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Le mystère du signe

Borella : Symbole et Allégorie

Jean Borella

samedi 2 août 2014

Extrait de « Le mystère du signe »

 Existence d’un symbolisme dans la tradition juive

Il semble que ce soit Philon d’Alexandrie (20 av. J.C.-50 ap. J.C.) qui ait le premier formulé explicitement une doctrine de l’interprétation symbolique des Écritures. Empruntant le terme au vocabulaire grammatical de la rhétorique grecque, il lui donne le nom d’allégorie. Est-ce à dire, pour autant, qu’une telle interprétation était ignorée du judaïsme palestinien et ne fut connue que du judaïsme alexandrin [1] sous l’influence de l’hellénisme et de l’exégèse allégorique que les stoïciens pratiquaient sur les textes homériques ? Question importante, non seulement en soi, mais aussi relativement à l’exégèse de saint Paul, puisqu’on sait que c’est lui qui a offert aux chrétiens la caution scripturaire du terme allègoria pour désigner l’interprétation symbolique des Écritures.

De nombreux savants, J. Pépin en particulier [2], se prononcent en faveur de l’origine grecque de l’allégorisme juif, étant donné son absence dans le judaïsme palestinien, et son abondance dans le judaïsme hellénisé. Si l’on entend par allégorie le procédé d’interprétation mis au point essentiellement par les stoïciens, et qui consiste à voir dans les dieux et les récits de la mythologie religieuse des personnifications des forces naturelles (allégorie physique) ou des représentations imagées de vérités psychologiques (allégorie morale) [3], il est certain que cet allégorisme « philosophique » qui rationalise une expression naïve, inconsciente de son propre contenu, est profondément étrangère à la foi d’Israël. Mais si l’on fait d’allègoria un synonyme de symbolon, alors il est évident que l’interprétation spirituelle et mystique des Écritures est bien antérieurs à la rencontre alexandrine du judaïsme et de la philosophie grecque. A vrai dire, d’ailleurs, c’est le contraire qui serait à nos yeux insoutenable, parce que tout simplement impossible : le symbolisme sacré est l’essence de toute expression religieuse, sans aucune exception, et nous n’avons nullement besoin de preuves historiques pour l’affirmer [4].

C’est d’ailleurs la révélation elle-même qui affirme (symboliquement) la réalité de sa double signification. YHVH dit ainsi à Ezéchiel : « Ouvre ta bouche et mange ce que je te donne. Alors je regardai et voici : une main se tendait vers moi, dans laquelle se trouvait un livre enroulé, et il déroula ce livre devant moi, et il était écrit à l’intérieur et à l’extérieur » [5].

Cette injonction d’avoir à manger un livre écrit à l’intérieur et à l’extérieur (qui est d’ailleurs elle-même symbolique), c’est-à-dire d’avoir à connaître un message qui possède un sens manifeste et visible, et un sens invisible et mystérieux, fut essentiellement mise en pratique par les prophètes qui, réinterprétant certains événements fondamentaux et fondateurs de l’Histoire sainte d’Israël (Adam et le Paradis, le Déluge, l’Exode, etc.) les transforment en figures symboliques et sacrées, en « types » dans le langage paulinien, dans lesquelles se déchiffrent plus ou moins clairement, non seulement le destin futur d’Israël, mais aussi celui de l’âme humaine. C’est la suite même des textes de l’Écriture Sainte qui se présente comme une reprise herméneutique des Écritures primitives et archétypiques. Les travaux des spécialistes ne laissent donc place à aucun doute concernant l’existence d’une « typologie » (c’est-à-dire d’une interprétation qui voit dans les événements passés le type - la figure - d’événements futurs d’ordre spirituel et religieux) proprement vétéro-testamentaire [6].

Indépendamment des témoignages que présentent les Saintes Écritures, l’étude de l’exégèse juive palestinienne conduit aux mêmes conclusions. Dans un exposé où il se propose d’examiner l’exégèse talmudique telle qu’elle a été pratiquée « dans les Académies de Palestine et de Babylone », le P. Bonsirven écrit : « En fait, chez les rabbins, les interprétations allégoriques sont rares » [7]. Mais, précise-t-il, cela n’est vrai que si l’on prend allégorie au sens strict. Au contraire, si on appelle « allégorie ce qui est parabole ou symbole » alors on peut dire qu’elle est tout entière allégorique : « Partout on ressent la même impression : il s’agit moins d’allégorie proprement dite que des formes élémentaires de l’allégorie, à savoir d’interprétations métaphoriques ou symboliques » [8].

Au demeurant, l’existence d’une exégèse symbolique d’origine palestinienne est désormais attestée par la découverte des Manuscrits de la Mer Morte, à Qumrân. Les fragments qu’on y a trouvés nous montrent une exégèse qui « pratiquait ordinairement la typologie, celle d’Adam et de Moïse en particulier » [9].


Voir en ligne : Jean Borella


[1On sait, en effet, qu’on peut distinguer, dans l’étude de la religion juive durant les trois derniers siècles avant J.C., et dans les siècles suivants, deux sortes de judaïsme, selon qu’il s’agit des Juifs restés en Palestine, ou des Juifs de la diasporah qui se sont répandus dans tout le Bassin méditerranéen, assimilant la culture grecque en même temps que la langue qui servait alors d’« idiome véhiculaire » à la plupart des peuples. C’est au sein de cette diasporah hellénisée, dont Alexandrie est le centre intellectuel, que naquirent les versions grecques de la Torah, dont la version des Septante est la plus célèbre (IIIe siècle av. J.C.). Il existait d’ailleurs également des versions latines (et donc pré-chrétiennes), car les communautés juives à Rome étaient également importantes. (Jean Daniélou, Histoire des Doctrines chrétiennes avant le Concile de Nicée, vol. III : « Les Origines du christianisme latin », Cerf, 1978, p. 21 sq.).

[2J. Pépin, Mythe et Allégorie, p. 225 sq.

[3Voir l’exposé, estimé très fidèle, que Cicéron donne dans son De natura Deorum, II, 28, 70-71 ; et J. Pépin, Mythe et Allégorie, p. 126 sq.

[4Nous avons pourtant entendu un savant hébraïsant nous affirmer que la révélation juive excluait tout symbolisme !

[5Ezéchiel, II, 8-10.

[6Entre autres ouvrages, nous renvoyons à Jean Daniélou, Sacramentum futuri, Etudes sur les origines de la typologie biblique, Beauchesne, 1950, pp. 4-14, 131 sq., etc. ; également du même auteur, Histoire des doctrines chrétiennes avant Nicée, vol. I, Théologie du judéo-christianisme, Desclée, vol. I, 1958, pp. 101 sq.

[7Joseph Bonsirven, Histoire de l’exégèse juive, article du Dictionnaire de la Bible. Supplément, t. IV, Letouzey et Ané, 1949, col. 561-569.

[8Ibid. col. 566. Notons en passant l’imprécision terminologique de ce texte, si l’on se souvient que l’allégorie, pour Quintilien (donc au sens propre), est une « métaphore continuée ».

[9Daniélou, op. cit, p. 101.