Philosophia Perennis

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De la politique à la gnose

Abellio : Tradition

Marie-Thérèse de Brosses

vendredi 1er août 2014

Abellio parle à Marie-Thérèse de Brosses

Lorsque Husserl parle de ce scepticisme qui a dissous « les anciens idéaux non clarifiés » – c’est en fait la référence explicite à la Tradition diadosis
tradition
tradição
tradición
– et d’une façon sous-jacente, la Tradition Tradição
Tradition
Tradición
sophia perennis
religio perennis
Selon Guénon, la Tradition, est par essence d’origine « supra-humaine », c’est même très exactement là sa juste définition et rien de ce qui est traditionnel ne peut être qualifié de tel sans la présence de cet élément fondamental, vital et axial, qui en détermine le caractère propre et authentique.
est présente. Qu’est-ce que c’est que ces idéaux ? Je vous dis tout de suite, n’ayant pas ici le temps temps Philosophes, scientifiques et hommes de la rue ont bien souvent des vues différentes sur ce qu’est le temps, et les progrès des uns influencent les autres depuis des siècles. de faire une démonstration très complète et qui me ramènerait au commencement, c’est-à-dire beaucoup trop loin, que j’admets d’une façon ici implicite, comme lui, les essences d’une Tradition primordiale – et vous trouverez ce thème sous-jacent dans tout mon exposé.

