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Schelling

Marquet : L’histoire de Dieu (1809-1827)

Jean-François Marquet

samedi 2 août 2014

Extrait du chapitre sur Schelling du livre « La philosophie allemande », dir. Dominique Folscheid’’

Cette révolution va s’opérer, en 1809, avec les Recherches philosophiques sur la liberté liberdade
liberté
freedom
liberdad
La liberté est la faculté d’agir selon sa volonté sans être entravé par le pouvoir d’autrui. Elle est définie :

* négativement : absence de soumission, de servitude, de contrainte exercée par autrui. L’être humain est indépendant.

* positivement : autonomie et spontanéité du sujet rationnel ; les comportements humains volontaires se fondent sur la liberté et sont qualifiés de libres.
humaine et les problèmes qui s’y rattachent. De toutes les ouvres de Schelling, c’est celle qui, au XXe siècle, sera la plus lue, la plus traduite et la plus commentée (notamment par Heidegger). Cette faveur peut étonner, s’agissant d’un écrit relativement mal mal
kakos
Le mal est la "possibilité de l’impossible", sans laquelle l’Infini ne serait pas l’Infini. (Frithjof Schuon)
composé et souvent peu original (Schelling a beaucoup emprunté à Jacob Boehme et surtout au théosophe Franz von Baader, auquel l’unit alors une amitié sans lendemain) ; elle s’explique dans la mesure où, après deux siècles d’idéalisme, ce livre marque le premier essai d’une métaphysique Metaphysik
métaphysique
metafísica
metaphysics
concrète qui aura, ensuite, tant d’illustres partisans. Mais le principe Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle
de cette métaphysique n’est pas déjà ce que seront le « vouloir-vivre » de Schopenhauer, la « volont voluntas Notre volonté n’est pleinement humaine que par sa participation opérative aux vérités concernant Dieu et nos fins dernières. [Frithjof Schuon] é de puissance acte
puissance
energeia
dynamis
 » de Nietzsche, ou l’ « élan vital » de Bergson : il porte encore le nom propre de Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
(dont Schelling avait été jusqu’alors, nous l’avons vu, plutôt économe) et ce Dieu est toujours pensé selon la formule qui, depuis 1794, sert à Schelling pour désigner l’absolu Absolu
Absoluto
Absolute
Absoluteness
- celle du sujet sujet
objet
La notion du « sujet », loin de n’être que psychologique, est avant tout logique et principielle et ne saurait se restreindre par conséquent à aucun ordre particulier ; la subjectivité évidente des facultés de sensation prouve déjà que le couple sujet-objet n’appartient pas au seul domaine de la psychologie. [Frithjof Schuon]
-objet (S = O).

