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André Tanner - sélection et organisation thématique

Saint-Martin - LE SÉJOUR TEMPOREL

vendredi 12 octobre 2007

LES SEPT PRINCIPES FONDAMENTAUX DE L’UNIVERS

Avant d’exposer cette hypothèse, je dois rappeler que son auteur, qui est Jacob Boehme, était attaché à toutes les opinions que nous avons énoncées précédemment sur l’existence d’un principe universel, à la fois dominateur suprême et source de tout ce qui est au nombre des êtres ; sur la nature de l’homme pensant et distinct de la classe animale ; sur la dégradation de l’espèce humaine, dégradation qui s’est étendue jusqu’à l’univers lui-même, et a fait que cet univers n’est plus que comme notre prison et notre tombeau, au lieu d’être pour nous une demeure de gloire, etc.

Il était persuadé, comme le savant Laplace, que tout se tient dans la chaîne immense des vérités : voilà pourquoi il emploie dans les développements de son système toutes les bases et toutes les données qui embrassent l’universalité des choses ; parce que nous aurions beau, par notre pensée, retrancher une partie du système universel, et en faire un système à part, nous ne pourrions jamais retrancher avec succès, de ce système partiel, les ressorts qui le lient avec le système général.

Il croyait que la nature primitive, qu’il appelle l’éternelle nature, et dont la nature actuelle, désordonnée et passagère, est descendue violemment, reposait sur sept fondements principaux, ou sur sept bases, qu’il appelle tantôt puissances, tantôt formes, et même tantôt roues, sources et fontaines spirituelles, parce qu’il écrivait dans un temps où toutes ces dénominations n’étaient pas proscrites, comme le sont de nos jours les formes plastiques, et les qualités des anciens philosophes ; expressions toutefois qui n’ont peut-être pas été plus entendues que ne le seront celles de notre auteur.

Il croyait que ces sept bases, ou ces sept formes existaient aussi dans la nature actuelle et désordonnée que nous habitons, mais qu’elles n’y existaient que comme à la gêne, et contrariées par de puissantes entraves, d’où elles tendraient avec effort à se dégager pour vivifier les substances mortes des éléments, et produire tout ce que nous voyons de sensible dans l’univers.

Ces sept qualités fondamentales, ou ces sept formes, il essaie de leur donner des noms pour faire comprendre ce qu’il avoue n’en avoir point de suffisants dans nos langues, qui, selon lui, sont dégradées comme l’homme et l’univers.

Je voudrais m’abstenir de présenter cette nomenclature, par la difficulté qu’elle aura à trouver accès auprès du lecteur ; mais comme sans elle on pourrait encore moins comprendre la formation originelle des planètes, selon le système de l’auteur, je vais me déterminer à parler son langage.

Il appelle donc astringence, ou puissance coercitive, la première de ces formes, comme resserrant et comprimant toutes les autres. C’est ainsi donc que tout ce qui, dans la nature, est d’une qualité dure, les os, les noyaux des fruits, les pierres, lui paraissent appartenir principalement à cette première forme ou à l’astringence. Il étend aussi cette dénomination jusqu’au désir qui, dans tous les êtres, est la base et la source de tout ce qu’ils opèrent, et qui, par sa nature, attire et embrasse tout ce qui doit tenir à leur oeuvre, chacun dans sa classe.

La seconde forme, il l’appelle le fiel ou l’amertume, et il prétend que c’est elle qui, cherchant par son activité pénétrante à diviser l’astringence, ouvre la voie de la vie, sans quoi tout resterait mort dans la nature.

La troisième forme, il l’appelle l’angoisse, parce que la vie est comprimée par la violence des deux puissances antérieures ; mais, dans leur choc, l’astringence s’atténue, s’adoucit, et se tourne en eau, pour livrer passage au feu qui était renfermé dans l’astringence.

La quatrième forme, il l’appelle le feu, parce que du choc et de la fermentation des trois premières formes, il s’élève au travers de l’eau comme un éclair qu’il nomme éclair igné, chaleur, etc. : ce qui s’accorde avec ce qui se passe sous nos yeux, lorsque le feu s’élance en éclairs au travers de l’eau de nos nuées orageuses.

La cinquième forme, il l’appelle la lumière, parce que la lumière ne vient qu’après le feu, comme nous l’observons dans nos foyers, dans la pyrotechnie, et dans d’autres faits physiques.

La sixième forme, il l’appelle le son, parce qu’en effet le son vient après la lumière, comme nous le voyons lorsqu’on tire une arme à feu, ou, si l’on veut, comme nous sommes censés ne parler qu’après avoir pensé.

Enfin, la septième forme, il lui donne le nom de l’être, de la substance, ou de la chose elle-même ; parce qu’il prétend que ce n’est qu’alors qu’elle nous découvre le complément de son existence : et, en effet, les couvres que nous faisons naître par notre parfile, sont censées être le complément de toutes les puissances qui les ont précédées.

Ces sept formes que, dans le cours de ses ouvrages, l’auteur applique à la puissance suprême, à la nature pensante de l’homme, à ce qu’il appelle la nature éternelle et primitive, à la nature actuelle où nous vivons, aux éléments, aux animaux, aux plantes, enfin à tous les êtres, chacun dans les mesures et les combinaisons qui conviennent à leur existence et à leur emploi dans l’ordre des choses ; ces formes, dis-je, il ne faut pas être étonné qu’il les applique également aux planètes et aux autres corps célestes quelconques qui tous renferment individuellement en eux ces sept bases fondamentales, comme le fait la moindre production de l’univers.