Il existe selon moi une Tradition primordiale, qui est celle d’un temps commun à toutes les religions, à toutes les philosophies, à tous les mythes, à tous les symbol symbolon
symbolisme
symboles
symbole
Étymologie grecque : sym-balleîn = « jeter ensemble ». Correspondance naturelle de signifiant à signifié, chez les ésotéristes. (Pierre Riffard)
es – dont nous voyons aujourd’hui proliférer l’étude. Cette Tradition primordiale a été donnée d’un coup à l’humanité homme
anthropos
hommes
humanité
L’homme est la personnification d’une alternative aux dimensions qui échappent à sa vision immédiate ; en d’autres termes, la raison d’être même de la condition humaine est de choisir, et de faire le bon choix : d’opter pour la participation libératrice à l’Etre nécessaire, et non pour l’errance asservissante dans le labyrinthe du possible et en direction du néant. (Frithjof Schuon, Perspectives spirituelles et faits humains)
et d’une façon voilée. Il est évident, quand on consulte certains documents essentiels, pas tellement uniques, qu’ils comportent des symboles symbolon
symbolisme
symboles
symbole
Étymologie grecque : sym-balleîn = « jeter ensemble ». Correspondance naturelle de signifiant à signifié, chez les ésotéristes. (Pierre Riffard)
prêtant souvent à des difficultés d’interprétation et donnant, encore une fois, lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
à des dévergondages d’imagination. Mais il y a des idéogrammes, et j’attire votre attention sur le fait capital de l’existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
des idéogrammes qui eux ne sont pas susceptibles de variations structurelles. Avec eux, on ne peut pas changer de texte : l’idéogramme n’en a pas, il est tel qu’on vous le donne, vous le recevez tel qu’il est, et les sièges vous les transmettent sans variations possibles. Il y a par exemple le symbolisme de la croix croix
cruz
cross
– la croix est un idéogramme extrêmement simple – et là, on est assujettis à un certain symbolisme se prêtant à tous les développements et par conséquent à toutes les controverses. Et enfin il y a deux idéogrammes, fondamentaux dans la Tradition, et que nous allons retrouver dans la nouvelle gnose connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
, dont ils constituent la pierre d’attouchement ; ils apporteront la preuve désoccultée que nous sommes dans la vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
. Ce sont l’Arbre des Séphiroth de la Kabbale Kabbale La Kabbale (Qabalah - קבלה en hébreu) est une tradition mystique juive, présentée comme la « Loi orale et secrète » donnée par YHWH à Moïse sur le Mont Sinaï, en même temps que la « Loi écrite et publique » (la Torah). et les hexagrammes du Yi-King des anciens Chinois, document qui est peut-être ser
être
being
ón
Le concept d’être désigne en général ce que nous ressentons exister d’une manière ou d’une autre dans la perception, qu’elle soit sensible ou intelligible. L’étude de l’être est appelée ontologie ou métaphysique.
le plus ancien de l’humanité (cinq ou six mille ans d’âge, sinon davantage, on ne sait pas) : ce sont des documents millénaires. Or ce sont des images géométriques, avec des mots, bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
sûr, mais ce qui est essentiel c’est l’articulation géométrique, et là, quelles que soient les gloses, quelle que soit la gamme de commentaires qui se sont accumulés sur ces documents depuis le début de l’humanité, les documents sont restés ce qu’ils sont. Ce sont des traits sur du papier, et ces traits, on n’a pas pu les changer, c’est une image image
eikon
eikón
Il n’y a pas de théophanie qui ne soit préfigurée dans la constitution même de l’être humain, car celui-ci est "fait à l’image de Dieu" ; l’ésotérisme entend actualiser ce que Dieu a mis de divin dans ce miroir de lui-même qu’est l’homme. (Frithjof Schuon, Résumé de métaphysique intégrale)
géométrique. Ça a été donc donné sur le coup, mais d’une façon voilée, dans la mesure où les hommes qui recevaient cette révélation Révélation La Révélation (on emploie généralement une majuscule dans cette acception du mot) est, pour une religion, la connaissance qu’elle affirme détenir de source divine. Les manifestations divines par lesquelles cette connaissance est parvenue aux hommes sont tantôt des apparitions (théophanies), tantôt l’inspiration à des prophètes de textes considérés comme sacrés. Les religions rattachées à la trilogie judaïsme-christianisme-islam, en particulier, sont dites révélées. ou cette instruction, car on n’en sait pas l’origine ; c’est peut-être une révélation révélation Le terme de révélation doit être réservé précisément à la communication d’une connaissance que l’intelligence humaine ne pouvait pas atteindre à partir de l’expérience. (Claude Tresmontant) , la grâce du saint esprit esprit
pneuma
espírito
spirit
mente
mind
, ou une instruction par des gens venus d’ailleurs que les hindous appellent les grands « rishis » ; ce problème n’a pas d’intérêt, de toute façon il faut que ça vienne de quelque part – si c’est les grands « rishis » qui les ont apportés, des extraterrestres quelconques qui ont débarqué un jour, il y a sept ou huit mille ans, nous ont donné ça et sont repartis, en laissant des enfants qui ont épousé, dit la Bible, « des filles des hommes » –, peu importe, il faudra bien qu’eux aussi l’aient reçue de quelque part, cette révélation, si vous voulez, d’une intelligence intelligence Notre intelligence n’est pleinement humaine que par les vérités concernant Dieu et nos fins dernières. Elle opère la compréhension de Dieu, du monde, de l’homme. [Frithjof Schuon] supérieure, d’une intelligence cosmique, d’une intelligence divine divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
, ne jouons pas sur les mots : ce n’est pas un problème philosophique. Donc, disais-je, les hommes qui ont reçu cette révélation ne disposaient ni des éléments, ni des opérateurs ou des moyens intellectu intellect
noûs
L’Intellect est l ’« oeil du coeur » ou l’organe de la connaissance directe. Il se projette dans l’âme individuelle en se limitant et se polarisant ; il se manifeste sous un triple aspect, ou si l’on préfère, il se scinde en trois modes : l’intelligence, la volonté et le sentiment. [Frithjof Schuon]
els, ou conceptuels, susceptibles de mettre ces notions en phrases claires. Pourquoi ? Parce qu’à cette époque ancienne de l’humanité, où la conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
n’avait pas atteint les degrés de précision, de capacité d’analyse qu’elle a atteints aujourd’hui, les hommes vivaient en état de participation participation Traduit métochè et désigne le pouvoir qu’on les énergies incrées de créer et de modeler les êtres. (glossaire de La Philocalie) universelle du monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
, participation dite mystique si vous voulez – ce mot de « participation » est un mot vraiment très éclairant – ils étaient en état, disaient les anciens hindous de clairaudience : ils appelaient ça la « shruti ». Autrement dit, dans une sorte d’état de synesthésie – le monde leur parlait ou, plus exactement, ils sentaient le monde. Dans la Genèse genèse
genesis
génesis
de Moïse, lorsque Moïse reçoit la Loi au sommet du mont Sinaï (le peuple est assemblé en bas, et regarde la nuée ardente au sommet de la montagne), la Bible dit textuellement : « Le peuple voyait les sons du tonnerre et des trompettes ». « Voyait » – pas « entendait », « voyait ».

