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L’Image du Monde dans l’Antiquité

Gordon : Le Karma, d’après le plus ancien brahmanisme

Pierre Gordon

lundi 8 juin 2015

Dans le brahmanisme, le Karma ne nous est point présenté d’une façon aussi claire que dans le jaïnisme. Son importance, d’ailleurs, est non moindre. D’après certaines Upanishads, les cinq prânas, facteurs de la vie vie Le philosophe Michel Henry définit la vie d’un point de vue phénoménologique comme ce qui possède la faculté et le pouvoir « de se sentir et de s’éprouver soi-même en tout point de son être ». Pour lui, la vie est essentiellement force subjective et affectivité, elle consiste en une pure expérience subjective de soi qui oscille en permanence entre la souffrance et la joie. psychique (ces cinq prânas sont : le souffle, autrement dit l’haleine, qui est le prâna au sens restreint du mot ; en second lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
la parole, ensuite la vue, l’ouïe, l’intelligence intelligence Notre intelligence n’est pleinement humaine que par les vérités concernant Dieu et nos fins dernières. Elle opère la compréhension de Dieu, du monde, de l’homme. [Frithjof Schuon] ) regagnent, à la mort mort La mort d’un être vivant est l’arrêt irréversible de ses fonctions vitales : assimilation de nutriments, respiration, fonctionnement du système nerveux central. On la distingue d’un arrêt temporaire (hibernation, congélation). Elle est suivie de la décomposition de l’organisme mort sous l’action de bactéries ou de nécrophages. , leur réceptacle : le souffle rejoint le vent, - la voix, le feu Feuer
fogo
feu
fire
pyr
- la vue et la figure le soleil, - l’ouïe, les régions du ciel ciel
cieux
céu
céus
heaven
heavens
cielo
cielos
, - l’intelligence, la lune ; le Moi, l’éther, - les cheveux, les arbres, - le sang et le sperme, l’eau l’eau
água
water
, - les poils, les herbes (Brihadâranyaka-Upanishad 3, 2, 13). Le Moi, l’âtman, se dissout, lui, dans le Soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
qui remplit le cosmos Kosmologie
cosmologie
cosmologia
cosmología
cosmology
cosmo
cosmos
kosmos
(l’éther). Il ne reste alors que le Karma, principe Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle
d’une nouvelle existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
, sans que nous soyons fixés sur la nature nature
physis
phusis
phúsis
Le grec phúsis dérive de la racine indo-européenne bhû-, qui a donné en sanskrit comme verbe : "devenir", "se produire", "avoir lieu" ; comme non : "terre", "sol", "lieu", "état", "condition". Peut désigner aussi bien l’origine, que le déroulement et le résultat de tout processus. (Luc Brisson)
de celle force transcendant transcendance Sous le rapport de la transcendance, Dieu seul est le Bien ; lui seul possède, par exemple, la qualité de beauté ; au regard de la Beauté divine, la beauté d’une créature n’est rien, comme l’existence elle-même n’est rien à côté de l’Etre divin ; c’est là la perspective de transcendance. [Frithjof Schuon] e. C’est presque là, déjà, la doctrine bouddhique, dont nous parlerons plus loin. - Notons, toutefois, que malgré les apparences, nous demeurons aux confins du système jaïniste. Les prânas se résorbent, en effet, dans des êtres ou des objets spatio-temporels, tandis que le Moi regagne l’éther, qui n’est autre que l’univers Univers L’Univers est un tissu fait de nécessité et de liberté, de rigueur mathématique et de jeu musical ; tout phénomène participe de ces deux principes. [Frithjof Schuon] dynamique. La grande différence, c’est que l’individualité de l’âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
cesse d’apparaître.