En les appliquant à la nature des planètes, il les a appliquées aussi à leur nombre ; et en cela il a partagé une opinion qui a régné universellement sur la terre,

et qui n’a disparu que depuis les nouvelles découvertes, c’est-à-dire près de deux siècles après la mort de l’auteur.

Mais l’application qu’il a essayé de faire de sa doctrine au nombre prétendu de sept planètes, n’était que secondaire à son système ; et si l’existence des sept formes ou des sept puissances était réelle, son système demeurerait toujours dans son entier, quoique le nombre des planètes à nous connues se soit augmenté depuis qu’il a écrit, et puisse s’accroître encore à l’avenir.

En effet, lorsqu’on croyait aux sept planètes, rien n’était plus naturel à cet auteur que de penser que chacune d’elles, quoique renfermant en soi les sept formes en question, exprimait cependant plus particulièrement une de ces sept formes, et tirait de là les caractères divers que ces planètes elles-mêmes sembleraient annoncer par leurs apparences extérieures, ne fût-ce que par la diversité de leur couleur.

Quand même actuellement le catalogue des planètes dépasserait le nombre sept, la prédominance de l’une ou de l’autre des sept formes de la nature ne cesserait pas pour cela d’avoir lieu dans chacun de ces corps célestes ; seulement plusieurs de ces planètes pourraient être constituées de manière à offrir à nos yeux l’empreinte et la prédominance de la même forme ou propriété.

Le nombre des fonctions ne varierait point. Il n’y aurait que le nombre des fonctionnaires qui s’étendrait, et cela sans doute avec des proportions qui pourraient toujours aider à distinguer les grades des différents fonctionnaires employés à la même fonction ; car ils ne seraient probablement pas tous dans les degrés d’une égalité absolue, puisque la nature ne nous présente rien de semblable. A présent nous allons exposer l’hypothèse en question.

Selon l’auteur, la génération ou la formation originelle des planètes et de tous les astres n’a pas eu d’autre mode que celui selon laquelle la vie, et les merveilleuses proportions harmoniques de la suprême sagesse, se sont engendrées de toute éternité.

Car, lorsque l’altération s’introduisit dans une des régions de la nature primitive, la lumière s’éteignit dans cette région partielle qui embrassait alors tout l’espace de la nature actuelle ; et cette région, qui est la nature actuelle, devint comme un corps mort, et n’eut plus aucune mobilité.

Alors l’éternelle sagesse, que l’auteur appelle quelquefois amour, SOPHIE, lumière, douceur, joie et délices, fit renaître dans le lieu central, ou dans le coeur de ce monde, un nouveau régime pour en prévenir et en arrêter l’entière destruction.

Cette place, ce lieu central, est, selon l’auteur, le lieu enflammé de notre soleil. De ce centre, ou de ce lieu, se sont engendrées et produites toutes les espèces de qualités, formes ou puissances qui remplissent et constituent cet univers, le tout selon les lois de l’éternelle génération divine ; car il admet dans tous les êtres, et éternellement dans la suprême sagesse, un centre où se fait une production, ou subdivision septénaire. Il appelle ce centre le séparateur.

En outre, il regarde le soleil comme étant le foyer et l’organe vivificateur de toutes les puissances de la nature, de même que le coeur est le foyer et l’organe vivificateur de toutes les puissances des animaux.

Il le regarde comme étant la seule lumière naturelle de ce monde, et prétend que, hors ce soleil, il n’y a plus aucune véritable lumière dans la maison de la mort ; et que, quoique les étoiles soient encore les secrets dépositaires d’une partie des propriétés de la nature primitive et supérieure, et quoiqu’elles luisent à nos yeux, cependant elles sont fortement enchaînées dans le bouillonnement âpre du feu, qui est la quatrième forme de la nature ; aussi elles portent tout leur désir vers le soleil, et prennent de lui tout leur éclat.

(Il ne connaissait point alors l’opinion reçue, qui fait de toutes les étoiles autant de soleils ; opinion toutefois qui, n’étant point suceptible d’être soumise à un calcul rigoureux, laisse la carrière libre à d’autres opinions.)

Pour expliquer cette restauration de l’univers qui n’est que temporaire et incomplète, il prétend que lors de l’altération, il se forma par la puissance supérieure une barrière entre la lumière de l’éternelle nature, et l’embrasement de notre monde ; que par là ce monde ne fut alors qu’une vallée ténébreuse ; qu’il n’y avait plus aucune lumière qui eût pu briller dans tout ce qui était renfermé dans cette enceinte ; que

toutes les puissances ou toutes les formes furent comme emprisonnées là dans la mort ; que par la forte angoisse qu’elles éprouvèrent, elles s’échauffèrent surtout dans le milieu de cette grande circonscription, lequel milieu est le lieu du soleil.

Il prétend que quand leur fermentation angoisseuse parvint dans ce lieu au plus haut degré par la force de la chaleur, alors cette lumière de l’éternelle sagesse, qu’il appelle amour, ou SOPHIE, perça au travers de l’enceinte de séparation, et vint balancer la chaleur ; parce qu’à l’instant la lumière brillante s’éleva dans ce qu’il appelle la puissance de l’eau, ou l’onctuosité de l’eau, et alluma le coeur de l’eau, ce qui la rendit tempérante et restauratrice.

