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BIBLE ET LITURGIE

Daniélou : Sur Noël

Jean Daniélou

samedi 2 août 2014

Extrait de « Bible et liturgie »

Pouvait-on aller plus loin et établir une correspondance entre la fête des Tabernacles et une fête chrétienne ? Nous avons une tentative de ce genre dans un Sermon sur la Nativité du Christ, de Grégoire de Nysse (P. G., XLVI, 1129-1130). Ceci nous apparaît au premier abord plus étonnant, et nous ne voyons pas bien la relation liturgique de la fête des Tabernacles et de la Nativité. Mais il faut nous rappeler que, pour le IVe siècle, la fête du 25 décembre est essentiellement une fête d’idée, c’est-à-dire qu’elle ne se rattache pas à un épisode de la vie du Christ, mais à un aspect de la christologie. Cet aspect est celui de la manifestation du Messie, qui est bien, selon le Psaume CXVII, l’objet essentiel préfiguré par la fête des Tabernacles. Ce qui est propre à Grégoire, c’est la tentative de rattacher la troisième grande fête du cycle liturgique chrétien, celle du 25 décembre (ou du 6 janvier) à la troisième fête du cycle liturgique juif, qui se trouvait ne pas avoir jusque-là de correspondant. Effort intéressant, mais qui ne devait pas être suivi et dont la liturgie ne garde pas de trace.

Le premier trait de l’interprétation de Grégoire de Nysse est celui du messianisme. Nous avons dit que ce trait caractérise la fête des Tabernacles telle que nous la décrit le Psaume CXVII. Elle apparaît comme l’expression de l’attente du Messie et la figure de son avènement, thème que reprend Grégoire : la fête des Tabernacles figure la venue du Messie et elle a été accomplie avec sa venue : « Le prophète David nous dit que le Dieu de l’univers, le Seigneur du monde nous est apparu (epephanen) pour constituer la fête solennelle dans les touffes de feuillages (pykazomena, Ps. CXVII, 27). Il désigne par le terme « touffes de feuillage » la fête des Tabernacles qui était établie depuis longtemps, d’après la tradition de Moïse [1]. Mais annoncée depuis toujours, elle n’était pas encore accomplie. En effet la réalité était préfigurée par les événements symboliques, mais le véritable constructeur des tabernacles n’était pas encore là. C’est pour accomplir cette fête, conformément à la parole prophétique, que le Dieu et Seigneur de tout s’est manifesté (epephanen) à nous » (De anima ; P. G., XLVI, 132 B).

Le point de départ de Grégoire dans ce texte est l’expression « il est apparu » (epephanen). Le psaume des Tabernacles annonçait cette « épiphanie ». C’est elle qui s’est accomplie dans la personne de Jésus. Et précisément la fête de l’« Épiphanie », celle du 25 décembre et du 6 janvier, commémore cette manifestation. C’est sur ce point que va insister le sermon sur la Nativité, en rattachant plus particulièrement cette manifestation à l’Incarnation : « Le sujet de la fête d’aujourd’hui (25 décembre) est la vraie Fête des Tabernacles. En effet, en cette fête, le tabernacle humain est édifié par celui qui a revêtu la nature à cause de nous. Nos tabernacles, qui avaient été abattus par la mort, sont relevés par celui qui a construit notre demeure à l’origine. Ainsi accordant nos voix à celle de David, chantons-nous aussi le psaume : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur. Comment vient-il ? Non en bateau ou en char. Mais il aborde à l’existence humaine par la Vierge immaculée. C’est lui notre Seigneur qui est apparu (epephanen) afin de constituer la fête solennelle dans les touffes de feuillages jusqu’aux cornes de l’autel » (P. G., XLVI, 1129 B-C).

La venue du Christ, sa nativité, apparaît donc comme l’inauguration de la vraie fête des Tabernacles. Ici apparaît une harmonique nouvelle : les skenai, les tabernacles humains construits à l’origine avaient été abattus par le péché. Cette interprétation vient de Méthode, que suit Grégoire [2]. Le Christ vient les relever, restaurer la nature humaine, inaugurer la vraie fête des Tabernacles que préfigurait la liturgie juive. Or l’inauguration de cette Scénopégie, c’est l’incarnation même dans laquelle, selon saint Jean, le Christ a édifié le tabernacle à son propre corps (eskenosen) (Joh., 1, 14). Il semble bien en effet que ce soit ce terme johannique qui constitue la médiation entre la fête des skenai et la fête de la nativité du Christ [3]. Par là, un thème nouveau, qui était étranger au thème biblique de la fête des Tabernacles et se rattachait à une autre ligne de pensée, se trouve fusionner avec lui.

Nous remarquerons que Grégoire fonde son interprétation de la fête, non seulement sur l’expression « apparuit nobis », comme dans le De Anima, mais aussi sur le verset : « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ». C’est en effet ce verset qui exprime proprement le salut messianique. Nous avons vu l’Évangile l’appliquer à l’entrée triomphale du jour des Rameaux et à la Parousie finale. Grégoire de Nysse à son tour l’applique à la première parousie, celle du Christ dans la chair. Si on se souvient que c’est le verset par lequel la liturgie salue le Christ dans sa venue eucharistique, il apparaît comme le verset messianique par excellence, le chant qui scande les successives parousies dans les époques successives de l’histoire du salut.

