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André Tanner - sélection et organisation thématique

Saint-Martin - L’HOMME, CLEF DE LA NATURE - LES TRADITIONS

vendredi 12 octobre 2007

« Je vous dirai donc brièvement, et une seule fois, que depuis longtemps, nourri de l’étude de l’homme, j’ai cru apercevoir en lui des clartés vives et lumineuses sur ses rapports avec toute la nature et avec toutes les merveilles qu’elle renferme, et qui lui seraient ouvertes s’il ne laissait pas égarer la clef qui lui en est donnée avec la vie.

En effet, les objets sensibles ne nous occupent et ne nous attachent tant, que parce qu’ils sont l’assemblage réduit et visible de toutes les vertus et propriétés invisibles renfermées entre le degré de la série des choses auquel ils commencent à être, et celui des degrés auquel ils ont le pouvoir de se manifester. Oui ces objets ne sont autre chose que ces propriétés quelconques antécédentes à eux, sensibilisées ; comme une fleur est la réunion visible de toutes les propriétés qui existent invisiblement, depuis sa racine jusqu’à elle. Tous les objets renferment une portion de cette échelle, chacun selon leur mesure et leur espèce ; et la nature entière n’existant que par cette même loi n’est autre chose qu’une plus grande portion de cette échelle des propriétés des êtres.

C’est donc pour cela que les objets sensibles fixent tant notre attention, qu’ils nous inspirent tant d’intérêt, et qu’ils aiguillonnent tant notre curiosité : aussi c’est moins ce que nous voyons en eux que ce que nous n’y voyons pas, qui nous attire, et est le véritable but de nos recherches ; et c’est pourquoi, lorsque les plus éloquents naturalistes s’efforcent de nous charmer par l’élégance avec laquelle ils décrivent ce qu’il y a de visible et de palpable dans ces objets sensibles, ils ne remplissent pas l’emploi qu’ils semblaient avoir pris auprès de la nature. Ils ne nous disent rien de ce que cette nature était sensée leur dire elle-même, de préférence aux autres hommes, ou de cette série de propriétés antécédentes, et de cette progression cachée dont elle n’est, soit en général, soit en particulier, que le terme ostensible et indicateur. Ils trompent notre attente en ne satisfaisant pas en nous ce besoin ardent et pressant, qui nous porte moins vers ce que nous voyons dans ces objets sensibles, que vers ce que nous n’y voyons pas.

Ils ne satisfont pas non plus leur propre attente, ni ce même besoin qui les a sûrement pressés souvent comme les autres mortels ; et ils ont beau se séduire eux-mêmes, et nous étonner par la perfection et le coloris de leurs tableaux, il n’en est pas moins vrai qu’intérieurement et pour sa satisfaction, leur esprit, comme le nôtre, attendait sur tous les objets de la nature qui nous environnent quelque instruction plus substantielle que celle de ces peintures.

Mais ce besoin, pourquoi se fait-il sentir dans notre être ? C’est parce que nous renfermons, par privilège, sur tous les objets sensibles et sur la nature elle-même, toutes les propriétés antécédentes qui se trouvent entre le point suprême de la ligne universelle des choses et nous ; voilà ce qui constitue cette clef de la nature qui nous est donnée avec la vie, et c’est par là que nous avons le pouvoir d’embrasser tous les degrés de la série, et d’interroger tout ce qui se manifeste de sensible dans ces divers degrés ; au lieu que les objets sensibles et la nature elle-même, ne renferment qu’une partie de cette grande échelle.

Voilà pourquoi ceux qui, avant d’avoir analysé l’homme, s’appuient sur la nature pour attaquer la vérité, de même que pour la défendre, marchent en imprudents, et ne peuvent faire faire que des faux pas à ceux qui les écoutent. Gomment parler, pour ou contre, de ce qui est dans un palais, si on ne s’est pas muni de la clef qui doit en ouvrir la porte ? Oui, cette clef, qui, dans toutes les discussions de ce genre, doit avoir le pas ; qui ne tient son rang ni des objets sensibles ni des livres traditionnels ; qui par conséquent doit avoir sa marche à elle, et tenir dans le silence tous ces témoins secondaires, jusqu’à ce qu’elle juge à propos de les interroger, est la sublime dignité de notre être, qui nous appelle à planer sur l’universalité des choses.

Mais comment ferions-nous usage de notre prééminence, si les propriétés qui nous appartiennent n’étaient pas développées en nous, si nous les séparions du sommet de la ligne universelle auquel elles sont liées par leur essence, duquel elles peuvent seules sentir et nous démontrer l’existence, et qui est à la fois la source nécessaire et la racine exclusive d’où elles puissent tenir leur activité.