Il prétend que par ce moyen la chaleur fut captivée, et que son foyer, qui est le lieu du soleil, fut changé en une convenable douceur, et ne se trouva plus dans l’horrible angoisse ; qu’en effet, la chaleur étant embrassée par la lumière, déposa sa terrible source de feu, et n’eut plus le pouvoir de s’enflammer davantage ; que l’éruption de la lumière, au travers de la barrière de séparation, ne s’étendit pas plus loin dans ce lieu, et que c’est pour cela que le soleil n’est pas devenu plus grand, quoique après cette première opération, la lumière ait eu d’autres fonctions à remplir, comme on le verra ci-dessous.

LA TERRE. - Lorsque au temps de l’altération, la lumière s’éteignit dans l’espace de ce monde, alors la qualité astringente fut, dans son action la plus âpre et la plus austère, et elle resserra fortement l’action des autres puissances ou formes. C’est de là que proviennent la terre et les pierres.

Mais elles ne furent pas encore rassemblées en masse, seulement elles erraient dans cette immense profondeur ; et par la puissante et secrète présence de la lumière, cette masse fut promptement conglomérée et rassemblée de l’universalité de l’espace.

Aussi la Terre est-elle la condensation des sept puissances, ou des sept formes ; mais elle n’est regardée par l’auteur que comme l’excrément de tout ce qui s’est substantialisé dans l’espace, lors de l’universelle condensation : ce qui ne s’oppose point à ce qu’il se soit fait des condensations d’un autre genre dans les autres lieux de l’espace.

Le point central, ou le ceeur de cette masse terrestre conglomérée, appartenait primitivement au centre solaire. Maintenant cela n’est plus. La Terre est devenue un centre particulier. Elle tourne en vingtquatre heures sur elle-même, et en un an autour du soleil dont elle reçoit la vivification, et dont elle recherche la virtualité. C’est le feu du soleil qui la fait tourner. Lorsqu’à la fin de son cours elle aura recouvré sa plénitude, elle réappartiendra de nouveau au centre solaire.

MARS. - Mais si la lumière contient le feu dans le lieu du soleil, cependant le choc et l’opposition de cette lumière occasionna aussi dans ce même lieu une terrible éruption ignée, par laquelle il s’élança du soleil comme un éclair orageux et effrayant, et ayant avec soi la fureur du feu. Lorsque la puissance de la lunüère passa de l’éternelle source de l’eau supérieure au travers de l’enceinte de séparation dans le lieu du soleil, et enflamma l’eau inférieure, alors l’éclair s’élança hors de l’eau avec une violence effrayante : c’est de là que l’eau inférieure est devenue corrosive.

Mais cet éclair de feu n’a pu s’élancer que jusqu’à la distance où la lumière qui se portait aussi près de lui et le poursuivait, a eu le pouvoir de l’atteindre. C’est à cette distance-là qu’il a été emprisonné par la lumière. C’est là qu’il s’est arrêté et il a pris possession de ce lieu ; et c’est cet éclair de feu qui forme ce que nous appelons la planète Mars. Sa qualité particulière n’est autre chose que l’explosion d’un feu vénéneux et amer qui s’est élancé du soleil.

Ce qui a empêché que la lumière ne l’ait saisi plus tôt, c’est l’intensité de la fureur de l’éclair, et sa rapidité, car il n’a pas été captivé par la lumière avant que la lumière l’eût tout à fait imprégné et subjugué.

Il est là maintenant comme un tyran ; il s’agite et est furieux de ne pouvoir pénétrer plus avant dans l’espace ; il est un aiguillon provocateur dans toute la circonscription de ce monde : car il a en effet pour emploi d’agiter tout par sa révolution dans la roue de la nature, ce dont toute vie reçoit sa réaction.

Il est le fiel de toute la nature, il est un stimulant qui concourt à allumer le soleil, comme le fiel stimule et allume le coeur dans le corps humain. De là résulte

la chaleur à la fois dans le soleil et dans le coeur ; de là aussi la vie dans toutes choses prend son origine.

JUPITER. - Lorsque l’âpre éclair de feu fut emprisonné par la lumière, cette _ lumière, par son propre pouvoir, pénétra encore plus avant dans l’espace, et elle atteignit jusqu’au siège rigide et froid de la nature. Alors la virtualité de cette lumière ne put pas s’étendre plus loin, et elle prit ce même lieu pour sa demeure.

Or, la puissance qui procédait de la lumière était bien plus grande que celle de l’éclair de feu ; c’est pour cela aussi qu’elle s’éleva bien plus haut que l’éclair de feu, et qu’elle pénétra jusqu’au fond dans la rigidité de la nature. Alors elle devint impuissante, son coeur étant comme congelé par la rigidité âpre, dure et froide de la nature.

Elle s’arrêta là, et devint corporelle. C’est jusque-là que la puissance de la vivante lumière s’étend maintenant hors du soleil, et non pas plus loin ; mais l’éclat ou la splendeur qui a aussi sa virtualité, s’étend jusqu’aux étoiles, et pénètre le corps universel de ce monde.

La planète de Jupiter est provenue de cette puissance de la lumière congelée ou corporisée, et de la substance de ce même lieu où la planète existe ; mais elle enflamme continuellement ce même lieu par son pouvoir.

Toutefois Jupiter est dans ce lieu-là, comme un domestique qui doit sans cesse valeter (pour son office) dans la maison qui ne lui appartient pas, tandis que le Soleil a sa maison à soi. Hors lui, aucune planète n’a sa maison à soi.

Jupiter est comme l’instinct et la sensibilité de la nature. Il est une essence aimable et gracieuse ; il est la source de la douceur dans tout ce qui a vie ; il est le modérateur de Mars, qui est un furieux et un destructeur.

