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MAÎTRE ECKHART OU LA JOIE ERRANTE

Schürmann : Équanimité

Reiner Schürmann

lundi 4 août 2014

Extrait de « MAÎTRE ECKHART OU LA JOIE ERRANTE »

Nombreux sont les auteurs, païens et chrétiens, qui nous ont laissé des confidences sur un « raptus » instantané dans lequel l’âme réintègre en une bienheureuse extase la plénitude originaire d’où elle vient. Par quelque pratique ou illumination soudaine, elle s’enfuit hors des contraintes d’ici-bas et goûte, tel un prisonnier évadé du cachot, aux délices de la patrie.

On pourrait croire que dans notre texte il s’agit d’une expérience semblable : Maître Eckhart ayant d’abord parlé du monde des idées d’où nous venons, indiquerait ici le chemin du retour, le temps d’un ravissement. Il n’en est rien. Nous l’avons dit : Eckhart, en parlant de « cet actuel maintenant », entend signifier non pas quelque sortie du temps, mais son acceptation dans l’égalité d’âme. Il signifie un commerce avec les choses. Ce qu’il dit ici de l’instant, opposé à la durée, décrit une façon de se mouvoir dans le monde, non de s’en évader. Le détachement porte une marque de « mondanité », puisqu’il désigne l’être auprès des choses, sans mainmise.

Un texte de Plotin montrera par contraste en quels termes s’exprime la mystique du ravissement :

Souvent je m’éveille de mon corps à moi-même. Je deviens extérieur aux autres choses, intérieur à moi ; je vois une beauté d’une merveilleuse majesté ; alors je le crois : je suis, avant tout, d’un monde supérieur. La vie que je vis alors, c’est la vie la meilleure ; je m’identifie au Divin, en lui j’ai ma demeure : parvenu à cette activité suprême, c’est là que je me fixe ; je transcende toute autre réalité spirituelle. Mais après ce repos dans le Divin, retombant de l’intuition dans la réflexion et le raisonnement, je me demande alors comment j’ai pu jamais, et cette fois encore, descendre ainsi, comment mon âme a pu jamais venir à l’intérieur d’un corps (Ennéades IV, 8, 1, 1)...

Chez Eckhart, nul appel à une expérience privilégiée, nul regret d’une rechute à l’intérieur du corps, après un repos dans le Divin, nulle opposition surtout entre un monde supérieur et un monde inférieur dans lequel l’âme se résigne à redescendre.

Si dans sa compréhension du temps Eckhart est tributaire de la mystique néoplatonicienne, il en modifie du tout au tout la signification : d’une compréhension « extatique » à une compréhension « mondaine » de l’instant, la fuite de la situation présente se mue en manière d’être auprès d’elle. L’apprentissage du détachement n’a d’autre but que de rendre « libre et affranchi pour la volonté très aimée de Dieu et son accomplissement sans trêve ». Et à mesure qu’un homme triomphe de l’attachement, le Christ est reçu dans un esprit vierge.


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