Ce qui prouve bien qu’il y avait une sorte de synesthésie, de fusion de tous les sens : l’ouïe, la vue, etc. Une sorte d’état d’indistinction, et vous retrouvez là d’ailleurs le symbolisme de la Genèse de Moïse, quand il est dit que, au sortir du Paradis Paradis Tout le drame qui se joue entre l’Infini et l’Existence se trouve symbolisé dans l’histoire du Paradis terrestre. Tout le problème est dans le fait que le serpent se trouvait au Paradis. S’il n’y avait pas été, le Paradis eût été Dieu, ou plutôt, il n’aurait pas pu avoir d’existence séparée. Exister, c’est ne pas être Dieu, donc être « mauvais ». Frithjof Schuon] , de cet état d’indistinction entre l’homme et le monde, « Adam et Eve reçurent des enveloppes de peau ». Ça veut dire quoi ? Qu’on les a constitués comme individus séparés, en leur donnant un ego ego
egoísmo
egoism
egoisme
qu’ils n’avaient pas. Et toute l’évolution evolução
évolution
evolution
evolución
– plutôt, toute l’involution – de l’humanité, à cette période (que nous appellerons descendante simplement d’une façon symbolique) où l’homme a acquis une individualité, a consisté justement à lui faire avoir une raison raisonnante, une raison « séparée » – à le séparer du monde en lui donnant une intelligence analytique, qui permettait de faire des distinctions, des découpages. Le triomphe de cette raison séparée, c’est le début des temps modernes, c’est Descartes – Galilée, Descartes ou Newton. Mais depuis que ce triomphe de la dualité dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
entre l’homme et le monde, entre l’esprit et la matière matière
hyle
La matière est la substance qui compose tout corps ayant une réalité tangible. Ses trois états les plus communs sont l’état solide, l’état liquide, l’état gazeux. La matière occupe de l’espace et possède une masse. Ainsi, en physique, tout ce qui a une masse est de la matière.
– et qui constitue le fond du cartésianisme -, depuis que cette séparation vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
singularidade
individuation
séparation
a triomphé, donnant les résultats que l’on sait (c’est-à-dire l’énorme triomphe des sciences science
epistêmê
episteme
sciences
Le sens originel du grec : se placer au-dessus de.... Parménide a ouvert la voie à la conception grecque de l’epistêmê en distinguant le monde de l’opinion et celui de la pensée pure et de l’être. (Y. Lafrance)
modernes, et en même temps la crise actuelle – car au fond la crise est le corps Körper
corpo
corps
soma
cuerpo
body
, la conséquence immédiate du triomphe), nous savons qu’il faut sortir de cette raison séparée et aborder des périodes de réintégration.

En d’ autres termes, nous sentons aujourd’hui que nous sommes sur le point Le point En géométrie, un point est le plus petit élément constitutif de l’espace géométrique, c’est-à-dire un lieu au sein duquel on ne peut distinguer aucun autre lieu que lui-même. de passer de la situation des anciens réflexes de participation à l’état de pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
conscient, et de maîtriser intellectuellement les conduites du monde. Nous allons franchir le combat de l’involution (qui est une période de crise et nous sommes en plein dedans), mais nous le franchissons, tout au moins nous avons des signes qui permettent de penser que nous sommes en train de le franchir – et nous sentons que nous allons pouvoir acquérir des pouvoirs nouveaux où la raison dianoia
la raison
raison discursive
reason
razão
razón
cessera d’être une raison séparée, un simple instrument logico-déductif, et deviendra ce que Husserl appelle la « raison transcendant transcendance Sous le rapport de la transcendance, Dieu seul est le Bien ; lui seul possède, par exemple, la qualité de beauté ; au regard de la Beauté divine, la beauté d’une créature n’est rien, comme l’existence elle-même n’est rien à côté de l’Etre divin ; c’est là la perspective de transcendance. [Frithjof Schuon] ale », celle qui nous mettra en état de communion avec le monde. A ce moment-là, esprit et matière ne seront plus qu’un.