SATURNE. - Quoique Saturne ait été créé en même temps que la roue universelle de la nature actuelle, cependant il ne tient point son origine ni son extraction du Soleil ; mais sa source est l’angoisse sévère, astringente et âpre du corps entier de ce monde.

Car, comme la puissance lumineuse du Soleil ne pouvait pas détendre ni tempérer la qualité âpre et rigide de l’espace, principalement dans la hauteur audessus de Jupiter, dès lors, cette même circonférence entière demeura dans une terrible angoisse, et la chaleur ne pouvait pas s’éveiller en elle à cause du froid et de l’astringence qui y dominaient.

Néanmoins, comme la mobilité avait gagné jusqu’à la racine de toutes les formes de la nature, par l’éruption et l’introduction intérieure de la puissance de la lumière, cela fit que la nature ne pouvait pas demeurer en repos ; aussi elle eut les angoisses de l’enfantement, et la région rigide et âpre, au-dessus de la hauteur de Jupiter, engendra de l’esprit de l’âpreté le fils astringent, froid et austère, ou la planète Saturne.

Car il ne pouvait pas s’enflammer là cet esprit de chaleur d’où résultent la lumière, l’amour et la douceur, et il n’y eut qu’un engendrement de la rigidité, de l’âpreté et de la fureur. Aussi Saturne est l’opposé de la douceur. [...]

Saturne n’est point lié à son lieu comme le Soleil ; ce n’est point une circonscription étrangère, corporifiée dans l’immensité de l’espace ; c’est un fils engendré de la chambre de la mort, de l’angoisse rigide, âpre et froide.

Il est néanmoins un membre de la famille dans cet espace dans lequel il fait sa révolution ; mais il n’a à soi que sa propriété corporelle, comme un enfant quand sa mère lui a donné naissance. C’est lui qui dessèche et resserre toutes les puissances de la nature, et qui amène par ce moyen chaque chose à la corporéité ; c’est son pouvoir astringent, qui surtout engendre les os dans la créature.

De même que le Soleil est le ceeur de la vie, et une origine de ce qu’on appelle les esprits dans le corps de ce monde ; de même aussi Saturne est celui qui commence toute corporéité. C’est dans ces deux astres que réside la puissance du corps entier de ce monde. Hors de leur puissance, il ne saurait y avoir dans le corps naturel de ce monde aucune créature ni aucune configuration. [...]

VÉNUS. - Vénus la gracieuse planète, ou le mobile de l’amour dans la nature, tient son origine de l’effluve du Soleil.

Lorsque les deux sources de la mobilité et de la vie

se furent élevées du lieu du Soleil par l’enflammement de l’onctuosité de l’eau, alors la douceur, par la puissance de la lumière, pénétra dans la chambre de la mort par une imprégnation suave et amicale, en descendant au-dessous de soi comme une source d’eau, et dans un sens opposé à la fureur de l’éclair.

De là sont provenus la douceur et l’amour dans les sources de la vie. Car lorsque la lumière du Soleil eut imprégné le corps entier du Soleil, la puissance de la vie qui s’élève de la première imprégnation, monta au-dessus de soi comme quand on allume du bois, ou bien lorsqu’on fait jaillir du feu d’une pierre.

On voit d’abord de la lueur, et de la lueur sort l’explosion du feu ; après l’explosion du feu vient la puissance du corps enflammé ; la lumière, avec cette puissance du corps enflammé s’élève à l’instant audessus de l’explosion, et règne beaucoup plus hautement et plus puissamment que l’explosion du feu ; et c’est ainsi qu’il faut concevoir l’existence du Soleil et des deux planètes Mars et Jupiter.

Mais comme le lieu du Soleil, c’est-à-dire le Soleil, ainsi que tous les autres lieux, avaient en eux toutes les qualités à l’imitation de ce qui existe dans l’éternelle harmonie, c’est pourquoi, aussitôt que ce lieu du soleil fut enflammé, toutes les qualités commencèrent à agir et à s’étendre dans toutes les directions : elles se développèrent selon la loi éternelle qui est sans commencement.

Alors 1a puissance de la lumière, qui, dans le lieu du Soleil, avait rendu souples et expansives comme de

l’eau, les qualités ou formes astringentes et amères, descendit au-dessous de soi comme ayant un caractère opposé à ce qui s’élève dans la fureur du feu. C’est de là qu’est provenu la planète Vénus, car c’est elle qui dans la maison de la mort introduit la douceur, allume l’onctuosité de l’eau, pénètre suavement dans la dureté, et enflamme l’amour.

Dans Vénus, le régime radical ou la chaleur amère qui est fondamentale en elle comme dans toutes choses est désireuse de Mars, et la sensibilité est désireuse de Jupiter ; la puissance de Vénus rend traitable le furieux Mars ; elle l’adoucit, et elle rend Jupiter modéré et retenu ; autrement la puissance de Jupiter percerait au travers de l’âpre chambre de Saturne, comme au travers de la boîte osseuse des hommes et des animaux, et la sensibilité se changerait en audace contre la loi de l’éternelle génération.

Vénus est une fille du Soleil ; elle a une grande ardeur pour la lumière ; elle en est enceinte : c’est pourquoi elle a un éclat si brillant en compraison des autres planètes.

MERCURE. - Dans l’ordre supérieur des lois harmoniques des sept formes éternelles, Mercure est ce que l’auteur appelle le son. Ce son ou ce mercure est aussi, selon lui, dans toutes les créatures de la terre, sans quoi rien ne serait sonore, et même ne rendrait aucun bruit. Il est le séparateur ; il éveille les germes dans chaque chose ; il est le principal ouvrier dans la roue planétaire.