Au point de départ, avant toute création Création
Criação
criação
creation
creación
naturelle ou spirituelle, cette formule S = O désigne l’absolu comme indifférence ou neutralité du sujet et de l’objet, de l’étant et de l’être ser
être
being
ón
Le concept d’être désigne en général ce que nous ressentons exister d’une manière ou d’une autre dans la perception, qu’elle soit sensible ou intelligible. L’étude de l’être est appelée ontologie ou métaphysique.
(pour Schelling, à la différence de Heidegger, l’étant, parce que sujet, est virtuellement supérieur à l’être Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
), ou encore de l’essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
(Wesen) et de ce qui est sinon déjà existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
(car l’existence actuelle suppose une sortie de l’indifférence), du moins fondement Grund
Fundament 
fondement
fundamento
Fundamente
fondations
fondation
d’existence (Grund zur Existenz) ? Kant, dans la Critique de la raison dianoia
la raison
raison discursive
reason
razão
razón
pure, avait déjà montré que l’idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
de Dieu était la synthèse (nullement évidente) de deux idées d’origine différente, celle de l’ens realissimum (l’être souverainement réel, i.e. l’être en général, dont toute chose est la détermination et la limitation), et celle de l’existant nécessaire ; ces deux idées répondaient du reste à deux besoins irréductibles de la raison - la première, au besoin de penser toute forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
réelle sur le fond général de l’expérience expérience
aisthesis
perception
aísthesis
sensation
experiência
sensação
percepção
impressão
impression
impresión
percepción
sensación
possible, la seconde, au besoin de trouver, dans la remontée de condition en condition un inconditionné qui conjure le cauchemar du « d’où viens-je ? ». Schelling va penser en Dieu même ce que Kant disait, plus timidement, de notre seule idée de Dieu : il va distinguer en lui deux aspects ou deux pôles, l’un L'Un
hen
hén
L’Un, en philosophie ou en mystique, désigne le Principe suprême, souvent donné comme impensable et ineffable. Historiquement, cette notion prend tout son essor, en philosophie, à partir du néoplatonisme de Plotin au milieu du IIIe siècle. Grammaticalement, le mot « un » est ici employé comme substantif et avec majuscule (comme « Dieu » ou « Être »). Le mot s’oppose principalement à Multiple (dès Platon) et entre dans la liste des transcendantaux (avec Être, Bien, Vrai, Beau... qui sont au-delà des catégories et peuvent se convertir : Un = Bien = Beau). C’est l’Un-Dieu, l’Un-principe, mesure suprême.
( = S) selon lequel il est proprement Dieu, i.e. « l’être de tous les êtres » (das Wesen aller Wesen), l’universel absolu, l’essence qui se communique à tout - l’autre ( = O) selon lequel il est lui-même un existant pour soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
 ; et comme, en 1809 il traduit tous ses concepts dans le registre du vouloir (d’où la formule que souligne Heidegger : « il n’y a, en dernière instance, pas d’autre être que le vouloir » (VII, 350), le premier aspect répondra à ce qui en Dieu est bonté et amour amour
eros
éros
amor
love
, le second à son ipséité, à ce qui en lui est rigueur, refus, fermeture sur soi. On ne doit pas, en effet, penser Dieu comme bonté, diffusion, essence universelle sans le penser simultanément comme un être et lier son universalité à une base concrète et effective qu’il trouve comme ayant depuis toujours été là et qui représente en lui le principe proprement obscur (car toute intelligibilité vient de l’essence), sa « nature nature
physis
phusis
phúsis
Le grec phúsis dérive de la racine indo-européenne bhû-, qui a donné en sanskrit comme verbe : "devenir", "se produire", "avoir lieu" ; comme non : "terre", "sol", "lieu", "état", "condition". Peut désigner aussi bien l’origine, que le déroulement et le résultat de tout processus. (Luc Brisson)
 » ou la « force » (Stàrke) par laquelle il « consiste » (besteht) (VIII, 65). Il pourra certes sembler étrange, et même contradictoire, de faire correspondre l’ipséité de Dieu à ce qui, en Lui, n’est pas proprement Lui-même ; mais après tout, en l’homme homme
anthropos
hommes
humanité
L’homme est la personnification d’une alternative aux dimensions qui échappent à sa vision immédiate ; en d’autres termes, la raison d’être même de la condition humaine est de choisir, et de faire le bon choix : d’opter pour la participation libératrice à l’Etre nécessaire, et non pour l’errance asservissante dans le labyrinthe du possible et en direction du néant. (Frithjof Schuon, Perspectives spirituelles et faits humains)
lui aussi, ce qui joue le rôle de fondement d’existence - sa nature, ou son corps Körper
corpo
corps
soma
cuerpo
body
- n’est-il pas ce qui est à la fois en lui le plus radicalement intime et le plus totalement étranger, alors qu’il a sa vraie vie vie Le philosophe Michel Henry définit la vie d’un point de vue phénoménologique comme ce qui possède la faculté et le pouvoir « de se sentir et de s’éprouver soi-même en tout point de son être ». Pour lui, la vie est essentiellement force subjective et affectivité, elle consiste en une pure expérience subjective de soi qui oscille en permanence entre la souffrance et la joie. dans ses pensées ou ses sentiments ?