Mais Grégoire de Nysse ne met pas l’accent seulement sur la figuration de la venue du Messie par la construction des Tabernacles, mais aussi sur une autre figure eschatologique : la reconstitution de l’unité de la création spirituelle détruite par le péché. C’est à la fois un élément de la liturgie et un verset du Psaume CXVII qui en sont la figuration : la procession solennelle de la fête des Tabernacles autour de l’autel et le verset : « Constituite diem solemnem (in condensis) usque cornu altaris ». Cette procession, accompagnée du chant des psaumes, autour de l’autel, lui apparaît comme la figure du choeur reconstitué de toute la création, les hommes désormais unissant à nouveau leur voix à celle des anges [4].

Le Sermon sur la Nativité s’exprime ainsi : « Nous n’ignorons pas, frères, le mystère contenu dans ce verset du psaume, à savoir que toute la création est un seul sanctuaire du Dieu de la création. Mais quand le péché apparut, la bouche de ceux qui avaient été atteints par lui, fut fermée et le chœur de ceux qui célébraient la fête, rompu, la nature humaine n’y participant plus avec la nature angélique... Mais les paroles de la vérité ont retenti aux oreilles qui s’étaient fermées, en sorte qu’une seule fête harmonieuse constituée par la réunion dans un même bouquet (pykazomenon) à la fête des Tabernacles de la création d’en-bas, avec les puissances sublimes qui entourent l’autel céleste. En effet les cornes de l’autel céleste sont les puissances sublimes et éminentes de la nature spirituelle, les Principautés, les Puissances, les Trônes et les Dominations auxquelles la nature humaine est réunie par la scénopégie en une fête commune » (XLVI, 1129-1130).

Ce thème de la reconstitution du plérôme de la création spirituelle est cher à Grégoire de Nysse. qui y revient à plusieurs reprises [5]. Sa relation particulière avec la fête des Tabernacles peut avoir été suggérée par la liturgie céleste de l’Apocalypse, où les anges et les saints apparaissent réunis autour de l’autel céleste. Plus directement on voit à quels traits du Ps. CXVII Grégoire la rattache. La création angélique lui apparaît symbolisée par les cornes de l’autel. C’est une exégèse du verset 27 de notre psaume que l’on retrouve ailleurs (Athanase (?), Sel. Psalm., P. G., XXVII, 480 B). Quant à l’union des hommes et des anges, elle se rattache principalement à la procession circulaire qui entourait l’autel, et qui figure la restauration du chœur céleste. Secondairement, Grégoire la rattache au lulab, au bouquet fait de branches diverses, désigné dans le psaume par l’expression de condensa (pykazomenon) et qui figure l’union des diverses créatures spirituelles.


La tentative de Grégoire de Nysse n’a pas été suivie. Nous observons toutefois que le Graduel de la Seconde Messe de Noël contient trois versets de notre Psaume - et précisément ceux que notre auteur appliquait à la Nativité : ce sont les versets 28, 29 et 23. C’est bien à Noël que le tabernacle eschatologique a été pour la première fois dressé, quand le Verbe « a établi son tabernacle parmi nous », et que l’unité des anges et des hommes a été restaurée, quand les anges sont venus visiter les bergers. Mais la Fête des Tabernacles ne s’est liée entièrement à aucun mystère de la vie du Christ [6]. C’est peut-être que, plus qu’aucune autre fête, elle est liée à celui de ses mystères qui n’est pas encore accompli, celui de la dernière Parousie. Si jamais ce mystère, qui est celui de la royauté du Christ sur l’histoire, devait être un jour célébré liturgiquement, les textes du Lévitique et de l’Évangile, les versets du Psaume CXVII, les lectures de Grégoire de Nysse et de Cyrille d’Alexandrie y pourraient composer le plus admirable des offices.


Voir en ligne : Jean Daniélou


[1On remarquera que Grégoire sait que le Psaume CXVII est relatif à la fête des Tabernacles.

[2« Les prescriptions du Lévitique concernant la fête des tabernacles préfigurent la résurrection de nos corps » (Conv. 113, 24). La comparaison des corps à des tabernacles (= tentes) semble venir de Platon (Axiochos, 365 E). Elle a passé dans la Sagesse grecque (IX, 15), à qui saint Paul a pu l’emprunter (II Cor., V, 2-8).

[3Eusèbe (Dem. Ev. 9 ; P. G., xxvii, 1173 D) désigne le corps du Christ comme un skenoma.

[4Voir Hilaire, In Psalm. CXXXVI ; P. L., IX, 780 B.

[5Jean Daniélou, Trois textes eschatologiques de saint Grégoire de Nysse, Rech. Se. Relig., 1940, p. 348 sqq.

[6En ce qui concerne le rapprochement de l’Entrée des Rameaux et de la Fête des Tabernacles, on remarquera qu’elle prendrait encore plus de valeur, si, comme le suggère T.-W. Manson, l’entrée du Christ à Jérusalem a eu lieu à l’époque de la Fête des Tabernacles (The cleaning of the Temple, Bull. John Ryland, 1951, p. 271 et suiv.).