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La connaissance et l’être

Frank : La connaissance et l’être (avant-propos)

Semyon Frank

vendredi 29 août 2014

Extrait de « La connaissance et l’être », de Semyon Frank, Aubier.

En présentant aujourd’hui à nos lecteurs, comme douzième ouvrage de cette collection, une oeuvre d’un des plus importants parmi les philosophes russes de ce temps, La Connaissance et l’Être, de Simon Frank, c’est encore une traduction que nous leur demandons d’accueillir.

Nul de nos amis ne s’étonnera que notre collection ait compté jusqu’ici beaucoup d’auteurs étrangers. Ni l’Esprit, ni la métaphysique, qui est indéfiniment destinée à en renouveler l’intelligence et l’amour, ne sont les monopoles d’une nation ni d’un penseur. Aucun homme n’est fondé à en revendiquer le privilège ; chacun aperçoit l’Esprit d’où il est et en participe du mieux qu’il peut. Qu’on appelle le Principe réel des choses Être, Mystère, Valeur, Absolu, ou, comme Frank, « l’Unité métalogique », il est immanent à chaque peuple et à chaque homme à raison de leur spiritualité, transcendant à tous en ce qu’il leur laisse à chercher et à trouver.

Cela n’autorise nullement une action qui poursuivrait l’unification des peuples et des hommes par l’abolition de leurs différences. L’unité spirituelle est au-dessus de l’opposition entre l’unité et la multiplicité déterminées. Elle permet aux nations et aux individus de se rencontrer sur les identités qu’elle met à leur disposition ; mais elle attend d’eux qu’au lieu de faire de ces lieux de rencontre des champs de bataille, ils se conçoivent l’un l’autre comme des qualités originales dans l’harmonie de l’ensemble, qui en est enrichi et embelli. Un ami n’escompte pas de son ami qu’il se copie sur lui ; il l’aime aussi comme autre que lui ; et l’amitié est cette dialectique vivante par laquelle deux âmes s’aident à atteindre chacune à son originalité propre, en l’accordant avec celle de l’autre.

Aussi chaque homme doit-il à l’Esprit de l’exprimer tel que celui-ci se donne à lui. Par sa vocation propre, il lui apporte un témoignage nouveau ; et en même temps qu’il se trouve lui-même, dans une pureté de plus en plus délivrée et avec une force de plus en plus aimable, il actualise, d’une manière qui n’a pas eu de précédent et n’aura pas de double, la générosité, inépuisable et infatigable, par laquelle la Source de la vie manifeste son infinité. Il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais de philosophie de l’esprit qui en exclue la profondeur de l’âme et l’abondance du coeur. Si la banalité se répand dans le monde et, avec elle, la sécheresse et l’ennui, la faute n’en est pas à la philosophie, dont la métaphysique est le germe ; elle incombe à la science, condamnée par nature à remplacer la singularité des événements et la délicatesse des coeurs par la misère abstraite des mesures, des lois et des techniques, l’intimité des consciences personnelles par les conditions ou les expressions objectives de leur action la plus extérieure.

On ne peut isoler l’identité des différences sans dissocier les différences de l’identité : cela fait que le mal est double. Tandis que la science dégrade l’union des coeurs dans l’identité impersonnelle des formules et des lois, les qualités deviennent les objets passionnels d’un désir de jouissances, dont l’essence est l’impatience du nouveau. On court après les sensations encore inconnues sans prévoir que la sève d’où jaillissent les plus belles fleurs de l’expérience se tarit dès qu’elle ne se renouvelle plus à la Source spirituelle de toute existence. Certes, l’art n’est pas la métaphysique ; mais il n’y a de grand artiste que celui qui fait pressentir, au delà des beautés qu’il nous montre, le mystère insondable, mais partout présent, d’un amour qui en fait le charme.

Plus profondément que les utilités de la science ou les plaisirs esthétiques, l’homme a besoin d’une confiance intime, d’une foi imperturbable qui tienne sa force et sa constance soit de la solidité de l’être, soit de l’infinité du devoir-être. Les prophètes du XIXe siècle annonçaient que les hommes du XXe recevraient des progrès de la science le bien-être auquel l’art, volontiers confondu avec le luxe, n’aurait qu’à ajouter les plaisirs de la vie. Voilà le XXe siècle au tiers de son cours ; et les hommes s’étonnent du sort qui leur est fait ! Les avantages techniques que la science leur a donnés sont payés un prix trop fort par l’esclavage industriel, l’aggravation de la guerre, la multiplication des moyens de nuire, la dégradation des hommes en automates et en objets : Quant à l’art, destitué de cette candeur qu’il ne peut recevoir que de la foi dans la vie, il se livre trop aisément à la complication intellectuelle, à la recherche du curieux et de l’étrange, au goût du maladif ou du malsain, bref à un alexandrinisme aggravé par le goût de la souffrance. C’est un art sans joie.


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