Au commencement, donc, Dieu est l’identité, l’in-différence de ces deux pôles ou, pour continuer à transposer en termes volontaristes, il est liberté pure à leur égard, et, dans cette neutralité, un simple Ça (Es). La création va être l’événement par lequel Dieu se pose comme Lui-même, et devient ainsi quelqu’un de personnel, un Lui (Er). Ici se pose un problème, car au niveau du comme, de l’être en acte, la contradiction des deux pôles de la divinité divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
ne peut pas ne pas éclater. En 1810, dans ses conférences de Stuttgart, Schelling pensera encore que Dieu, dans la création, se pose simultanément comme chacun d’eux : « Dieu se pose comme première puissance, comme inconscient, mais il ne peut pas se contracter comme réel sans s’épandre en même temps temps Philosophes, scientifiques et hommes de la rue ont bien souvent des vues différentes sur ce qu’est le temps, et les progrès des uns influencent les autres depuis des siècles. comme idéal, il ne peut pas se poser comme réel, comme objet, sans en même temps se poser comme sujet (sans libérer par là l’idéal) ; et les deux sont un seul acte, les deux sont absolument simultanés ; avec sa contraction effective comme réel est posée son expansion comme idéal » (VII, 434). Mais très vite, le philosophe va devoir admettre que la personnalisation de la liberté initiale (l’Ungrund, le sans-fond), son individuation vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
singularidade
individuation
séparation
en Dieu (Dieu signifiant la liberté révélée comme telle), ne peut avoir lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
que par une histoire où la rigueur ( = O) est première, puis est dominée par l’amour ( = S) avant que n’interviennent la reconnaissance et l’accord mutuel des deux (S = O). Mais la « rigueur » (le pôle objet) désigne, nous l’avons vu, la « nature » ou le « fondement d’existence » de Dieu, ce qui en Lui n’est pas Lui-même : il en résulte que Dieu doit donc commencer sa Révélation Révélation La Révélation (on emploie généralement une majuscule dans cette acception du mot) est, pour une religion, la connaissance qu’elle affirme détenir de source divine. Les manifestations divines par lesquelles cette connaissance est parvenue aux hommes sont tantôt des apparitions (théophanies), tantôt l’inspiration à des prophètes de textes considérés comme sacrés. Les religions rattachées à la trilogie judaïsme-christianisme-islam, en particulier, sont dites révélées. en se posant comme ce qu’il n’est pas vraiment, ou en laissant se poser comme tel ce qui n’est pas Lui-Même. Dans le style algébrique propre à notre auteur, où A désigne le sujet et B l’objet, on peut dire que A doit se poser comme B, pour, sur ce fond, se re-poser lui-même comme A2 avant de s’élever à une troisième puissance qui marque la reconnaissance et l’égalisation des précédentes : A3 / (A2 = (A = B)).La création et/ou la révélation révélation Le terme de révélation doit être réservé précisément à la communication d’une connaissance que l’intelligence humaine ne pouvait pas atteindre à partir de l’expérience. (Claude Tresmontant) n’est donc que l’histoire d’un même terme (A, ou Dieu) qui revient à trois trinité
trois
triade
ternaire
L’archétype divin de tous les ternaires positifs est la trinité védantine Sat, Chit, Ananda : Dieu, à partir de son Essence surontologique, est pur "Être", pur "Esprit", pure "Félicité". Quand la trinité est horizontale, elle exprime les facultés a priori divines ; quand elle est verticale, elle exprime les tendances cosmiques. [Frithjof Schuon]
puissances différentes, se fait trois personnes différentes - d’où trois « âges du monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
 » (Weltalter) correspondant au Père, au Fils et à l’Esprit esprit
pneuma
espírito
spirit
mente
mind
.

