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Le Cantique des Cantiques

Vulliaud : Le Cantique des Cantiques

Paul Vulliaud

lundi 4 août 2014

Extrait de « Le Cantique des Cantiques »

Le Cantique des Cantiques a donc été le prétexte d’un certain nombre de discussions qui me paraissent insolubles. Il est permis de s’exprimer ainsi en présence des hypothèses aussitôt détruites qu’énoncées.

Il y a une chose que les critiques, quels qu’ils soient, n’ont pas remarquée. Si les rationalistes ont pu construire leurs systèmes en toute indépendance, c’est-à-dire en se laissant aller, comme de vulgaires mystiques, à l’imprévu de leur imagination symbolique, il est d’une instruction bien modeste de croire que les Catholiques ne sont pas à leur aise pour adopter celui de leur choix. L’Église, en effet, n’a pas de tradition concernant notre poème. « On ne peut parler d’une tradition de l’Ëglise dans l’exégèse du Cantique, dit le P. Jouon, d’abord parce que les premiers commentateurs n’ont pas prétendu donner leurs vues comme traditionnelles et obligatoires, puis parce que ces vues ne sont pas devenues traditionnelles même au sens large de ce mot. Je ne crois pas qu’il y ait un seul verset pour lequel on puisse trouver chez les écrivains ecclésiastiques un accord même moral. L’Église n’a donc pas de système exégétique officiel sur le Cantique ; bien plus, elle tolère des systèmes qui rejettent un point certainement traditionnel, à savoir le caractère purement allégorique du poème [1]. » Les rationalistes, opposant leurs méthodes et leurs conceptions à celles des exégètes catholiques qu’ils prétendent soumises à un arbitraire imposé, ne s’aperçoivent pas, grisés par l’encens dont ils se parfument, qu’ils nè sont pas, à certains égards, aussi originaux qu’ils l’affirment. Bien souvènt, il leur arrive d’emprunter à des adversaires telle suggestion que leur esprit un peu lourd dénature en la découronnant d’une signification intellectuelle. C’est ainsi que Bossuet et dom Calmet, avant eux, ont découpé le Cantique en plusieurs parties. Jahn, également, pense qu’il était composé de plusieurs chants. La Bible espagnole annotée par D. Félix Torres Amat, évêque d’Astorges, partage l’opinion de Bossuet : « El Cantar de Cantares està escrito â manera de los poemas Orientales, o Dramas, que se representaban en los fiestas de una boda, que duraban siete dias. » Philippe Scio, de Saint-Michel des Ecoles pies, exprime un sentiment analogue. Ces maîtres inspirent Augustin Casazza (Naples 1846) qui a disposé le Cantique en drame de cinq actes, chaque acte ayant plusieurs scènes. On pourrait aisément prolonger ce parallèle où les rationalistes deviennent les disciples des catholiques.

Si l’on consent à y faire attention, on observera également que le langage ecclésiastique emploie très fréquemment cette locution : Cantica Canticorum. Ce langage semble indiquer qu’il s’agit d’une composition formée de plusieurs poèmes, que le Cantique est une « chaîne » de cantiques [2]. Cette manière de s’exprimer remonte même avant Origène, puisque ce Père proteste à ce sujet, avec d’autant plus de raison, d’ailleurs, que ce pluriel n’est pas conforme au texte original qui emploie le singulier, et que le sens adopté par l’antiquité juive est la contradiction de l’hypothèse suivant laquelle il y aurait, dans le Cantique, plusieurs chants réunis. Sans espoir que la controverse soit jamais résolue à ce propos, il est permis de croire fondée l’opinion qui admet l’unité du poème, et d’affirmer, avec Scerbo : « una certa unità régna dal principio alla fine del componimento... Mal s’avvisano dunque, secondo noi, quelli che considerano la Cantica quale un’ accolta di canti diversi di genere amoroso. » Ce n’est assurément pas sans motif que l’on suppose cette unité de composition, car les hébraïsants seraient moins embarrassés qu’ils ne le sont, si elle n’existait pas, pour distinguer où commencent et où finissent les chants, et pour établir un scénario d’un ensemble assez identique, d’autant plus qu’on ne peut nier l’unité du style.


Voir en ligne : Paul Vulliaud


[1P. Jouon, Le Cantique des Cantiques, p. 15.

[2Cette idée provient-elle du Judaïsme où certains exégètes, jouant comme toujours sur les mots, imaginaient que Schir (cantique) dérive de Schira (chaîne) ?