Quant à l’origine de Mercure dans l’ordre des planètes, l’auteur l’attribue au triomphe remporté sur l’astringence par le pouvoir de la lumière, parce que cette astringence, qui resserrait le son ou le mercure dans toutes les formes et les puissances de la nature, l’a rendu libre en s’atténuant.

Ce Mercure, qui est le séparateur dans tout ce qui a vie ; qui est le principal ouvrier dans la roue planétaire ; qui enfin est comme la parole de la nature, ne pouvait, dans l’enflammement, prendre un siège éloigné du Soleil qui est le foyer, le centre et comme le coeur de cette nature, parce qu’étant né dans le feu, ses propriétés fondamentales s’y opposaient et le retenaient auprès du Soleil, d’où il exerce ses pouvoirs sur tout ce qui existe dans le monde.

Il envoie ses puissances dans Saturne, et Saturne commence leur corporisation.

L’auteur prétend que Mercure s’imprègne et s’alimente continuellement de la substance solaire ; que dans lui se trouve renfermée la connaissance de ce qui était dans l’ordre supérieur, avant que la puissance de la lumière eût pénétré au travers de l’enceinte dans le centre solaire et dans l’espace de cet univers, (ce qui pourrait être la cause secrète des recherches de tant de curieux sur le mercure minéral).

Il prétend en outre que Mercure ou le son stimule et ouvre, surtout dans les femmes, ce que dans tous les êtres il appelle la teinture, et que c’est là la raison par laquelle elles parlent si volontiers.

LA LUNE. - L’auteur ne parle que de ce seul satellite. Il dit que lorsque la lumière eut rendu matérielle la puissance dans le lieu du Soleil, la Lune parut, comme cela s’était opéré pour la terre ; que la Lune est un extrait de toutes les planètes ; que la terre lui cause de l’épouvante, vu son effroyable état d’excrément depuis l’altération ; que la Lune, dans sa révolution, prend ou reçoit ce qu’elle peut de la puissance de toutes les planètes et des étoiles ; qu’elle est comme l’épouse du Soleil ; que ce qui est subtil et spiritueux dans le Soleil, devient corporel dans la Lune, parce que la Lune concourt à la corporisation, etc.

Telle est l’hypothèse que j’ai cru pouvoir exposer à côté de celles des deux auteurs célèbres [Buffon et Laplace] dont nous avons parlé ci-dessus. Je ne l’ai présentée toutefois que très en abrégé. Pour en donner une idée complète, il faudrait analyser tous les ouvrages de l’écrivain qui l’a mise au jour ; et encore ne me flatterais-je pas de la mettre par là à l’abri de toutes les objections.

Mais je pourrais dire aux savants en question, que, si elle avait des défectuosités, les leurs en ont peutêtre encore davantage, en ne nous offrant aucune des bases vives qui semblent servir à la fois de principe et de pivot à la nature ; qu’ils ont d’ailleurs assez de gloire dans celles de leurs sciences qui ne sont point conjecturales, pour n’être point humiliés si un autre avait frappé plus près du but dans celles qui ne sont point l’objet de l’analyse.

Il y a plusieurs branches dans l’arbre de l’intelligence humaine ; toutes ces branches, quoique distinctes, ne servent, au lieu de se nuire, qu’à étendre nos connaissances.

Prenons une lyre pour exemple, et plaçons-la sous les yeux de plusieurs hommes. L’un d’eux pourra m’en représenter exactement les dimensions extérieures.

Si un autre va plus avant, et, en démontant toutes les pièces de cette lyre, me donne une idée juste de toutes les matières dont elles sont composées, et de toutes les préparations et manipulations qu’on leur a fait subir pour les rendre propres à remplir l’emploi qui leur est destiné, cela n’empêchera point que la description qu’aura faite le premier démonstrateur ne soit très juste et très estimable.

Enfin, si un troisième est en état de me faire entendre les sons de la lyre et de charmer mon oreille par une harmonieuse mélodie, son talent ne nuira pas davantage au mérite des deux démonstrateurs précédents.

C’est pour cela que je présente avec confiance aux savants hommes dans les sciences exactes l’hypothèse dont il s’agit, parce que, malgré le champ immense qu’elle embrasse, elle n’empêchera jamais que leurs découvertes dans les faits astronomiques extérieurs ne soient de la plus grande importance, et que les merveilleuses puissances de l’analyse ne les conduisent journellement, et d’un pas assuré, dans la connaissance des lois fixes qui dirigent non seulement les corps célestes, mais même tous les phénomènes physiques de l’univers.

Et même, plus ils feront de progrès dans ce genre, plus j’éprouverai de satisfaction, persuadé comme je le suis, que par là ils avanceront d’autant vers la frontière des autres sciences, et qu’ils n’hésiteront plus à former entre elles une alliance indissoluble, quand ils auront reconnu qu’elles offrent tous les titres de la fraternité.

(Ministère de l’Homme-Esprit.)


DE LA MATIÈRE

... Au lieu de scruter profondément ces bases radicales, les hommes ont laissé errer vaguement leur pensée sur les questions oiseuses qui ne pouvaient rien leur apprendre, et les écartaient d’autant des vrais sentiers qu’ils auraient dû suivre. Telle est, par exemple, cette puérile question de la divisibilité de la matière qui retient comme dans l’enfance toutes les écoles.