Mais, demandera-t-on, pourquoi tout cela a-t-il commencé ? pourquoi l’absolu s’est-il jeté dans l’objectivité subjectivité
objectivité
Il faut distinguer dans l’objectivation universelle deux modes fondamentaux, - l’un « subjectif » et l’autre « objectif », - dont voici le premier entre l’objet comme tel et le Sujet pur et infini se situe en quelque sorte le Sujet objectivé, c’est-à-dire l’acte cognitif qui ramène l’objet brut, par analyse et par synthèse, au Sujet : cette fonction objectivante (par rapport au Sujet qui alors se projette pour ainsi dire sur le plan objectif) ou subjectivante (par rapport à l’objet qui est intégré dans le subjectif et ramené ainsi au Sujet divin) est l’esprit connaissant ou discernant, l’intelligence manifestée, la conscience relative, donc susceptible d’être à son tour objet de connaissance. [Frithjof Schuon]
, comment « l’éternelle liberté est-elle tombée dans le monde terrible de l’être » ? Dans la première version des Ages du Monde (1811), Schelling admet que Dieu a bel et bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
été capturé par son propre être (= O), qu’il l’a attrapé à la manière d’une maladie, alors qu’ « auparavant », dans sa liberté pure, il était comme n’étant pas ; mais, une fois posé dans l’être, Dieu ne peut plus en sortir, il devient, comme plus tard chez Schopenhauer, un vouloir aveugle et déchaîné, incapable par lui-même de se reprendre. Pour Schopenhauer, la volonté finit par engendrer une créature - l’homme - capable de la rédimer en l’abolissant, dans l’art Kunst
arte
art
ou la sainteté sainteté Les saints sont des hommes ou des femmes distingués dans les diverses traditions religieuses par leur relation particulière avec le divin et leur élévation spirituelle. Wikipédia  ; pour Schelling, plus fidèle (?) au modèle théologique, Dieu ne peut se tirer de la ténébreuse démence où il s’est perdu qu’en se posant (s’engendrant) à une puissance supérieure (A2, ou S2) dans un Fils qui est le Verbe, le mot ou le sens (Verstand) de l’énigme qu’il est devenu à lui-même dans son désir désir
epithymia
epithymía
épithymétikon
épithymia
, son angoisse Angst 
angoisse
angústia
anxiety
angustia
angstbereit
prêt à l’angoisse
ängsten
s’angoisser
angustiar-se
, son vouloir initial : car tout existant « dans la plénitude croissante de son intériorité ne cherche rien rien Le mot rien désigne une absence de chose(s), sans la notion de dénombrement ou de concept mathématique qui s’attache au nombre zéro. « Il n’y a rien ici » signifie qu’aucun objet n’est présent, sans a priori sur la nature des objets qui auraient pu se trouver à l’endroit considéré. d’autre que le mot, le Verbe (das Wort) par lequel il peut être exprimé, libéré, épanoui, et partout seul le mot engendré ou trouvé résout le conflit interne » (Schröter, 57). Cet engendre-ment du Fils (S2) est l’événement central, le présent par excellence arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
qui rejette au passé la captivité, la confusion du sujet dans l’objet (S -> O) ; il désigne le moment de la décision (Entscheidung) où Dieu se pose comme Dieu en mettant au passé son non-comme : ainsi de l’homme, qui lui aussi n’a de présent authentique que s’il sait s’arracher au passé au lieu de le prolonger indéfiniment. Pour le Schelling des Ages du Monde comme plus tard pour Heidegger, la temporalité authentique est une temporalité structurée, une décision résolue qui articule en les confrontant passé, présent et avenir, alors que la temporalité inauthentique dure dans une continuité indifférenciée.

