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Devotio Moderna

Zerbolt : De libris teutonicalibus

Gérard Zerbolt de Zutphen

mardi 17 février 2015

Extrait de « Gérard Zerbolt de Zutphen, Manuel de la réforme intérieure »

Zerbolt rédigea ses textes en latin. Dans la maison commune, la Heer-Florenshuis, cette langue était utilisée par les Frères dans leurs écrits comme dans leurs conversations. Si l’un L'Un
hen
hén
Uno
the One
d’eux se trompait et parlait la langue du peuple, il devait se mettre à genoux et baiser le sol [1]. Le choix du latin comme langue véhiculaire donne à penser qu’ils se considéraient comme des clercs et adoptaient les coutumes de cet état. Cela correspond à la teneur de deux actes de 1396 où est établie leur forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
de vie vie Le philosophe Michel Henry définit la vie d’un point de vue phénoménologique comme ce qui possède la faculté et le pouvoir « de se sentir et de s’éprouver soi-même en tout point de son être ». Pour lui, la vie est essentiellement force subjective et affectivité, elle consiste en une pure expérience subjective de soi qui oscille en permanence entre la souffrance et la joie.  : dans la Heer-Florenshuis vivront quatre quatre
quaternité
quaternidade
cuatro
cuaternidad
four
quaternity
fourfoldness
prêtres, huit clercs et quelques non-consacrés, donc des laïcs [2]. Mais le mouvement Bewegung
mouvement
movimento
movimiento
motion
kinesis
recruta ses adhérents parmi les laïcs qui ne maîtrisaient pas le latin et qui recevaient leur formation spirituelle dans la langue vernaculaire. L’usage de cette langue suscita l’opposition du clergé et des accusations d’hérésie hérésie
heresia
heresía
heresy
herege
herético
. Ce sont surtout les Sours qui furent attaquées.

Face à ces attaques, Zerbolt prend les armes. Dans son De libris teutonicalibus, il défend l’emploi par les laïcs de textes écrits dans la langue du peuple et la prédication dans cette langue [3]. Son introduction annonce qu’il traitera de deux sujets : en premier lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
, de la légitimité de la lecture pour des laïcs de la Bible ou d’écrits religieux en langue vernaculaire, et ensuite, des livres qui ne leur conviennent pas. Dans la première partie, Gérard, appuyé sur une série de citations de la Bible et d’autorités ecclésiales, démontre que les laïcs peuvent et doivent lire dans leur langue la littérature spirituelle ; sa démonstration vise avant tout ceux qui attaquaient les coutumes des Dévots. Il divise la question en deux points : ni la lecture de ces textes spirituels par des laïcs, ni leur traduction en langue vernaculaire ne sont interdites. Certes, une bulle papale a interdit quelques textes en langue vernaculaire parce que suspectés d’hérésie, mais, conclut-il, cela n’empêche donc pas la lecture de bons textes spirituels écrits dans cette langue.

Il développe ensuite son second sujet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
 : quels livres conviennent aux laïcs ? Sa réponse, s’adressant à ceux qui souhaitent lire, délaisse le ton polémique pour adopter celui de l’instruction sous forme d’une sorte de guide de lectures pour Dévots. Le texte est transmis en deux rédactions, probablement toutes deux de la main de Zerbolt. La première partie du texte est semblable dans les deux rédactions, tandis que les variantes abondent dans la seconde partie relative aux choix de lectures et font apparaître une puissante dynamique dans la réception du texte [4]. La première rédaction use d’un critère interne : ne conviennent pas aux laïcs des livres de lecture difficile ou qui emploient des expressions étrangères à la tradition diadosis
tradition
tradição
tradición
ecclésiale. La seconde rédaction déplace la question vers les possibilités des laïcs à maîtriser des lectures difficiles. La lecture de la Bible est elle-même alors envisagée sous cet angle ; les livres bibliques recommandés sont limités aux Evangiles et aux lettres du Nouveau Testament qui invitent expressément à la pratique des vertus. D’après Zerbolt, beaucoup de livres bibliques ne sont pas utiles aux laïcs, parce que trop difficiles ou obscurs dans leur formulation ou dans leur signification voilée. De ce fait, la recommandation de la première partie du texte de lire la Bible dans la langue vernaculaire est considérablement. L’apologie de la lecture de textes spirituels adressée au monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
extérieur semble être ici subordonnée au besoin Notwendigkeit
nécessité
necessidade
necesidad
necessity
besoin
need
ananke
interne de donner une orientation aux habitudes de lecture en usage parmi les Dévots [5].

