livre de la Nature, et dans celui de la Divinité, en traduisaient en langage humain le langage ineffable. Ceux dont le regard stupide, se fixant sur ces images, sur ces symboles, sur ces allégories saintes, ne voyaient rien au-delà, croupissaient, il est vrai, dans l’ignorance ; mais leur ignorance était volontaire. Dès le moment qu’ils en voulaient sortir, ils n’avaient qu’à parler.

Tous les sanctuaires leur étaient ouverts ; et s’ils avaient la constance et la vertu nécessaire, rien ne les empêchait de marcher de connaissance en connaissance, de révélation en révélation, jusqu’aux plus sublimes découvertes. Ils pouvaient, vivants et humains, et suivant la force de leur volonté, descendre chez les morts, s’élever jusqu’aux dieux, et tout pénétrer dans la nature élémentaire. Car la religion embrassait toutes les choses. [...]

Voilà quelle était la situation des choses en Egypte, lorsque Moïse, obéissant à une impulsion spéciale de la Providence, marcha dans les voies de l’initiation sacerdotale, et déployant une constance que le seul Pythagore eut peut-être depuis, subit toutes les épreuves, surmonta tous les obstacles, et bravant la mort présentée à chaque pas, parvint à Thèbes au dernier degré de la science divine. Cette science, qu’il modifia par une inspiration particulière, il la renferma toute dans le Beraeshit ; c’est-à-dire dans le premier livre de son Sépher, réservant les quatre livres suivants à servir comme de sauvegarde à celui-là, en donnant au peuple qui en devait être le dépositaire, des idées, des institutions et des lois, qui le distinguassent essentiellement de tous les autres peuples, en le frappant d’un caractère indélébile.

Ce que j’appelle la Cosmogonie de Moïse est compris dans les dix premiers chapitres du Berceshit, le premier des cinq livres du Sépher. Ces dix chapitres forment une espèce de décade sacrée, où chacun des dix chapitres porte le caractère de son nombre, ainsi que je

le montrerai... Ces dix chapitres qui renferment un tout, et donc le nombre indique le sommaire, me prouvent que la science des nombres était cultivée longtemps avant Pythagore, et que Moïse, l’ayant apprise des Egyptiens, s’en servit dans la division de son ouvrage.

LA TRADUCTION DE FABRE EST UNE OEUVRE LITTÉRAIRE ET SCIENTIFIQUE.

J’ai donc traduit la Cosmogonie de Moïse en littérateur, après avoir restitué en grammairien la langue dans laquelle cette cosmogonie est écrite dans son texte originel.

Ainsi, ce n’est pas pour les théologiens que j’ai écrit, mais pour les littérateurs, pour les gens du monde, pour les savants, pour toutes les personnes curieuses de connaître les mystères antiques, et de voir jusqu’à quel point les peuples qui nous ont précédés dans la carrière de la vie, avaient pénétré dans le sanctuaire de la nature, et dans celui de la science. [...]

Ma traduction de la Cosmogonie de Moïse ne doit donc être considérée que comme un ouvrage littéraire, et nullement comme un ouvrage théologique. Je n’ai point prétendu qu’elle commandât la foi de personne, et encore moins qu’elle pût l’affliger.

AVERTISSEMENT AUX RÉFORMÉS.

Je pense, quel que soit d’ailleurs le sort de mon livre, que ce ne sera pas du côté des chrétiens réformés, luthériens ou calvinistes, que je trouverai des détracteurs. Car, quel est, en Allemagne, en Angleterre ou ailleurs, le protestant un peu instruit des motifs de la réformation, qui n’ait appris de bonne heure à peser les autorités et à les apprécier à leur juste valeur ? Quel est le disciple de Luther ou de Calvin qui ne sache qu’une version quelconque du Sépher ne peut jamais faire règle en matière de foi, et dans aucun cas, ne doit usurper la place du texte original, pour se faire suivre de préférence ? S’il prétendait le contraire, ne nierait-il pas le principe fondamental de sa secte, et n’en désavouerait-il pas les auteurs ? Qu’ont dit Luther, Zwingle, Calvin, et avant eux Jean Huss, Wiclef et Bérenger ? que l’Ecriture seule était et devait être la règle de la foi ; et que tout homme d’un entendement sain, d’un esprit juste, en devenait le légitime interprète, après s’être mis par ses études en état de l’être, ou lorsque Dieu avait daigné lui en accorder l’intelligence. Or, de quelle Ecriture parlaient ces promoteurs de la réforme, ces fiers antagonistes de l’autorité sacerdotale ? était-ce de l’Ecriture des hellénistes, ou de celle de saint Jérôme ? non pas, assurément, mais de l’Ecriture originelle : et cela est si vrai que, suspectant avec juste raison ces copies imparfaites d’avoir été légèrement approuvées, ils entreprirent presque tous une traduction nouvelle du texte. S’ils ne réussirent pas dans les interprétations qu’ils donnèrent du Sépher, c’est que les moyens, et non la volonté, leur manquèrent pour cela... Qu’ils aient réussi ou non, il n’importe. Ils l’ont tenté, c’est assez pour justifier mes efforts aux yeux des réformés ; et c’est tout ce que j’ai prétendu faire.