Dieu posé comme Dieu s’identifie donc au Fils, i.e. à ce qui en Lui correspond au pôle du sujet, de l’essence, de l’amour et de la lumière lumière La lumière semble avoir fait l’objet d’une interprétation symbolique dès que les hommes se sont mis à croire dans un au-delà. Depuis la possible déification du feu, devenu élément vital pour l’Homme préhistorique, puis l’un des quatre éléments de la philosophie de la Grèce antique, jusqu’à la théologie chrétienne de Dieu comme "lumière des lumières", l’illumination étant présente dans de nombreuses religions, on n’a eu de cesse que de lui accorder des origines et vertus surnaturelles.  ; sans ce Fils qui est son Verbe, il n’est que désir, fureur, angoisse, et donc peu différent du diable diable
diabolos
malin
adversaire
diabo
devil
(ainsi pour l’homme : si le Fils ne re-naît pas dans son cour, il ne peut que retomber dans les mains du Père et de sa colère). Le passé est le lieu infernal et panique de la confusion du sujet et de l’objet, de l’étant et de l’être ; le présent est le temps du Fils et de la séparation, ce terme étant pris dans son sens chimique (ou plutôt alchimique) : le Fils, la lumière (S2) libère peu à peu l’élément paternel (originellement subjectif et divin) de l’être (objectif) qu’il avait contracté, et ce processus correspond au processus même de la création, dans laquelle le subjectif surgit peu à peu de l’objectivité matérielle et pesante (« un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres », dira Nerval) - jusqu’au moment futur où le Fils libérateur et le Père libéré communieront dans la reconnaissance mutuelle de l’Esprit-Saint Esprit-Saint
Saint-Esprit
Espírito Santo
Holy Ghost
Holy Spirit
Le Saint-Esprit représente, comme la Vierge, le mystère du divin Amour. [Frithjof Schuon]
. A vrai dire, ce futur aurait déjà dû arriver - l’homme aurait dû être le lieu de cette reconnaissance, le lieu où le sujet se dégage décidément de l’objet et où le Père vient à la rencontre du Fils : aujourd’hui encore, nous éprouvons du reste notre pensée comme un tel dialogue entre un principe, en nous, immémorial et inconscient (notre « mémoire », qui, comme chez saint Augustin, correspond au Père) et un principe conscient, éternellement jeune, l’entendement (Verstand) ou le Fils. Mais il s’agit là d’une expérience exceptionnelle : en fait, l’Homme (Adam, l’homme unique qui vit en nous tous) n’a pas voulu être simple lieu de reconnaissance, il a prétendu être pour soi en s’appropriant le principe de l’ipséité divine ( = O) qui avait été peu à peu refoulé par la création - et, ce faisant, il a réveillé ce principe et est tombé à son tour en son pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
. C’est ainsi que sa conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
s’est trouvée soumise à un principe obscur, interne (puisqu’il était refoulé en elle), mais re-devenu, par sa faute, plus fort qu’elle : cette soumission prenant l’aspect d’une religion religion Le contenu et la raison d’être des religions est le rapport entre Dieu et l’homme ; entre l’Être nécessaire et l’existence contingente. C’est ce rapport qui donne aux religions toute leur puissance et toute leur légitimité ; c’est au contraire leur revendication confessionnelle d’absoluité qui constitue leur relativité. (Frithjof Schuon) spontanée et « sauvage », le paganisme ou culte d’un faux Dieu - non pas d’un Dieu inexistant ou illusoire, mais de cela, en Dieu, qui n’est pas divin, et qui relève de la pure puissance de son Grund. A la différence de Dieu, l’homme ne peut pas cependant se délivrer lui-même de cette possession en engendrant son Verbe : il est donc condamné à vivre le temps répétitif d’une histoire gelée, à moins que le Verbe lui-même (S2) n’intervienne à nouveau, mais cette fois sous une forme personnelle, comme il agissait dans la création sous la forme naturelle de la lumière (B ou O est lui aussi devenu dans la conscience un principe personnel, le « faux Dieu »). Le processus historique ou religieux de l’humanité est donc, comme le processus naturel, le surmontement progressif d’un principe obscur et fermé (le principe de la velatio) par un principe jeune et lumineux - conflit que traduit, dans la mythologie, l’opposition d’Ouranos-Kronos, le dieu « vieux » qui enferme et engloutit tout, et de Dionysos, le dieu enfant et libérateur ; mais là aussi cette tension se résout en réconciliation : le Christ est, en effet, la personnalisation ultime de A2 (ou S2) qui, sous cette forme, domine le diable (= B ou O personnifié), mais, en même temps, s’abandonne à ce qui en lui est divin, la colère, la jalousie, l’ipséité de Dieu (cela, en Lui, qui ne tolère aucun autre). Par cette soumission même, le Fils éteint la colère du Père et s’unit à lui dans la paix paix
paz
peace
définitive de l’Esprit : comme si la suprême révélation de Dieu exigeait paradoxalement que le Dieu révélé (posé comme tel) se re-voile dans l’incognito de la mort mort La mort d’un être vivant est l’arrêt irréversible de ses fonctions vitales : assimilation de nutriments, respiration, fonctionnement du système nerveux central. On la distingue d’un arrêt temporaire (hibernation, congélation). Elle est suivie de la décomposition de l’organisme mort sous l’action de bactéries ou de nécrophages. pour en résusciter.