Au terme de son exposé — et sans l’avoir annoncé — Zerbolt joint comme en annexe des conseils aux laïcs sur l’usage d’exercices spirituels et de livres de prières et d’offices. Leur compréhension de tels livres dépasse souvent celle d’érudits formés à la théologie teologia
théologie
teología
theology
θεολογία
. Les laïcs dévots acquièrent par leur rythme de vie spirituelle, et donc par expérience expérience
aisthesis
perception
aísthesis
sensation
experiência
sensação
percepção
impressão
impression
impresión
percepción
sensación
, une compréhension comme spontanée des sujets traités qu’ils pratiquent quotidiennement en priant et en menant une vie vertueuse. Le De libris teutonïcalibus sert donc un double but : outre la défense de la lecture pour les laïcs en langue vernaculaire, il leur offre une orientation pour choisir des livres qui leur conviennent. Un ’guide de lecture’ de ce genre répondait à un réel Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
besoin ; aussi Zerbolt dans sa seconde version délimite-t-il plus fermement encore les lectures adaptées.

Le texte serait apparu, selon l’opinion solidement étayée de Staubach, aux environs de 1393. Du vivant de Gérard Grote déjà, les Sours dévotes qui vivaient dans sa maison semblent avoir été suspectées du fait de leur forme de vie. Lorsqu’en 1393, Johannes Brinckerinck devint recteur de la maison, les Sours étaient en butte aux attaques du clergé de la ville, en raison de leurs lectures de livres en moyen néerlandais (diets). Même dans la rue, on les interpellait souvent à ce propos. Brinkerinck eut pitié d’elles, et pour défendre leur façon de vivre, prêcha sur le sujet et dans ce but, emprunta un livre de la Bibliothèque de la Heer-Florenshuis, dont Zerbolt était le bibliothécaire. Le sermon fit taire durablement les opposants [6]. Or sur ce thème, on ne connaît d’autre texte de cette période que le De libris teutonïcalibus et il est bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
probable que Brinkerinck en emprunta un exemplaire. Le texte, écrit en latin, n’a été transmis que par un seul manuscrit en cette langue. La traduction en moyen néerlandais du texte complet, ou d’une de ses parties, est connue par une dizaine de manuscrits. Cette traduction armait les Dévots laïcs contre les attaques de l’extérieur. Le texte traduit sert donc à enseigner au lecteur la discrétion et la maîtrise de soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
, parfois à lui montrer ses limites intellectuelles. Parfois la traduction précède un texte important et joue à son égard le rôle d’introduction ou de justification [7].


Voir en ligne : Devotio Moderna


[1Consueuerat magister Gherardus cum suis loqui latinum, & fuit talis pena posita, quod loquens teutonicum procidens oscularetur terram (Dumbar, Analecta, p. 8), cf. van der Wansem, Het ontstaan ..., p. 64.

[2Van der Wansem, op. cit., p. 112-125.

[3Edition du texte latin par A. Hyma, « The De libris teutonicalibus by Gérard Zerbolt of Zutphen », dans Nederlandsch archiefvoor kerkgeschiedetiis, N.S. 17 (1924), p. 42-70. La version en néerlandais est éditée par J. Deschamps, « Middelnederlandse vertalingen van Super modo vivendi (7de hoofdstuk) en De libris teutonicalibus door Gérard Zerbolt van Zutphen », dans Handelingen Koninklijke Zuidnederlandse Maatschappij voor taal- en letterkunde en geschiede-nis 14 (I960), p. 67-108 et 15 (1961), p. 175-220.[[Une traduction française existe pro manuscripto, au Couvent Anglais, Brugge], Un résumé du texte De libris est donné par van Rooij, Gérard Zerbolt van Zutphen .... p. 198-211. Volker Honemann en prépare une nouvelle édition.

[4N. Staubach, « Gerhard Zerbolt von Zutphen und die Apologie der Laienlektüre in der Devotio moderna » dans : Th. Kock, R. Schlusemann (éd.), Laienlektüre undBuchmarkt im spàten Mittelalter. ; Frankfurt am Main etc. 1997, p. 233-234.

[5...Staubach, « Gerhard Zerbolt von Zutphen... », p. 247, 264-265.

[6Pour la datation et les événements, voir Staubach, « Gerhard Zerbolt von Zutphen... », p. 260-261, 270 et 278.

[7Sur la fonction de la traduction, voir Staubach, « Gerhard Zerbolt von Zutphen... », p. 287-288.