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Le mystère du signe

Borella : Symbole et Allégorie

Jean Borella

samedi 2 août 2014

félicité
felicidade
bonheur
felicidad
happiness
Bonne chance ou fortune ; le mot grec est un composés fait sur daimon (puissance divine, dieu, destin). (selon R. Guérineau)

 Existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
d’un symbol symbolon
symbolisme
symboles
symbole
Étymologie grecque : sym-balleîn = « jeter ensemble ». Correspondance naturelle de signifiant à signifié, chez les ésotéristes. (Pierre Riffard)
isme dans la traditio diadosis Selon René Guénon, la Tradition, est par essence d’origine « supra-humaine », c’est même très exactement là sa juste définition et rien de ce qui est traditionnel ne peut être qualifié de tel sans la présence de cet élément fondamental, vital et axial, qui en détermine le caractère propre et authentique. (Jean-Marc Vivenza, DICTIONNAIRE DE RENÉ GUÉNON) n juive

Il semble que ce soit Philon d’Alexandrie Alexandrie
Alexandria
L’École d’Alexandrie désigne le mouvement platonicien qui a fleuri à Alexandrie entre le IVe et le VIIe siècles apr. J.-C., dont l’initiateur avait été Ammonius Saccas, le maître de Plotin. (d’après Y. Lafrance)
(20 av. J.C.-50 ap. J.C.) qui ait le premier formulé explicitement une doctrine de l’interprétation symbolique des Écritures. Empruntant le terme au vocabulaire grammatical de la rhétorique grecque, il lui donne le nom d’allégorie. Est-ce à dire, pour autant, qu’une telle interprétation était ignorée du judaïsme palestinien et ne fut connue que du judaïsme alexandrin [1] sous l’influence de l’hellénisme et de l’exégèse allégorique que les stoïciens pratiquaient sur les textes homériques ? Question importante, non seulement en soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
, mais aussi relativement à l’exégèse de saint Paul, puisqu’on sait que c’est lui qui a offert aux chrétiens la caution scripturaire du terme allègoria pour désigner l’interprétation symbolique des Écritures.

De nombreux savants, J. Pépin en particulier [2], se prononcent en faveur de l’origine grecque de l’allégorisme juif, étant donné son absence dans le judaïsme palestinien, et son abondance dans le judaïsme hellénisé. Si l’on entend par allégorie le procédé d’interprétation mis au point essentiellement par les stoïciens, et qui consiste à voir dans les dieux et les récits de la mythologie religieuse des personnifications des forces naturelles (allégorie physique) ou des représentations imagées de vérités psychologiques (allégorie morale) [3], il est certain que cet allégorisme « philosophique » qui rationalise une expression naïve, inconsciente de son propre contenu, est profondément étrangère à la foi
foi
faith
pistis
Croire sincèrement, c’est croire comme si on voyait ; c’est admettre avec tout notre être ; c’est donc se détacher du multiple, du divers, de tout ce qui n’est pas l’Un ; c’est toute la voie, jusqu’à l’union. [Schuon]
d’Israël. Mais si l’on fait d’allègoria un synonyme de symbolon symbolon
symbolisme
symboles
symbole
Étymologie grecque : sym-balleîn = « jeter ensemble ». Correspondance naturelle de signifiant à signifié, chez les ésotéristes. (Pierre Riffard)
, alors il est évident que l’interprétation spirituelle et mystique des Écritures est bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
antérieurs à la rencontre alexandrine du judaïsme et de la philosophie grecque. A vrai dire, d’ailleurs, c’est le contraire qui serait à nos yeux insoutenable, parce que tout simplement impossible : le symbolisme sacré est l’essence essence
ousía
Les termes "substance" et "essence" sont souvent synonymes, mais à rigoureusement parler, le premier terme suggère une continuité, et le second, une discontinuité ; le premier se référant plutôt à l’immanence, et le second, à la transcendance. [Frithjof Schuon]
de toute expression religieuse, sans aucune exception, et nous n’avons nullement besoin de preuves historiques pour l’affirmer [4].

C’est d’ailleurs la révélation Révélation La Révélation (on emploie généralement une majuscule dans cette acception du mot) est, pour une religion, la connaissance qu’elle affirme détenir de source divine. Les manifestations divines par lesquelles cette connaissance est parvenue aux hommes sont tantôt des apparitions (théophanies), tantôt l’inspiration à des prophètes de textes considérés comme sacrés. Les religions rattachées à la trilogie judaïsme-christianisme-islam, en particulier, sont dites révélées. elle-même qui affirme (symboliquement) la réalité de sa double signification. YHVH dit ainsi à Ezéchiel : « Ouvre ta bouche et mange ce que je te donne. Alors je regardai et voici : une main se tendait vers moi, dans laquelle se trouvait un livre enroulé, et il déroula ce livre devant moi, et il était écrit à l’intérieur et à l’extérieur » [5].

