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Le soufi marocain Ahmad ibn Ajiba et son miraj

Michon : Le moment présent

Jean-Louis Michon

mardi 5 août 2014

Extrait de « Le soufi marocain Ahmad ibn Ajiba et son miraj »

On parle du « moment » pour désigner ce dans quoi le serviteur se trouve présentement : constriction (qabd) ou épanouissement (bast), tristesse (huzn) ou joie (surur).

Selon Abu ’Ali al-Daqqaq, « le moment, c’est ce en quoi tu te trouves actuellement : si tu es dans l’ici-bas, ton moment est l’ici-bas (al-dunya) ; si tu es dans l’Au-delà, ton moment est l’Au-delà (al-uqba) ». Il veut dire par là que le moment est ce qui prédomine en l’homme.

Certains désignent par là le temps (al-zaman) situé entre le passé et l’avenir. On dit que « le soufi est fils de son moment », c’est-à-dire qu’il s’occupe de ce qui lui incombe dans l’immédiat ; il ne se préoccupe pas de l’avenir ou du passé mais ce qui lui importe, c’est sa situation actuelle.

Chaque « moment » possède sa convenance (adab) et celle-ci doit être respectée. Quiconque enfreint cette convenance, le temps le rejette. Aussi a-t-on pu dire que le moment est comme un sabre : celui qui le traite avec douceur reste sauf, mais celui qui le traite avec dureté est brisé. Le traiter avec douceur, c’est respecter sa convenance.

Ainsi, le moment où se fait sentir la rigueur de l’arrêt divin (waqt al-qahriyya) a pour convenance le contentement et la soumission vis-à-vis de l’inéluctabilité de la destinée. Le moment où l’on jouit du bienfait a pour convenance la gratitude. Le moment où l’on fait preuve d’obéissance (ta a) a pour convenance la conscience que le fait d’obéir est une grâce divine (shuhud al-minna min Allah). Le moment où l’on fait preuve de désobéissance (ma’siyya) a pour convenance le repentir (tawba) et la conversion (inaba).

Dans Iqaz (pp. 357-360), en commentant cette sentence d’Ibn ’Ata Allah : « Les prescriptions qui doivent être accomplies dans des moments déterminés (huquq fi’l-awqat) peuvent se rattraper ; mais les droits du moment (huqüq al-awqât) ne peuvent se rattraper », Ibn ’Ajiba cite l’enseignement suivant de Abu’l-’Abbas al-Mursi, dont il s’est évidemment inspiré ici : « Il y a pour le serviteur quatre moments, pas un de plus : le bienfait et l’épreuve, l’obéissance et la désobéissance ; et Dieu possède à chacun de ces moments un droit sur Son serviteur ; dans le bienfait, ce droit est la gratitude ; dans l’épreuve, la constance ; dans l’obéissance, la conscience de la grâce ; et dans la désobéissance, la contrition (laja) et le repentir, ainsi que la demande sincère de l’absolution (iqala). »

Qushayrl (Risala, p. 43) fait aussi du waqt, l’instant qualitatif, le premier terme de la progression : waqt, hal (50) et nafas (123, q.v.) disant que les « moments » sont pour les « compagnons des coeurs » (ashab al-qulub), les états (ahwal) pour les « maîtres des esprits » (arbab al-arwah) et les « souffles » (anfas) pour les « gens des secrets intimes » (ahl al-sara’ir). Le waqt est mis en rapport avec le coeur parce que c’est la « garde du coeur » (muraqaba) qui fait prendre conscience que Dieu est « chaque jour (= à chaque instant) en ouvre » (Coran, LV, 29), informé de tout et que l’on peut à tout moment trouver le contact avec Lui par une attitude convenable (adab).

Sur la notion de waqt, cf. Massignon : « Le temps dans la pensée islamique » dans Eranos Jahrbuch, 1959 (où sont aussi analysés hal, 50 et wajd, 91).


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