Les Upanishads renferment au surplus une seconde doctrine, qui affirme l’existence, dans chaque Moi, d’un noyau spirituel indestructible ; le Karma devient alors inhérent à l’âme. Suivant la nature de ce Karma, l’âme, après la mort, suit la voie Tao
Dao
Voie
Way
Le Tao, qu’on traduit littéralement par "Voie", et qui a donné son nom à la doctrine elle-même, est le Principe suprême, envisagé au point de vue strictement métaphysique. René Guénon
des pères ou la voie des dieux, à moins qu’elle n’ait jamais accompli une seule bonne action action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
 ; dans ce dernier cas, elle renaît tout de suite comme animal Tier
animal
zoon
Tierheit
animalidade
inférieur ; cette « place du bas » est la « troisième place » (à une date ultérieure, l’âme entièrement méchante sera précipitée dans un enfer enfer
inferno
hell
). La voie des pères est décrite comme suit par la Chândogya-upanishad (5, 10) : ceux qui n’ont pas été intégralement mauvais, qui ont fait des bonnes ouvres, offert des sacrifices, etc., gravissent divers échelons qui les conduisent dans la lune ; ils passent ainsi par la fumée, la nuit, la moitié décroissante du mois, la demi-année, le monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
des pères, l’éther. Quand le fruit de leurs bonnes actions se trouve totalement épuisé, ils redescendent, et pénètrent dans les nuages, d’où ils retombent sur la terre terre L’ordre "terrestre", - qu’il s’agisse de notre terre ou d’autres mondes analogues qui nous restent forcément inconnus, l’ordre "terrestre" donc est ce monde purement "naturel" que nous avons mentionné plus haut. [Frithjof Schuon] avec la pluie. Ils se glissent ainsi dans des céréales, dans des légumineuses (la fève notamment), dans le sésame ou dans d’autres plantes ; de là, il passent, sous forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
de nourriture, dans l’organisme de l’être ser
être
being
ón
Le concept d’être désigne en général ce que nous ressentons exister d’une manière ou d’une autre dans la perception, qu’elle soit sensible ou intelligible. L’étude de l’être est appelée ontologie ou métaphysique.
humain, qui doit devenir leur père pour une nouvelle existence. Ils obtiennent ainsi le corps Körper
corpo
corps
soma
cuerpo
body
exigé par leur Karma. S’ils ont commis antérieurement quelque crime, ils s’enfoncent dans l’organisme d’un homme homme
anthropos
hommes
humanité
L’homme est la personnification d’une alternative aux dimensions qui échappent à sa vision immédiate ; en d’autres termes, la raison d’être même de la condition humaine est de choisir, et de faire le bon choix : d’opter pour la participation libératrice à l’Etre nécessaire, et non pour l’errance asservissante dans le labyrinthe du possible et en direction du néant. (Frithjof Schuon, Perspectives spirituelles et faits humains)
méprisable, ou même dans celui d’un animal. - La voie des dieux, elle, mène à Brahmâ, par une série d’échelons, qui sont la contrepartie des précédents : l’on passe par le jour, la lune ascendante, ou lune claire, la demi-année, l’année, le soleil ; l’on parvient enfin dans la lune, d’où l’on rejoint la foudre, où un être surhumain reçoit les nouveaux arrivants pour les conduire à Brahmâ. D’après la Kaushîtakî-upanishad (1, 5), ce dernier règne sur un pays d’enchantement. Parvenue à la rivière Vijarâ (= sans vieillesse), l’âme est saluée et parée par cinq cents gandharvas ; elle laisse alors tomber son Karma. Elle passe ensuite devant les deux gardiens des portes, qui sont Indra et Prajâpati ; puis elle entre dans la salle Vibhu, où elle s’imprégne de la gloire de Brahmâ. Finalement, elle gagne la couche de repos repos
repouso
stillness
quietud
quietness
, amitaujas, où est assis le dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
. Une fois là, elle n’a plus à craindre le retour au monde des fluctuations. Elle mène une vie libre ; tous ses désirs sont assouvis. « Quoi qu’elle puisse vouloir, quoi qu’elle souhaite, tout s’accomplit aussitôt selon sa volont voluntas Notre volonté n’est pleinement humaine que par sa participation opérative aux vérités concernant Dieu et nos fins dernières. [Frithjof Schuon] é. Satisfaite, elle se rejoint. » (Chândog.-upanishad).

Cette accession auprès de Brahmâ n’est visiblement rien rien Le mot rien désigne une absence de chose(s), sans la notion de dénombrement ou de concept mathématique qui s’attache au nombre zéro. « Il n’y a rien ici » signifie qu’aucun objet n’est présent, sans a priori sur la nature des objets qui auraient pu se trouver à l’endroit considéré. d’autre que l’intégration dans le surhomme ; l’on reconnaît, au surplus, dans le texte de la Kaushîtaki-upanishad, les vestiges des antiques initiations de l’île Sainte. Mais ce qui est caractéristique, c’est qu’il faille passer par la lune avant d’atteindre la foudre, c’est-à-dire le feu-lumière lumière La lumière semble avoir fait l’objet d’une interprétation symbolique dès que les hommes se sont mis à croire dans un au-delà. Depuis la possible déification du feu, devenu élément vital pour l’Homme préhistorique, puis l’un des quatre éléments de la philosophie de la Grèce antique, jusqu’à la théologie chrétienne de Dieu comme "lumière des lumières", l’illumination étant présente dans de nombreuses religions, on n’a eu de cesse que de lui accorder des origines et vertus surnaturelles. de la Montagne, lequel prépare l’incorporation au surhomme. Cette place insigne accordée à l’astre des nuits prouve à quel point restait vivace, ici encore, le souvenir de la Mère mère
mãe
mother
madre
Divine divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
.

