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Sermons de Maître Eckhart

Eckhart : Iusti vivent in aeternum

Jeanne Ancelet-Hustache

mardi 17 février 2015

Extrait de Jeanne Ancelet-Hustache, « Sermons »

Le sermon Iusti vivent in aeternum, dans la grande édition, est précédé d’un texte reproduit d’après un manuscrit de la Bibliothèque nationale de Paris, auquel les critiques ne paraissent pas jusqu’ici avoir prêté grande attention. La première et la dernière phrase se rapprochent par leur contenu d’un texte du sermon lui-même, mais il est présenté d’une façon et l’on peut dire dans une atmosphère différente.

« Maître Eckhart : L’être Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
divin divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
est mon être et mon être est l’être divin. Les étudiants ne pouvaient pas le comprendre. Alors Maître Eckhart leur posa lui-même une question, il leur demanda quête
busca
demanda
search
quest
Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
est le plus intensément en lui-même et c’est lui qui répondit à la question : Dieu est le plus intensément en lui-même, comme je l’ai dit souvent, lorsque l’âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
est transportée dans une quiétude et un dépouillement d’elle-même, qu’elle est conduite dans un désert où elle ne sait rien d’elle-même, où Dieu se connaît comme l’origine de tout ce qui est et contemple sa nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
dans sa nudité, où sa nature s’épanche spirituellement dans toutes les créatures et donne l’être à toutes les créatures —, si donc la nature divine est ma nature, l’être de Dieu est mon être et mon être est l’être divin. Dieu est plus présent à toute les créatures que la créature ne l’est à elle-même. »

La syntaxe défie la traduction. C’est bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
le vocabulaire eckhartien, mais manié par une main inexperte. Ne serait-ce pas un des étudiants présents à cette scène qui l’aurait rapportée ? Cependant, ce n’est pas dans l’exactitude formelle qu’est l’intérêt de ce texte. Nous avons l’habitude de voir Maître Eckhart dans sa chaire de prédicateur, en présence Anwesenheit
présence
parousia
presença
presence
parusía
de ses auditeurs et plus souvent encore de ses auditrices. Il est ici parmi ses étudiants qui ne le comprennent pas. L’union de l’âme à Dieu est présentée non plus selon le mode doctoral, mais d’après une expérience expérience
aisthesis
perception
aísthesis
sensation
experiência
sensação
percepção
impressão
impression
impresión
percepción
sensación
personnelle, vécue, semble-t-il, comme si l’un L'Un
hen
hén
Uno
the One
des proches d’Eckhart nous avait révélé le secret du maître.

Nous sommes maintenant assez familiarisés avec la pensée d’Eckhart pour que les premiers paragraphes du sermon ne nous surprennent plus. Sont justes ceux qui donnent à chacun ce qui lui est dû. Rendent honneur à Dieu ceux qui sont totalement détachés d’eux-mêmes, et de toutes choses, qui ne recherchent ni sainteté sainteté
santidade
sainthood
saint
santo
ni récompense ni royaume céleste. Ce développement a été retenu par les deux actes d’accusation et condamné dans la Bulle, article 8.

Maître Eckhart exulte d’émerveillement parce que nous pouvons donner de la joie aux anges anjo
anjos
ange
anges
angel
angeles
arcanjo
arcanjos
archange
archanges
et aux saints, à Dieu lui-même, comme si c’était là sa béatitude. « Si nous ne voulions servir Dieu pour aucune autre raison que la grande joie qu’en éprouvent ceux qui sont dans la vie vie Le philosophe Michel Henry définit la vie d’un point de vue phénoménologique comme ce qui possède la faculté et le pouvoir « de se sentir et de s’éprouver soi-même en tout point de son être ». Pour lui, la vie est essentiellement force subjective et affectivité, elle consiste en une pure expérience subjective de soi qui oscille en permanence entre la souffrance et la joie. éternelle, et Dieu lui-même, nous pourrions le faire volont voluntas Notre volonté n’est pleinement humaine que par sa participation opérative aux vérités concernant Dieu et nos fins dernières. [Frithjof Schuon] iers, et avec tout notre zèle. »

Après avoir parlé de ce que donne le juste, Eckhart traite maintenant du mode dont le juste reçoit. Il n’est pas pour lui de jeu des causes secondes : tout ce qui arrive à l’homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
lui est envoyé par Dieu, quel que soit l’intermédiaire. Tout doit donc être accueilli comme venant de Dieu, en aliénant absolument la volonté propre.

Vient ensuite une supposition dans l’absurde, un faux problème : si Dieu n’était pas juste, Eckhart prendrait contre Dieu le parti de la justice, mais il sait bien que Dieu et la justice sont inséparables. Il nous a dit dans le Livre de la consolation divine que la justice est donnée d’en haut à l’homme juste : il est juste en qualité de fils de la Justice.

Rien n’est plus pénible à l’homme juste que « de n’être pas le même en toutes choses », ce changement d’attitude au gré des événements étant un manquement au devoir de justice envers Dieu. Eckhart attache une telle importance à ce point de doctrine qu’il ajoute : « Celui qui comprend l’enseignement sur la Justice et le juste comprend tout ce que je dis. » Il s’agit en effet de la relation Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
intime de l’homme avec Dieu dans la soumission absolue et joyeuse à sa volonté.

Déjà le premier acte acte
puissance
energeia
dynamis
d’accusation avait cité quelques textes de ce sermon, mais c’est surtout la seconde liste qui multiplie les griefs et les précise. Les articles de 36 à 40 en sont extraits. Nous lisons dans la traduction latine : « Le Père engendre son Fils dans l’âme de la même manière qu’il l’engendre dans l’éternité aion
aiôn
éon
éternité
eternidade
eternity
eternidad
, et non autrement. Le Père opère une seule ouvre, c’est pourquoi il m’opère comme son Fils, sans aucune différence. » La Bulle sanctionnera ce point de doctrine comme proposition suspecte, article 22. De même la comparaison de l’homme transformé en Dieu avec le pain transformé au corps Körper
corpo
corps
soma
cuerpo
body
du Seigneur sera condamnée par la Bulle, article 10.

« Je me demandais récemment si je voulais recevoir ou désirer quelque chose de Dieu. Je vais bien y réfléchir car si je recevais quelque chose de Dieu, je serais au-dessous de Dieu comme un serviteur et lui, en donnant, comme un maître. Nous ne devons pas être ainsi dans la vie éternelle. » (Deuxième acte d’accusation, 4°-Bulle, article g.)

La fin Ende
la fin
o final
o fim
el fin
finalité
finalidade
finalidad
the end
the goal
purpose
propósito
telos
télos
meta
du sermon reprend la question si souvent traitée sur la priorité de l’intellect noûs
Vermeinen
notar
intellect
intelecto
νούς
VIDE intelligence
ou de la volonté.

Pour terminer, le prédicateur revient sur son image image
imagem
imagen
imaginação
imagination
favorite du feu Feuer
fogo
feu
fire
pyr
qui transforme en soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
ce qui lui est apporté. Dieu fait de même : il assimile l’âme à son propre être.


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