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Anges, astres et cieux : Figures de la destinée et du salut

Teyssèdre : L’Ange de la Mort

Bernard Teyssèdre

lundi 4 août 2014

La prudence des Proverbes a mis en garde « le méchant enclin à la rébellion » : son souverain lui enverra « un cruel messager » (Prov. 17,11). En version grecque la menace se précise : « Le Seigneur dépêchera contre lui un ange anjo
anjos
ange
anges
angel
angeles
arcanjo
arcanjos
archange
archanges
sans pitié. » Le verset : « La fureur du roi est messagère de mort Tod
mort
morte
muerte
death
 » (Prov. 16,14) a inspiré aux Pharisiens le personnage du mal Übel
Böse
mal
evil
maligno
malefic
the bad
kakos
’âkh hamaveth, « l’Ange de la Mort ».

Cette figure peut prendre deux aspects bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
distincts. Il peut s’agir action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
de la Mort en général, personnifiée, envoyant à des hommes Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
son image image
imagem
imagen
imaginação
imagination
chargée d’effroi. Gilgamesh est à l’agonie :

Le Ravisseur s’est emparé de mes entrailles,
La Mort habite la chambre où je dors.

Enkidu, son ami, rêve sonho
rêve
dream
Morphée
d’un homme ténébreux :

À ceux d’Anzu ses traits étaient semblables.
Ses mains étaient des pattes de lion,
ses ongles, des serres d’aigle.
Me prenant par une touffe de cheveux il me tint en son pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
.

Ce monstre métamorphose sa victime en oiseau et l’entraîne aux Enfers. Le Ravisseur de Gilgamesh et d’Enkidu rend plus affreux le sort commun à tous les hommes. La Mort prend un tout autre sens lorsqu’elle m’apparaît comme ma mort, la mienne en particulier. « Ne proteste pas », disait Ani le sage Égyptien, « lorsque ton messager viendra te prendre, car tu ne connais pas ta mort. »

Dans le premier sens la Mort est le Mal, comme le Diable diable
diabolos
malin
adversaire
diabo
devil
, et elle lui ressemble. Bélial, pour Qumrân, vient du « pays d’où l’on ne remonte pas », il est l’Envoyé (ou l’Ange) de la Perdition, de la Fosse, et ses démons sont « anges de la corruption », autant dire de la pourriture. « L’Ange de la Mort » a été nommé en tant que tel pour la première fois par l’Apocalypse_de_Baruch, au lendemain de la destruction du Temple, et il reste d’une généralité presque abstraite : « Refrène l’Ange de la Mort ! (...) Que le Shéol soit scellé ! » (2 Bar. 21,23). Le Talmud lui donne forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
concrète, un cumul d’horreurs. Son corps Körper
corpo
corps
soma
cuerpo
body
en feu Feuer
fogo
feu
fire
pyr
et vêtu de feu est couvert d’yeux, ses douze ailes sont d’envergure à couvrir le monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
d’un bout à l’autre, il brandit sur la bouche de l’agonisant une épée d’où suinte une goutte de poison.

Dans le Testament_of_Abraham la Mort, sans perdre son caractère d’universalité, est en même temps « personnalisée » car elle change d’apparence selon l’âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
qu’elle vient saisir. En tant que commune à tous les hommes elle « découvre sa pourriture ». Mais avant qu’elle ne visite le patriarche ami de Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
, Mikhaël a reçu ordre de « parer la Mort avec grande magnificence ». Son hôte en est troublé, il ne peut soutenir du regard une telle gloire, il voit trop qu’elle n’est point de ce monde.

« Ne va pas croire croyance
croire
crença
crer
belief
believe
, Abraham, que cette magnificence soit mienne, ni que je vienne sous cet aspect à n’importe quel homme. Non, mais pour celui qui est juste comme tu l’es, je me couronne ainsi et vais à lui. Mais aux pécheurs je vais en grande pourriture. De leur péché je fais une couronne pour ma tête et je les trouble de grand-peur peur
frayeur
medo
miedo
fear
La peur est la résistance ou le rejet à ce qui EST.
, au point de les épouvanter. »

Abraham insiste, il veut voir la Mort sans fard ni parure. Alors elle exhibe ses deux têtes, « l’une à face de serpent serpent
serpente
snake
, l’autre semblable à un glaive ».

La mort de tous n’est encore la mort de personne. Abraham pourrira et je pourrirai. Les cadavres ont tôt fait de n’avoir plus de nom. La Mort ne s’est pas ajustée à un corps, elle s’est accordée aux valeurs morales. Ainsi personnalisée à la ressemblance d’Abraham, elle n’est pas encore sa mort personnelle. Elle reste la Mort. Envoyée par Dieu à son ami, elle lui annonce qu’il va mourir. Elle agit en « ange de mort », ce n’est en rien l’Ange de la Mort, l’envoyée de la Fosse ni du Diable. Elle vient chercher Abraham. Si c’est pour conduire son âme dans l’au-delà, « l’ange de mort » se transforme en « ange psychopompe ».


Voir en ligne : ANGE