Cette injonction d’avoir à manger un livre écrit à l’intérieur et à l’extérieur (qui est d’ailleurs elle-même symbolique), c’est-à-dire d’avoir à connaître connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
un message qui possède un sens manifeste et visible, et un sens invisible et mystérieux, fut essentiellement mise en pratique par les prophètes qui, réinterprétant certains événements fondamentaux et fondateurs de l’Histoire sainte d’Israël (Adam et le Paradis Paradis Tout le drame qui se joue entre l’Infini et l’Existence se trouve symbolisé dans l’histoire du Paradis terrestre. Tout le problème est dans le fait que le serpent se trouvait au Paradis. S’il n’y avait pas été, le Paradis eût été Dieu, ou plutôt, il n’aurait pas pu avoir d’existence séparée. Exister, c’est ne pas être Dieu, donc être « mauvais ». Frithjof Schuon] , le Déluge, l’Exode, etc.) les transforment en figures symboliques et sacrées, en « types » dans le langage langage Le langage est un ensemble de signes (vocaux, gestuel, graphiques, tactiles, olfactifs, etc.) doté d’une sémantique, et le plus souvent d’une syntaxe (mais ce n’est pas systématique[1]). Plus couramment, le langage est un moyen de communication. paulinien, dans lesquelles se déchiffrent plus ou moins clairement, non seulement le destin Schicksal 
Geschick
Ge-schick
schicksalhaft
destin
co-destin
fado
destiny
destino
fate
destinal
futur d’Israël, mais aussi celui de l’âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
humaine. C’est la suite même des textes de l’Écriture Sainte qui se présente comme une reprise herméneutique des Écritures primitives et archétypiques. Les travaux des spécialistes ne laissent donc place Ort
lieu
lugar
location
locus
place
à aucun doute concernant l’existence d’une « typologie » (c’est-à-dire d’une interprétation qui voit dans les événements passés le type - la figure - d’événements futurs d’ordre spirituel et religieux) proprement vétéro-testamentaire [6].

Indépendamment des témoignages que présentent les Saintes Écritures, l’étude de l’exégèse juive palestinienne conduit aux mêmes conclusions. Dans un exposé où il se propose d’examiner l’exégèse talmudique telle qu’elle a été pratiquée « dans les Académies de Palestine et de Babylone », le P. Bonsirven écrit : « En fait, chez les rabbins, les interprétations allégoriques sont rares » [7]. Mais, précise-t-il, cela n’est vrai que si l’on prend allégorie au sens strict. Au contraire, si on appelle « allégorie ce qui est parabole ou symbole » alors on peut dire qu’elle est tout entière allégorique : « Partout on ressent la même impression : il s’agit moins d’allégorie proprement dite que des formes élémentaires de l’allégorie, à savoir d’interprétations métaphoriques ou symboliques » [8].

Au demeurant, l’existence d’une exégèse symbolique d’origine palestinienne est désormais attestée par la découverte des Manuscrits de la Mer Morte, à Qumrân. Les fragments qu’on y a trouvés nous montrent une exégèse qui « pratiquait ordinairement la typologie, celle d’Adam et de Moïse en particulier » [9].


Voir en ligne : Jean Borella


[1On sait, en effet, qu’on peut distinguer, dans l’étude de la religion juive durant les trois derniers siècles avant J.C., et dans les siècles suivants, deux sortes de judaïsme, selon qu’il s’agit des Juifs restés en Palestine, ou des Juifs de la diasporah qui se sont répandus dans tout le Bassin méditerranéen, assimilant la culture grecque en même temps que la langue qui servait alors d’« idiome véhiculaire » à la plupart des peuples. C’est au sein de cette diasporah hellénisée, dont Alexandrie est le centre intellectuel, que naquirent les versions grecques de la Torah, dont la version des Septante est la plus célèbre (IIIe siècle av. J.C.). Il existait d’ailleurs également des versions latines (et donc pré-chrétiennes), car les communautés juives à Rome étaient également importantes. (Jean Daniélou, Histoire des Doctrines chrétiennes avant le Concile de Nicée, vol. III : « Les Origines du christianisme latin », Cerf, 1978, p. 21 sq.).

[2J. Pépin, Mythe et Allégorie, p. 225 sq.

[3Voir l’exposé, estimé très fidèle, que Cicéron donne dans son De natura Deorum, II, 28, 70-71 ; et J. Pépin, Mythe et Allégorie, p. 126 sq.

[4Nous avons pourtant entendu un savant hébraïsant nous affirmer que la révélation juive excluait tout symbolisme !

[5Ezéchiel, II, 8-10.

[6Entre autres ouvrages, nous renvoyons à Jean Daniélou, Sacramentum futuri, Etudes sur les origines de la typologie biblique, Beauchesne, 1950, pp. 4-14, 131 sq., etc. ; également du même auteur, Histoire des doctrines chrétiennes avant Nicée, vol. I, Théologie du judéo-christianisme, Desclée, vol. I, 1958, pp. 101 sq.

[7Joseph Bonsirven, Histoire de l’exégèse juive, article du Dictionnaire de la Bible. Supplément, t. IV, Letouzey et Ané, 1949, col. 561-569.

[8Ibid. col. 566. Notons en passant l’imprécision terminologique de ce texte, si l’on se souvient que l’allégorie, pour Quintilien (donc au sens propre), est une « métaphore continuée ».

[9Daniélou, op. cit, p. 101.