Voilà ce qui m’a fait croire que c’était en même temps pour nous une obligation et un droit de travailler à étendre notre existence, nos lumières et notre bonheur, en ranimant et vivifiant les rapports originels que nous avons avec cette suprême source, et qui sont comme enfouis et concentrés en nous par des causes que nous pourrions également connaître et qu’il nous serait impossible de nier.

En outre, j’ai cru que la plus étonnante de toutes les connaissances que nous pouvions acquérir était celle de l’amour inépuisable de cette source suprême pour ses productions, qui la fait voler journellement au-devant de nous, dans tous les précipices où nous nous trouvons, et qui l’engage à se modifier et à s’insinuer partout dans nos blessures, comme fait l’industrieuse tendresse d’une mère, dont la pensée inquiète se porte continuellement dans les blessures de son enfant, et répare en esprit tous les dérangements qu’il a pu éprouver ; et comme font nos remèdes matériels pour nos plaies et nos maladies journalières.

Etant déjà convaincu par mes observations de toutes ces vérités importantes et fondamentales, qui existent dans tous les hommes avant que d’exister dans aucun livre, j’ai cru que par conséquent elles devraient toujours être étudiées par nous-mêmes et en nous-mêmes, avant que de nous jeter dans le dédale des traditions. Car on ne saurait calculer tous les maux qui ont été versés sur la terre et dans l’esprit de l’homme par les maladroits ou les fourbes, qui n’ont su marcher que par ces traditions. Aussi je pressens avec joie que le temps viendra, et il n’est pas loin, où les docteurs purement traditionnels perdront leur crédit. Ce sont ceux dont les ignorances et les maladresses servent de reflet à l’orgueil du philosophe qui voit leur incapacité ; à l’aveugle et avilissante crédulité du simple qui ne voit d’autre divinité qu’eux, et à l’animosité des sectes qui se croient en mesure, et posséder la vérité quand elles se sont jetées à l’autre extrémité des erreurs qu’elles leur reprochent. Lorsque ce miroir à tant de facettes ne subsistera plus, le philosophe ne sera plus arrêté par l’obstacle qui le repousse ; le simple pourra porter ses yeux jusqu’au trône de la vérité sans les concentrer dans ses intermèdes ; les sectes pourront avoir le loisir d’apercevoir ce qui leur manque ; et Mahomet lui-même, n’ayant plus d’antagoniste, reconnaîtra sa nudité : car il est écrit qu’ils seront tous enseignés de Dieu. Tel est le plan de la providence. Malheur à ceux qui s’opposeront ou retarderont l’effet de ses desseins !

Pénétré comme je le suis des vérités fondamentales qui sont dans l’homme avant d’être dans aucun livre, j’ai goûté, je vous l’avoue, une joie inexprimable de trouver ensuite une conformité parfaite entre une partie de ces vérités et la foi de nos pères pour nos écritures saintes, qui pour lors sont devenues pour moi ce que doivent être toutes les traditions vraies, c’est-à-dire les témoins d’un fait dont l’existence m’était démontrée par ma propre nature, et dont je n’eusse eu aucun doute, quand même nos livres saints ne m’en auraient pas parlé. [...]

J’ai trouvé en outre des rapports si frappants entre l’autre partie de ces vérités et les traditions des chrétiens, que j’ai grandement suspecté la croyance opiniâtre de ma nation, et que je la crois dans un profond aveuglement. »

(Discours du Juif Eléazar, dans le « Crocodile ».) *


Je t’avoue, mon ami, qu’avec tant de données qui sont offertes aux observations pour appuyer leurs principes religieux, je suis peiné de ne leur en voir jamais employer aucune, et les abandonner toutes pour recourir à des livres et à des miracles. Les livres sacrés qu’ils nous citent sont naturellement à une telle distance de la croyance et de la pensée de l’homme, qu’il n’est pas étonnant de leur voir manquer leur but avec de pareilles armes. Les vérités dont il s’agit sont antérieures à tous les livres : si l’on ne commence pas par apprendre à l’homme à lire ces vérités dans son être, dans sa situation ténébreuse en opposition avec la soif de son cœur pour la lumière, enfin dans le mouvement et le jeu de ses propres facultés, il les saisit mal dans les livres : au lieu que si, par l’active inspection de sa propre nature, il s’est déjà vu tel qu’il est, et a pressenti ce qu’il peut être, il reçoit sans peine les confirmations qu’il en peut trouver dans les traditions, et qui ne font plus alors que venir à l’appui d’un fait déjà existant et reconnu par lui.

(Lettre à un ami sur la Révolution française.)