Quant à la voie des pères, elle offre ceci de particulier qu’elle aussi conduit à la lune, avant de redescendre vers la nouvelle existence voulue par le Karma. L’on discerne assez nettement qu’à une période antérieure, le paradis Paradis Tout le drame qui se joue entre l’Infini et l’Existence se trouve symbolisé dans l’histoire du Paradis terrestre. Tout le problème est dans le fait que le serpent se trouvait au Paradis. S’il n’y avait pas été, le Paradis eût été Dieu, ou plutôt, il n’aurait pas pu avoir d’existence séparée. Exister, c’est ne pas être Dieu, donc être « mauvais ». Frithjof Schuon] , pour certains groupes matriarcaux, se situait dans la lune ; autrement dit, les hommes bons, au moment de leur mort, rejoignaient la Mère Divine, la surfemme (succédané féminin masculin
féminin
Il y a tout d’abord, en deçà de la Substance une - et en quelque sorte à titre de reflet des aspects "Absolu" et "Infini" - la dualité des fonctions créatrices, ou des pôles masculin et féminin ; c’est la dualité "Activité-Passivité" dont dérivent toutes les fonctions analogues à tous les niveaux de l’Univers. (Frithjof Schuon, Résumé de métaphysique intégrale)
du surhomme). Il n’y avait pas alors de distinction entre la « voie des pères » et la voie des dieux. Ceux qui allaient au ciel s’intégraient dans la Lune, sans en redescendre. Ceux qui n’en étaient point dignes restaient sur la terre Terre
Terra
Earth
Tierra
ou sous la terre. Plus tard, quand s’implanta la notion du Karma, et que, d’autre part, le surhomme (Brahmâ) se substitua à la surfemme, on n’eut garde de déposséder la Lune. Elle resta toujours dans le circuit. Mais, pour les uns, elle fut une simple étape d’ascension ascensão
ascension
, et, pour les autres, une sorte de plafond, un paradis temporaire, d’où ils redescendirent en s’incorporant au mana dispensé à la terre par l’astre des nuits. C’est ainsi l’énergie transcendante de la Mère Divine qui fut chargée d’appliquer la loi karmique. L’on n’eût su choisir une plus parfaite régulatrice, puisque la lune était toujours considérée comme assurant et gouvernant la croissance des plantes. Certaines Upanishads nous font par là entrevoir l’une des modalités du passage des conceptions néolithiques à la notion du Karma.

De toute façon, le moyen d’obtenir la délivrance délivrance
libération
liberação
moksha
liberation
liberación
est de s’unir, dès cette vie, à Brahmâ. Grâce à la connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
parfaite, c’est-à-dire à l’intuition intuition
intuitio
intuitus
Le terme d’intuition désigne une forme de savoir dans lequel l’objet connu est immédiatement et totalement présent à l’esprit. Le terme garde toujours un rapport proche ou lointain avec l’acte de voir, le regard, que désigne au sens propre l’intuitus latin. [F. de Buzon]
de l’identité avec l’infini Unendlichkeit
unendlich
Infinito
Infini
Infinite
infinito
infini
infinite
(aham brahmâ’smi - je suis brahmâ), le Moi se libère. La conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
d’être, - dans la partie la plus intime de sa personne, dans l’âtman, ou le Soi, essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
du moi — l’âme même et la réalité réalité
le réel
Le mot réalité désigne le caractère de ce qui existe effectivement, par opposition à ce qui est imaginé, rêvé ou fictif. Les questions que pose ce concept sont fondamentales pour la science et la philosophie.
dynamique du Monde, produit la moksa (= le salut salut Dans les religions qui constatent la rupture entre Dieu et les humains, le salut, salut de l’âme ou salut éternel est le rétablissement durable, éternel, des liens entre eux. ). Tous les désirs terrestres s’estompent, si le Karma s’anéantit. - Le brahmanisme des Upanishads insiste surtout ici, on le voit, sur la connaissance. Mais il est bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
évident que l’intuition illuminatrice et métamorphosante ne jaillit pas sans une longue ascèse ascèse
askesis
askêsis
ascese
ascesis
ascetismo
ascetism
préparatoire, conforme au yoga.


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