Ce n’est point la matière qui est divisible à l’infini ; c’est la base de son action, ou si l’on veut, les puissances spiritueuses de ce qu’on peut appeler l’esprit de la matière ou de l’esprit astral. Ces puissances sont innombrables. Dès l’instant qu’elles doivent se transformer en caractères et figures sensibles, elles ne manquent pas de substances pour cela, puisqu’elles en sont imprégnées et qu’elles les produisent de concert avec le pouvoir élémentaire auquel elles s’unissent. C’est par là qu’ici-bas tout ce qui existe se crée la substance de son propre corps.

Or, la petitesse infinie des corps, telle que dans certains insectes, ne doit point surprendre, quoiqu’ils soient complètement organisés pour leur espèce. Tous les corps ne sont qu’une réalisation du plan de l’esprit astral et de la substance spiritueuse particulière opérative de chaque corps ; et c’est ici qu’il faut se pénétrer d’une vérité qui est que, dans toutes les régions, l’esprit ne connaissant point l’espace, mais seulement de l’intensité dans ses vertus radicales, il n’y a pas une seule puissance spiritueuse de l’esprit, qui, quand même elle ne se rendrait pas sensible matériellement, ne le soit selon l’élément caché, ou selon la corporisation supérieure que nous avons présentée précédemment sous le nom de l’éternelle nature.

Le passage de cette région-là à la région matérielle n’a lieu que par la plus extrême concentration et atténuation de cette puissance spiritueuse de l’esprit, sur laquelle le pouvoir élémentaire étend ses droits pour lui aider à former son corps ou son enveloppe. Ce pouvoir élémentaire a une puissance complète dans sa région ; il l’exerce avec un empire universel sur toutes les bases spiritueuses qui se présentent à lui : elles et lui ne se joignent que par leur minimum, qui ici se trouve en sens inverse, puisque l’un est le minimum de l’atténuation, et l’autre, le minimum de la croissance ou du développement. La base spiritueuse opère à son tour par son action vive une réaction sur le pouvoir élémentaire ; ce qui fait qu’à mesure que cette base se développe, le pouvoir élémentaire se développe aussi pour la poursuivre, comme on le voit à la croissance des arbres et des animaux.

Quand cette base a acquis par ce moyen un degré de force qui l’affranchisse de l’empire du pouvoir élémentaire, elle s’en sépare ; ce qui se voit à toutes les floraisons, à toutes les manifestations des odeurs, des couleurs, ou enfin à la maturité de toutes les productions. Chacune abandonne son matras lorsqu’il n’a plus le pouvoir de la retenir, et alors ce matras retombe dans son minimum, pour ne pas dire son néant, puisqu’il n’a plus de bases spiritueuses qui le réactionnent.

Ainsi, premièrement, la matière n’est pas divisible à l’infini, en la considérant sous le rapport de la divisibilité de sa substance, opération que nous avons démontré ailleurs ne pouvoir pas même commencer, comme on le voit aux corps organiques qui ne peuvent se diviser sans périr ; secondement, elle n’est pas même divisible à l’infini dans chacune de ses actions particulières, puisque chacune de ces actions particulières cesse dès que la base spiritueuse qui lui sert de sujet est retirée ; aussi la limite de cette action est la retraite et la disparition de cette même base.

Quant à la divisibilité considérée abstractivement et dans notre pensée, elle a encore moins de possibilité, puisque ce n’est que notre propre conception qui sert de base à cette prétendue matière que nous nous forgeons continuellement ; et en effet, tant que notre esprit présente à la matière un pareil substratum ou un pareil germe, cette matière s’en empare dans notre pensée, et lui sert de forme et d’enveloppe.

Ainsi, tant que nous nous arrêtons à cette divisibilité, ou que nous en concevons les résultats sensibles, nous trouvons cette divisibilité possible et réelle, puisque la forme sensible suit toujours la base que nous lui offrons ; mais dès que nous détournons les yeux de notre esprit de ce foyer d’action dont nous ne nous rapprochons qu’intellectuellement, cette forme disparaît, et il n’y a plus pour lui ni pour nous de divisibilité de la matière.

Si les doctes anciens et modernes, depuis les Platon, les Aristote, jusqu’aux Newton et aux Spinoza, avaient su faire attention que la matière n’est qu’une représentation et une image de ce qui n’est pas elle, ils ne se seraient pas tant tourmentés, ni tant égarés pour vouloir nous dire ce qu’elle était.

Elle est comme le portrait d’une personne absente ; il faut absolument connaître le modèle pour pouvoir s’assurer de la ressemblance. Sans quoi ce portrait ne sera plus pour nous qu’un ouvrage de fantaisie, sur lequel chacun fera toutes les conjectures qu’il lui plaira, sans que l’on soit sûr qu’il y en ait une de vraie.

Néanmoins, dans cette série de la formation des êtres qui vient de nous occuper, il y a un point important qui se refuse à notre connaissance ; c’est le magisme de la génération des choses, et encore ne s’y refuse-t-il que parce que nous cherchons à l’atteindre par l’analyse, ce qui en soi n’est appréhensible que par une impression cachée ; et mieux on peut dire que sur ce point Jacob Boehme a levé presque tous les voiles en développant à notre esprit les sept formes de la nature, jusque dans la racine éternelle des êtres.

Le vrai caractère du magisme est d’être le médium et le moyen de passage de l’état de dispersion absolue ou d’indifférence, que Boehme appelle abyssale, à l’état de sensibilisation quelconque caractérisée, soit spirituelle, soit naturelle, tant simple qu’élémentaire.