C’est le problème de la transfiguration, c’est le problème de la communion, qui caractérise la remontée de l’homme vers les anciens pouvoirs. Nous avons perdu des pouvoirs que les animaux ont encore : leurs pouvoirs d’orientation, leurs pouvoirs de prémonition... Il est évident, ou il est certain en tout cas pour moi, que les hommes anciens les avaient. Pourquoi les ont-ils perdus ? Parce que la raison les a oblitérés, la raison séparée les a oblitérés – et c’est le phénomène phénoménologie
fenomenologia
phenomenology
phénomène
fenômeno
phenomenon
La phénoménologie de Edmund Husserl se définit d’abord comme une science transcendantale qui veut mettre au jour les structures universelles de l’objectivité.
connu en biologie sous le nom de néoténie. Si nous paraissons en retard sur ce point avec les anciens, avec les animaux, ce n’est que pour connaître une plus haute montée. Il est certain par exemple que le foetus ou le nourrisson de singe paraît en avance, quant à ses pouvoirs physiques, sur le nourrisson ou le foetus d’homme – mais ce retard, qu’on appelle néoténique, est en fait le gage d’une plus haute montée. Nous partons de là pour aller plus loin ; seulement, nous mettons plus longtemps. Nous prenons ce retard et nous sommes récompensés de ce retard par une montée supérieure.

En matière de science episteme
saber
savoir
ciência
science
ciencia
transcendentale, les mots de retard et d’avancée n’ont guère de sens. Nous verrons cela plus tard. Donc, de nombreux signes nous montrent qu’aujourd’hui nous quittons le domaine de la raison séparée, de la raison analytique, pour une réintégration dans le sens de la raison transcendantale. J’essaierai d’énumérer tout à l’heure cet ensemble de signes. Mais cela s’accompagne incontestablement d’une désoccultation des textes sacrés. D’une désoccultation de la Tradition. Et là, nous y sommes en plein, il s’agit de savoir comment, au cours de notre histoire de vingt-cinq siècles, cette Tradition s’est maintenue souterrainement. Il n’est pas inintéressant de voir la généalogie de l’Occident sous cet angle-là, de l’émergence progressive de l’histoire sainte, de l’histoire secrète. Et je voudrais dire, dans ma première partie, ce qu’a été en effet, de ce point de vue, la généalogie de l’Occident. Mais je vous prie de garder présente à l’esprit cette distinction que je fais entre la mystique et la connaissance, entre la mystique et la gnose : la mystique c’est la foi
foi
faith
pistis
, la gnose c’est la connaissance. Cette distinction est classique, mais il est de plus en plus important de l’avoir présente à l’esprit aujourd’hui, où nous sommes envahis par un tas de technique techne
tékhnê
Une technique (du grec τέχνη, art, métier savoir-faire) est une ou un ensemble de méthodes, dans les métiers manuels elle est souvent associée à un tour de main professionnel.
s – qui ont leur valeur, d’ailleurs, tout est positif, il n’y a pour moi pas de négatif pur dans le monde, je le répète -, donc, disais-je, nous sommes envahis par un tas de techniques d’assoupissement de la rationalité occidentale. Or, vis-à-vis de la rationalité, nous avons tout de même le devoir, nous Occidentaux, de ne pas faire des complexes d’infériorité. En cherchant aujourd’hui toutes ces techniques orientales d’assoupissement de l’intelligence ou de la raison, on va vouloir nous mettre, nous Occidentaux, dans une sorte de complexe d’infériorité, ou de culpabilité au nom de nos triomphes historiques sur le plan de la puissance acte
puissance
energeia
dynamis
. Il faut refuser hautement de nous laisser entraîner dans ce procès ! Car, en fait, nous avons nous aussi nos techniques à présenter : ce sont des techniques de gnose, ce ne sont pas des techniques de mystique ; encore faut-il évidemment être capable de démontrer que nous sommes en possession de ces techniques, et montrer ce qu’elles valent. Et, précisément, le sujet sujet
objet
La notion du « sujet », loin de n’être que psychologique, est avant tout logique et principielle et ne saurait se restreindre par conséquent à aucun ordre particulier ; la subjectivité évidente des facultés de sensation prouve déjà que le couple sujet-objet n’appartient pas au seul domaine de la psychologie. [Frithjof Schuon]
de mon exposé, c’est la recherche de ces techniques, la recherche de ces modes opératoires qui aujourd’hui s’imposent aux Occidentaux conscients et organisés que nous sommes ou que nous devons être.


Voir en ligne : Raymond Abellio