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Le soufi marocain Ahmad ibn Ajiba et son miraj

Michon : Le moment présent

Jean-Louis Michon

mardi 5 août 2014

félicité
felicidade
bonheur
felicidad
happiness
Bonne chance ou fortune ; le mot grec est un composés fait sur daimon (puissance divine, dieu, destin). (selon R. Guérineau)

On parle du « moment » pour désigner ce dans quoi le serviteur se trouve présentement : constriction (qabd) ou épanouissement (bast), tristesse tristesse
lype
Selon Jean-Claude Larchet (Thérapeutique des maladies spirituelles), au lieu d’utiliser la tristesse, "passion naturelle et irréprochable", pour pleurer ses péchés et s’affliger de son éloignement de Dieu et de la perte des biens spirituels, l’homme l’utilise au contraire à pleurer la perte de biens sensibles, s’afflige de n’avoir pu satisfaire tel désir, ni obtenir un plaisir attendu, ou encore d’avoir subi tel désagrément dans ses rapports avec ses semblables. Il fait de la tristesse une maladie de l’âme.
(huzn) ou joie (surur).

Selon Abu ’Ali al-Daqqaq, « le moment, c’est ce en quoi tu te trouves actuellement : si tu es dans l’ici-bas, ton moment est l’ici-bas (al-dunya) ; si tu es dans l’Au-delà, ton moment est l’Au-delà (al-uqba) ». Il veut dire par là que le moment est ce qui prédomine en l’homme homme
anthropos
hommes
humanité
L’homme est la personnification d’une alternative aux dimensions qui échappent à sa vision immédiate ; en d’autres termes, la raison d’être même de la condition humaine est de choisir, et de faire le bon choix : d’opter pour la participation libératrice à l’Etre nécessaire, et non pour l’errance asservissante dans le labyrinthe du possible et en direction du néant. (Frithjof Schuon, Perspectives spirituelles et faits humains)
.

Certains désignent par là le temps temps Philosophes, scientifiques et hommes de la rue ont bien souvent des vues différentes sur ce qu’est le temps, et les progrès des uns influencent les autres depuis des siècles. (al-zaman) situé entre le passé et l’avenir. On dit que « le soufi est fils de son moment », c’est-à-dire qu’il s’occupe de ce qui lui incombe dans l’immédiat ; il ne se préoccupe pas de l’avenir ou du passé mais ce qui lui importe, c’est sa situation actuelle.

Chaque « moment » possède sa convenance (adab) et celle-ci doit être ser
être
being
ón
Le concept d’être désigne en général ce que nous ressentons exister d’une manière ou d’une autre dans la perception, qu’elle soit sensible ou intelligible. L’étude de l’être est appelée ontologie ou métaphysique.
respectée. Quiconque enfreint cette convenance, le temps le rejette. Aussi a-t-on pu dire que le moment est comme un sabre : celui qui le traite avec douceur reste sauf, mais celui qui le traite avec dureté est brisé. Le traiter avec douceur, c’est respecter sa convenance.

Ainsi, le moment où se fait sentir la rigueur de l’arrêt divin divin
divinité
Ce terme désigne la qualité d’être un dieu ou une déesse (une déité), ou Dieu (la Déité). Il est alors synonyme de divinité en tant que substantif.
(waqt al-qahriyya) a pour convenance le contentement et la soumission vis-à-vis de l’inéluctabilité de la destin Schicksal 
Geschick
Ge-schick
schicksalhaft
destin
co-destin
fado
destiny
destino
fate
destinal
ée. Le moment où l’on jouit du bienfait a pour convenance la gratitude. Le moment où l’on fait preuve d’obéissance (ta a) a pour convenance la conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
que le fait d’obéir est une grâce divine (shuhud al-minna min Allah). Le moment où l’on fait preuve de désobéissance (ma’siyya) a pour convenance le repentir (tawba) et la conversion (inaba).

Dans Iqaz (pp. 357-360), en commentant cette sentence d’Ibn ’Ata Allah : « Les prescriptions qui doivent être accomplies dans des moments déterminés (huquq fi’l-awqat) peuvent se rattraper ; mais les droits du moment (huqüq al-awqât) ne peuvent se rattraper », Ibn ’Ajiba cite l’enseignement suivant de Abu’l-’Abbas al-Mursi, dont il s’est évidemment inspiré ici : « Il y a pour le serviteur quatre quatre
quaternité
Quand la quaternité est horizontale, elle se réfère aux qualités universelles ; quand elle est verticale, elle indique les degrés de l’Univers - l’enfoncement dans la relativité. [Frihtjof Schuon]
moments, pas un de plus : le bienfait et l’épreuve, l’obéissance et la désobéissance ; et Dieu Dieu La conception exacte de Dieu varie en fonction des philosophies et des religions. Dieu désigne généralement un « être suprême » dont les qualités sont illimitées, l’individuation personnelle ou impersonnelle du principe de l’univers, c’est-à-dire sa raison « première » en tant qu’essence primordiale - Dieu est alors souvent considéré comme le démiurge ou créateur - et sa raison « dernière » en tant que finalité et sens de la vie, dans les religions monothéistes. possède à chacun de ces moments un droit sur Son serviteur ; dans le bienfait, ce droit est la gratitude ; dans l’épreuve, la constance ; dans l’obéissance, la conscience de la grâce ; et dans la désobéissance, la contrition (laja) et le repentir, ainsi que la demande sincère de l’absolution (iqala). »

Qushayrl (Risala, p. 43) fait aussi du waqt, l’instant qualitatif, le premier terme de la progression : waqt, hal (50) et nafas (123, q.v.) disant que les « moments » sont pour les « compagnons des coeurs » (ashab al-qulub), les états (ahwal) pour les « maîtres des esprits » (arbab al-arwah) et les « souffles » (anfas) pour les « gens des secrets intimes » (ahl al-sara’ir). Le waqt est mis en rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
avec le coeur coeur
kardia
cœur
coração
coración
heart
parce que c’est la « garde du coeur » (muraqaba) qui fait prendre conscience que Dieu est « chaque jour (= à chaque instant) en ouvre » (Coran Coran Le Coran (arabe : القرآن ; al qur’ān, lecture) est le livre le plus sacré de la religion musulmane. C’est aussi le premier livre à avoir été écrit en arabe, langue qu’il a contribué à fixer. , LV, 29), informé de tout et que l’on peut à tout moment trouver le contact avec Lui par une attitude convenable (adab).

Sur la notion de waqt, cf. Massignon : « Le temps dans la pensée islamique » dans Eranos Jahrbuch, 1959 (où sont aussi analysés hal, 50 et wajd, 91).


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