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La Charité profanée

Borella : L’intellect et la raison, selon Thomas d’Aquin

Jean Borella

lundi 4 août 2014

Extrait de « La Charité profanée »

La doctrine de saint sainteté
santidade
sainthood
saint
santo
Thomas d’Aquin ne diffère guère de celle de saint Augustin. Du moins les distinctions terminologiques sont-elles identiques de part et d’autre. « La raison dianoia
la raison
raison discursive
reason
razão
razón
diffère de l’intellect noûs
Vermeinen
notar
intellect
intelecto
νούς
VIDE intelligence
comme la multiplicité Vielfalt
Mannigfaltigkeit
multiplicité
multiplicidade
multiplicidad
multiple
multiplicity
dez mil
ten thousand
dix mille
de l’unité Einheit
unité
unidade
unidad
unity
 ; d’où vient que Boèce, au livre IV du De consolatione dit que la raison se trouve dans le même rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
à l’intellect que le temps Zeit
le temps
o tempo
the time
el tiempo
chronos
à l’éternité aion
aiôn
éon
éternité
eternidade
eternity
eternidad
, et le cercle cercle
círculo
circle
au centre centre
centro
center
. C’est en effet le propre de la raison de se répandre en tous sens sur une foule de choses, et d’en tirer, en les rassemblant, une connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
une et simple... Mais à l’inverse l’intellect commence d’abord par la considération de la vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
une et simple, puis saisit en elle la connaissance de tout le multiple, de même que Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
, par l’intellection intellection
intelecção
intelección
cognição
cognición
cognition
de Son Essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
connaît toute chose. »

Cet intellect, non seulement reçoit en lui les connaissances qui viennent de l’extérieur, en tant qu’intellect passif Yin
Yang
passivité
activité
passif
actif
, mais encore, en tant qu’intellect actif, il illumine la connaissance reçue pour en révéler à lui-même la dimension intelligible intelligible
intelligibles
noeton
kosmos noetos
inteligível
inteligíveis
inteligible
inteligibles
, comme un œil qui éclairerait ce qu’il voit. Or cette lumière Licht
lumière
luz
light
phos
par laquelle l’intellect actualise la nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
intelligible du connu, est d’origine divine divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
 ; c’est une « lumière dérivée de Dieu » qui est ainsi cause causa
cause
aitia
aitía
aition
(par excellence arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
) de notre science episteme
saber
savoir
ciência
science
ciencia
.

Allons plus loin : la suprême béatitude pour l’homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
, est de nature intellective : « sous le rapport de son essence même, la béatitude consiste dans un acte acte
puissance
energeia
dynamis
de l’intellect ». L’intellect est en effet ce que l’homme a de commun avec Dieu et avec les anges anjo
anjos
ange
anges
angel
angeles
arcanjo
arcanjos
archange
archanges
, non pas l’intelligence intelligence
inteligência
inteligencia
pratique, ou agissante, mais l’intelligence spéculative, ou contemplative ou toute connaissante : « La ressemblance établie entre l’intellect pratique et l’être Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
divin, n’existe que par une certaine proportion, en ce sens que l’intellect pratique est dans le même rapport à son objet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
que Dieu au sien. Mais la ressemblance de l’intellect spéculatif avec Dieu existe par union ou communication Mit-teilung 
Mitteilung
communication
comunicação
comunicación
(per informationem) ; c’est-à-dire : dans la connaissance que l’intellect spéculatif a de Dieu, c’est Dieu lui-même qui informe l’intellect (l’intellect, c’est Dieu en tant qu’il accepte d’être connu), ce qui constitue une ressemblance bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
plus grande. Et l’on peut dire qu’à l’égard du principal objet de connaissance, qui est sa propre Essence, Dieu ne possède pas une connaissance pratique, mais seulement spéculative. »

Même si l’on peut ramener la raison à l’intellect dans son principe Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle
cognitif, il reste que « le nom d’intellect désigne la pénétration intime de la vérité, alors que celui de raison désigne la recherche et la discussion ». Et cette pénétration intime et non seulement connaissance objective, mais aussi assimilation « subjective » et vie vie Le philosophe Michel Henry définit la vie d’un point de vue phénoménologique comme ce qui possède la faculté et le pouvoir « de se sentir et de s’éprouver soi-même en tout point de son être ». Pour lui, la vie est essentiellement force subjective et affectivité, elle consiste en une pure expérience subjective de soi qui oscille en permanence entre la souffrance et la joie. divine : « La perfection perfection
perfeição
perfección
entelecheia
de la vision intellective est dans une sorte de participation participation
participação
participación
metoche
métochè
à l’éternité. Et donc cette vision est en quelque manière vie, car on doit considérer comme une espèce de vie l’action action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
de l’intellect. » Il s’ensuit que l’état béatifique ainsi obtenu par la vision de l’intellect ne peut être perdu et qu’il participe de l’immutabilité de son objet : « L’intellect créé voit Dieu, parce qu’il lui est uni en quelque manière. Si donc la vision divine cesse, il faut que ce soit par un changement de la substance substance
substantia
substances
substância
substancia
divine ou de l’intellect contemplatif. Or l’un L'Un
hen
hén
Uno
the One
n’est pas plus possible que l’autre, car la substance divine est immuable et d’autre part, la vision de la substance divine élève la substance intellectuelle au-dessus de tout changement (...). Aucune créature ne peut s’approcher plus près de Dieu que celle qui voit sa substance. Ainsi la créature intellectuelle qui voit la substance de Dieu est établie dans une parfaite immutabilité. »


Voir en ligne : Jean Borella