La génération ou ce passage de l’état insensible à l’état sensible est perpétuelle. Elle tient le milieu entre l’état dispersé et insensible des choses, et leur état de sensibilisation caractérisée, et cependant elle n’est ni l’un ni l’autre, puisqu’elle n’est ni la dispersion, comme l’état abyssal, ni la manifestation développée comme la chose que cette génération veut nous transmettre et nous communiquer.
Dans ce sens, la nature actuelle a son magisme ; car elle renferme tout ce qui est au-dessus d’elle en dispersion, ou toutes les essences astrales et élémentaires qui doivent contribuer à la production des êtres ; et en outre elle renferme toutes les propriétés cachées du monde supérieur à elle, et vers lequel elle tend à rallier toutes nos pensées.

(Ministère de l’Homme-Esprit.)


LE TEMPS ET L’ESPACE

L’homme, en s’unissant par une suite de la corruption de sa volonté aux choses mixtes de la région apparente et relative, s’est assujetti à l’action des différents principes qui la constituent, et à celle des différents agents préposés pour les soutenir, et pour présider à la défense de leur loi : et ces choses mixtes ne produisant par leur assemblage que des phénomènes temporels, lents et successifs, il en résulte que le temps est le principal instrument des souffrances de l’homme, et le puissant obstacle qui le tient éloigné de son Principe ; le temps est le venin qui le ronge, tandis que c’était lui qui devait purifier et dissoudre le temps ; le temps enfin, ou la région qui sert de prison à l’homme, est semblable à l’eau dont le pouvoir est de tout dissoudre, d’altérer plus ou moins vite la forme de tous les corps, et dans laquelle on ne peut plonger l’or sans qu’il n’y soit privé du dix-neuvième de son poids ; phénomène qui, selon des calculs intègres, représente au naturel notre véritable dégradation.

En effet le temps n’est que l’intervalle entre deux actions : ce n’est qu’une contraction, qu’une suspension dans les facultés d’un être. Aussi, chaque année, chaque mois, chaque semaine, chaque jour, chaque heure, chaque moment, le principe supérieur ôte et rend les puissances aux êtres, et c’est cette alternative qui forme le temps. Je puis ajouter, en passant, que l’étendue éprouve également cette alternative, qu’elle est soumise aux mêmes progressions que le temps : ce qui fait que le temps et l’espace sont proportionnels.

Enfin, considérons le temps comme l’espace contenu entre deux lignes formant un angle. Plus les êtres sont éloignés du sommet de l’angle, plus ils sont obligés de subdiviser leur action, pour la compléter ou pour parcourir l’espace d’une ligne à l’autre ; au contraire, plus ils sont rapprochés de ce sommet, plus leur action se simplifie : jugeons par là quelle doit être la simplicité d’action dans l’Etre Principe qui est lui-même le sommet de l’angle. Cet Etre n’ayant à parcourir que l’unité de sa propre essence pour atteindre la plénitude de tous ses actes et de toutes ses puissances, le temps est absolument nul pour lui.

Au contraire, tout le poids du temps se fait sentir à celui qui, étant né pour l’unité d’action, est placé à l’extrémité des deux lignes. Voilà pourquoi, de tous les êtres sensibles, l’homme est celui qui s’ennuie le plus ; car étant celui dont l’action naturelle est aujourd’hui la plus distante de celle de son principe ; étant le seul être dont l’action soit étrangère à cette région terrestre, cette action est perpétuellement suspendue et divisée en lui.

LE MOUVEMENT

S’ils (les géomètres) ne se sont pas fait encore une idée plus juste du mouvement, n’est-ce pas toujours par la même méprise qui leur fait confondre les choses les plus distinctes, n’est-ce pas parce qu’ils ne cherchent que dans l’étendue, au lieu de chercher dans son principe ?

Car cette étendue n’ayant que des propriétés relatives, ou des abstractions, il lui est impossible de rien offrir de fixe, et d’assez stable pour que l’intelligence de l’homme s’y repose d’une manière satisfaisante ; et vouloir trouver dans elle la source de son mouvement, c’est répéter toutes ces tentatives insuffisantes qui ont déjà été renversées, et vouloir soumettre le principe à sa production, pendant que, selon l’ordre naturel et vrai des choses, l’oeuvre fut toujours au-dessous de son principe générateur.

C’est donc dans le principe immatériel de tous les êtres, soit intellectuels, soit corporels, que réside essentiellement la, source du mouvement qui se trouve en chacun d’eux. C’est par l’action de ce principe que se manifestent toutes leurs facultés, selon leur rang et leur emploi personnel, c’est-à-dire, intellectuelles dans l’ordre intellectuel, et sensibles dans l’ordre sensible.

Or, si la seule action du principe des êtres corporels est le mouvement, si c’est par là seul qu’ils croissent, qu’ils se nourrissent ; enfin qu’ils manifestent et rendent sensibles et apparentes toutes leurs propriétés, et par conséquent l’étendue même, comment peut-on donc faire dépendre ce mouvement de l’étendue ou de la matière, puisque au contraire c’est l’étendue ou la matière qui vient de lui ? Comment peut-on dire que ce mouvement appartienne essentiellement à la matière, pendant que c’est la matière qui appartient essentiellement au mouvement ?