AVERTISSEMENT AUX CATHOLIQUES.

Que, si parmi le sacerdoce catholique il se trouvait des hommes assez judicieux pour considérer, dans cet ouvrage purement littéraire, ce qu’il pourrait avoir d’utile à la morale et à la religion en général, et qui, prêts à recevoir la vérité si elle leur était démontrée, n’attendissent qu’une autorité légale qui les déterminât à examiner ; je pourrais les satisfaire : car ce n’est point faute d’armes que j’évite les controverses, mais faute de goût. Voici deux autorités qu’ils ne récuseront pas. La première est de saint Paul, le plus savant des apôtres : elle prouve que, déjà de son temps, c’était une opinion reçue que les Juifs n’entendaient plus le texte du Sépher, n’ayant pas la force de soulever le voile que Moïse avait étendu sur sa doctrine.

La seconde est de saint Augustin, le plus instruit des Pères de l’Eglise. Elle sert de preuve à ma traduction entière, en donnant aux deux premiers versets du Beraeshit, exactement le même sens que moi ; sens tout à fait opposé à la Vulgate, et dont le reste découle irrésistiblement.

« C’est Dieu, dit l’apôtre, qui nous a rendus capables d’être les ministres de la nouvelle alliance, non de la lettre, mais de l’esprit.... Aussi, remplis d’un tel espoir, nous parlons très ouvertement et ne faisons pas comme Moïse qui se couvrait le visage d’un voile, afin que les enfants d’Israël ne comprissent pas le mystère de ce qui est abrogé ; mais leurs pensées se sont endurcies, car, jusqu’à ce jour, ce même voile demeure sans être levé sur le texte de l’ancienne alliance quoique abrogée en Christ ; et tandis qu’aujourd’hui même on leur lit Moïse, ce voile reste étendu sur leur coeur » ... [Epist. Corinth., II, ch. 3.]

Saint Augustin, examinant la question de la création, dans son livre de la Genèse, contre les Manichéens, s’exprime ainsi : « Il est dit : dans le principe, Dieu fit le ciel et la terre ; non pas que cela fut en effet, mais parce que cela était en puissance d’être ; car il est écrit que le ciel fut fait ensuite. C’est ainsi que, considérant la SEMENCE d’un arbre, nous disons qu’il y a là des racines, un tronc, des rameaux, le fruit et les feuilles ; non pas que toutes ces choses y soient formellement, mais virtuellement et destinées à en éclore. De même, il est dit : dans le principe, Dieu fit les cieux et la terre ; c’est-à-dire la semence du ciel et de la terre ; puisque la matière du ciel et de la terre était alors dans un état de confusion. Or, comme il était certain que de cette matière devaient naître le ciel et la terre, voilà pourquoi cette même matière était déjà potentiellement appelée le ciel et la terre ... » [August. L. I, c. 3, num. 11.]

IL EST TEMPS D’OPÉRER UNE SYNTHÈSE NOUVELLE.

Les temps ne sont plus où les vérités les plus simples ne pouvaient se montrer sans voiles. Les sciences physiques et mathématiques ont fait, parmi nous, des pas tellement grands ; elles ont mis tellement à découvert les ressorts secrets de l’Univers, qu’il n’est plus permis aux sciences morales et métaphysiques de se traîner à leur suite couvertes des langes de l’enfance. Il faut que l’harmonie, rompue entre ces deux branches principales des connaissances humaines, se rétablisse. C’est que les savants, appelés à connaître la Nature dans son double sanctuaire, doivent essayer de faire, avec la prudence et les ménagements nécessaires ; car toute divulgation a des bornes qu’il faut savoir respecter. [...]

Grâce à la traduction que je donne du Sépher, Moïse ne sera plus l’écueil de la raison et l’épouvante des sciences naturelles. On ne verra plus dans sa Cosmogonie ces contradictions choquantes, ces incohérences, ces images ridicules, qui fournissaient des armes si terribles à ses ennemis. On ne verra plus en lui un homme borné, prêtant à l’Etre des êtres les vues et les passions les plus étroites, refusant à l’homme son immortalité, et ne parlant jamais que de l’âme qui s’écoule avec le sang ; mais un sage, initié dans tous les mystères de la Nature, réunissant aux lumières positives qu’il a puisées dans les sanctuaires de Thèbes, les lumières de sa propre inspiration. Si le naturaliste l’interroge, il trouvera dans son ouvrage les observations accumulées d’une suite incalculable de siècles et toute la physique des Egyptiens résumée en peu de mots : il pourra comparer cette importante physique à celle des modernes, et juger en quoi l’une ressemble à l’autre, la surpasse ou lui est inférieure. Le métaphysicien n’aura rien à lui opposer, puisque la métaphysique n’est point née parmi nous. Mais c’est le philosophe surtout qui découvrira dans son livre des analogies dignes de sa curiosité. S’il le veut bien, ce livre deviendra dans ses mains un véritable Critérium, une pierre de touche, au moyen de laquelle il pourra reconnaître, dans quelque système de philosophie que ce soit, ce que ce système renferme de véritable ou de faux. Il y trouvera enfin ce que les philosophes ont pensé de plus juste ou de plus sublime, depuis Thalès et Pythagore jusqu’à Newton et Kant.