Ce schéma historique, esquissé dès les Recherches... de 1809, restera stable dans toute l’ouvre ultérieure de Schelling (avec, naturellement, beaucoup de retouches et d’ajouts). Le vrai problème se situe au commencement : comment imaginer, en effet, un moment où Dieu était possédé par l’être, et comme aveugle et fou ? Si Schopenhauer et Nietzsche ne verront aucune difficulté à poser cet égarement comme l’état naturel du divin, une telle perspective reste inconciliable avec l’orthodoxie chrétienne, dont Schelling cherche alors à se rapprocher : d’où ses tentatives, dans les deux dernières versions des Ages du Monde (1813 et 1815), pour échapper à cette conséquence en posant Dieu dès le début comme libre. Dans la version de 1811, en effet, le Père n’est pas libre - il est seulement libéré par le Fils, et c’est alors seulement qu’il se résout (qu’il s’ouvre, sich entschliesst) à laisser la création se poursuivre : le Père n’est que libéré, le Fils libérateur, seul l’Esprit est la liberté originelle (l’Ungrund) « devenue révélée dans l’effectivité » (Schröter, 65), i.e. posée comme telle à la fin Ende
la fin
o final
o fim
el fin
finalité
finalidade
finalidad
the end
the goal
purpose
propósito
telos
télos
meta
. Les versions de 1813 et de 1815 vont modifier cette disposition en redéfinissant le rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
initial S = O. Selon ce nouveau point de vue, Dieu, en tant que sujet ou liberté pure (S) trouve devant Lui de toute éternité aion
aiôn
éon
éternité
eternidade
eternity
eternidad
l’être (O) comme un possible ou comme une tentation inévitable, mais qu’il lui est indifférent d’assumer en le réalisant ou non - qu’il peut, donc, accepter tau refuser, à moins qu’il ne choisisse tout simplement de ne pas choisir, et de maintenir l’équilibre initial d’attraction et de répulsion qui l’unit à cet être possible. Mais la présence présence Le sens du sacré, c’est aussi la conscience innée de la présence de Dieu, c’est sentir cette présence sacramentellement dans les symboles et ontologiquement en toutes choses. [Frithjof Schuon] du monde atteste que Dieu a choisi et, comme les deux formes de sa volonté (le refus et l’acceptation acceptation
aceitação
acceptación
) avaient un droit égal, il n’a pu que s’actualiser successivement sous ces deux formes, en commençant par le refus, qui est la plus immédiate (une non-volonté virant quasi spontanément en volonté qui ne veut pas). Dieu inaugure donc la création en actualisant ce qui, en Lui, refuse « naturellement » la création, et en en faisant le Grund de la révélation de sa volonté proprement divine, qui est volonté de créer - comme si la révélation du oui n’était jamais qu’un non surmonté. Par une « ironie » supérieure, il pose en premier ce qu’il ne veut pas vraiment, et où il n’agit que dans le voilement de l’incognito. Mais cette volonté négative, une fois actualisée, va « oublier » le dispositif dans lequel elle s’insère (sinon sa négation ne serait pas authentique), elle va oublier son caractère provisoire et s’affirmer obstinément (aveuglément) comme définitive. Nous sommes donc ainsi ramené, par un détour seulement plus compliqué, à l’hypothèse insoutenable d’un Dieu momentanément aveugle et fou. Schelling dans ses différentes tentatives pour rédiger Les Ages du Monde n’arrivera jamais à dépasser ce point décidément problématique. La solution, il ne l’obtiendra qu’au prix d’un retournement complet, élaboré durant ses années d’enseignement à Erlangen, puis à Munich. Mais c’est seulement, en fait, dans les leçons de Berlin (à partir de 1841) qu’il parviendra à l’ultime synthèse qu’il nous reste à présent à examiner.


Voir en ligne : Schelling