Il est incontestable que la matière n’existe que par le mouvement ; car nous voyons que quand les corps sont privés de celui qui leur est accordé pour un temps, ils se dissolvent et disparaissent insensiblement. Il est tout aussi certain, par cette même observation, que le mouvement qui donne la vie aux corps, ne leur appartient point en propre, puisque nous le voyons cesser dans eux, avant qu’ils aient cessé d’être sensibles à nos yeux ; de même que nous ne pouvons douter qu’ils ne soient absolument dans sa dépendance, puisque la cessation de ce mouvement est le premier acte de leur destruction. [...]

Concluons donc que, si tout disparaît à mesure que le mouvement se retire, il est évident que l’étendue n’existe que par le mouvement, ce qui est bien différent de dire que le mouvement est à l’étendue et dans l’étendue.

(Des Erreurs et de la Vérité.)


LA MUSIQUE, IMAGE DE L’UNIVERSELLE PRODUCTION DES CHOSES

Ce n’est pas assez que nous ayons vu dans l’accord parfait la représentation de toutes choses en général et en particulier, nous y pouvons voir encore, par de nouvelles observations, la source de ces mêmes choses et l’origine de cette distinction qui s’est faite avant le temps entre les deux principes, et qui se manifeste tous les jours dans le temps.

Pour cet effet, ne perdons pas de vue la beauté et la perfection de cet accord parfait qui tire de lui seul tous ses avantages ; nous jugerons aisément que s’il fut toujours demeuré dans sa nature, l’ordre et une juste harmonie auraient subsisté perpétuellement, et le mal serait inconnu, parce qu’il ne serait pas né, c’est-à-dire, qu’il n’y aurait jamais eu que l’action des facultés du principe bon, qui se fût manifestée, parce qu’il est le seul réel et le seul véritable.

Comment est-ce donc que le second principe a pu devenir mauvais ? Comment se peut-il que le mal ait pris naissance et qu’il ait paru ? N’est-ce pas lorsque le son supérieur et dominant de l’accord parfait, l’octave enfin, a été supprimée et qu’un autre son a été introduit à sa place ? Or, quel est ce son qui a été introduit à la place de l’octave ? C’est celui qui la précède immédiatement, et l’on sait que le nouvel accord qui est résulté de ce changement, se nomme accord de septième. L’on sait aussi que cet accord de septième fatigue l’oreille, la tient en suspens, et demande à être « sauvé », en termes de l’art.

C’est donc par opposition de cet accord dissonant et de tous ceux qui en dérivent, à l’accord parfait, que naissent toutes les productions musicales, lesquelles ne sont autre chose qu’un jeu continuel, pour ne pas dire un combat entre l’accord parfait ou consonant et l’accord de septième, ou généralement tous las accords dissonants.

Pourquoi cette Loi, ainsi indiquée par la Nature, ne serait-elle pas pour nous l’image de la production universelle des choses ? Pourquoi n’en trouverions-nous pas ici le principe, comme nous en avons trouvé plus haut l’assemblage et la constitution dans l’ordre des intervalles de l’accord parfait ? Pourquoi, dis-je, ne toucherions-nous pas au doigt et à l’oeil la course, la naissance et les suites de la confusions universelle temporelle, puisque nous savons que dans cette Nature corporelle, il y a deux principes qui sont sans cesse opposés, et puisqu’elle ne peut se soutenir que par le secours de deux actions contraires, d’où proviennent le combat et la violence que nous y apercevons : mélange de régularité et de désordre que l’harmonie nous représente fidèlement par l’assemblage des consonances et des dissonances, qui constitue toutes les productions musicales ? [...]

Revenons encore à la septième, et remarquons que si c’est elle qui fait diversion avec l’accord parfait, c’est aussi par elle que se fait la crise et la révolution, d’où doit sortir l’ordre et renaître la tranquillité de l’oreille, puisque à la suite de cette septième on est indispensablement obligé de rentrer dans l’accord parfait. Je ne regarde point comme contraire à ce principe ce qu’on nomme en musique une suite de septièmes, qui n’est autre chose qu’une continuité de dissonances, et qu’on ne peut absolument se dispenser de terminer toujours par l’accord parfait ou ses dérivés.

Ce sera donc encore cette même dissonance qui nous répétera ce qui se passe dans la Nature corporelle, dont le cours n’est qu’une suite de dérangements et de réhabilitations. Or, si cette même observation nous a indiqué précédemment la véritable origine des choses corporelles, si elle nous fait voir aujourd’hui que tous les êtres de la Nature sont assujettis à cette loi violente qui préside à leur origine, à leur existence et à leur fin, pourquoi ne pourrons-nous pas appliquer la même loi à l’univers entier, et reconnaître que si c’est la violence qui l’a fait naître et qui l’entretient, ce doit être aussi la violence qui en opère la destruction ?

C’est ainsi que nous voyons qu’au moment de terminer un morceau de musique, il se fait ordinairement un battement confus, un trille, entre une des notes de l’accord parfait et la seconde ou la septième de l’accord dissonant, lequel accord dissonant est indiqué par la basse qui tient communément la note fondamentale, pour ramener ensuite le total à l’accord parfait ou à l’unité.

On doit voir encore que, puisque après cette cadence musicale on rentre nécessairement dans l’accord parfait, qui remet tout en paix et en ordre, il est certain qu’après la crise des éléments, les principes qui en sont combattus doivent aussi retrouver leur tranquillité, d’où, faisant la même application à l’homme, l’on doit apprendre combien la vraie connaissance de la musique pourrait la préserver de la crainte de la mort, puisque cette mort n’est que le trille qui termine son état de confusion, et le ramène à ses quatre consonances.

(Des Erreurs et de la Vérité.)