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Perspectives spirituelles et faits humains

Schuon : Références à Evagre le Pontique

Frithjof Schuon

mercredi 23 juillet 2014

Extraits de « Perspectives spirituelles et faits humains »

Quand on parle d’ « ésotérisme chrétien », cela ne peut avoir que ces trois sens : ou bien l’on parle de la voie d’amour qui prend son départ dans la forme générale du Christianisme, et qui met en valeur les mystères de la rédemption et des sacrements [1] ; ou bien l’on parle de la gnose qui a priori est doctrinale, métaphysique, et qui transcende les formes par sa nature même [2] ; ou bien encore, on parle des formes d’ésotérisme d origine non chrétienne, mais christianisées, telles que l’hermétisme et les initiations artisanales. PSFH : III - CONTOURS DE L’ESPRIT 3

L’homme peut avoir la certitude métaphysique sans avoir la « foi », c’est-à-dire sans que cette certitude soit dans l’âme comme une présence toujours agissante. La certitude métaphysique, si elle suffit sur le terrain doctrinal, est loin de suffire sur le plan spirituel, où elle doit être complétée et vivifiée par la foi. La foi n’est pas autre chose que l’adhésion de tout notre être à la Vérité, que nous ayons de celle-ci une intuition directe ou une notion indirecte [3]. C’est un abus de lamage que de réduire la « foi » à la « croyance » ; c’est l’inverse qui est juste : il faut faire de la croyance - ou de la connaissance théorique une foi « qui déplace les montagnes » [4]. Pour les apôtres, il n’y avait pratiquement pas de différence entre l’idée et sa mise en valeur spirituelle ; ils ne séparaient pas la théorie de sa réalisation, d’où le terme « amour » pour désigner toute conformité à la Vérité divine. PSFH : V - CONNAISSANCE ET AMOUR 1

Les saints, a dit un philosophe, contemplent, non pour connaître, mais pour aimer. Cette opinion est, non seulement contraire aux enseignements des Pères, mais aussi contradictoire en soi, car la contemplation est un acte de connaissance [5]. PSFH : V - CONNAISSANCE ET AMOUR 3

« Dieu est Lumière » ( I Jean, I, 5 ) - donc Connaissance - comme Il est « Amour » ( I Jean, IV, 8 ). Aimer Dieu, c’est aimer aussi la connaissance de Dieu [6] ; l’homme ne peut aimer Dieu dans son Essence humainement incognoscible, mais seulement dans ce que Dieu lui « fait connaître PSFH : V - CONNAISSANCE ET AMOUR 3

La contemplation intellective, est « contenue » dans la « Paix » que le Christ a donnée aux apôtres « C’est ainsi - dit la Centurie des moines Calliste et Ignace - que notre miséricordieux et bien-aimé Seigneur Jésus-Christ... a légué aux siens ces trois choses ( son Nom, la Paix et l’Amour ). » Or, cette « paix » est analogue à la shânti hindoue, l’ataraxie spirituelle, et au Shânta, l’Infini conçu dans sa nature calme et profonde, « non agitée » parce que « non extériorisée » ( ou « non manifestée » ) ; et cette shânti, cette « paix » ou « sérénité », est étroitement apparentée à la contemplation intellective pure [7] ; la « paix » indique donc, dans la mystique chrétienne aussi, une attitude d’intellection [8]. PSFH : V - CONNAISSANCE ET AMOUR 3

La charité, dans la doctrine des Pères d’avant le concile de Nicée et dans celle de leurs héritiers spirituels, a deux sens : d’abord, elle est « une disposition bonne de l’âme, qui lui fait préférer à tout la connaissance de Dieu » ( saint Maxime le Confesseur [9] ; et ensuite, c’est la béatitude inhérente à cette connaissance en vertu de son Objet, car « Dieu est Amour » ; dans le premier sens, la charité est dans l’homme, et dans le deuxième, en Dieu [10]. En principe, l’amour est comme enveloppé dans la connaissance, car Dieu est Amour « en étant » Lumière, ou « parce qu’il est » Lumière, si l’on peut ainsi dire mais sur le plan des faits, la connaissance effective est comme enveloppée dans l’amour, car l’homme comme tel est volonté [11] « avant » de connaître ce qui le dépasse. PSFH : V - CONNAISSANCE ET AMOUR 3


Voir en ligne : Philokalia


[1« A vous il a été donné de connaître les mystères du royaume de Dieu, mais aux autres ( on parle ) en paraboles, afin que regardant ils ne regardent pas ; écoutant ils ne comprennent pas. » ( Luc, IX, 10. ) Saint Basile dit dans son Traité du Saint-Esprit : « Car autre chose est une doctrine, autre chose une définition : celle-là on la tait, au contraire des définitions, qu’on proclame. » En parlant de la doctrine et des sacre ments, les Pères employaient volontiers la terminologie . des mystères grecs, ce qui ne saurait être une pure coïncidence.

[2C’est. à la connaissance, à la gnose, que fait allusion l’apôtre - d’après Clément d’Alexandrie - quand il dit aux Corinthiens : « J’espère que votre foi augmentera, afin que je puisse vous annoncer les choses qui sont au-dessus de vous. » Et Clément ajoute : « Par là il nous apprend que la gnose, qui est la perfection de la foi, s’étend au-delà de l’instruction ordinaire. » D’autre part, saint Clément - comme on appelait ce Père de l’Eglise avant que Benoît XIV ( au XVIIIe siècle ) le rayât du martyrologe romain - parle, dans ses Stromates, de « ces hommes heureux que j’ai eu le bonheur d’entendre... qui avaient conservé la vraie tradition de ; la bienheureuse doctrine, qu’ils avaient reçue immédiatement des saints apôtres, de Pierre, de Jacques, de Jean, et de Paul » ; et il dit aussi : « La gnose ayant été laissée par les apôtres à un petit nombre de fidèles, sans écriture, elle est parvenue à nous. » De même, saint Irénée - qui est aussi peu suspect de « gnosticisme » que possible - se réfère, comme Clément, Origène et d’autres, à une tradition orale et secrète émanant du Christ et transmise par les apôtres ; et de même encore, saint Denys parle de « deux théologies, l’une commune et l’autre mystique, celle-ci ayant « ses traditions secrètes » et celle-là « sa tradition publique ». Selon Evagre le Pontique, la justice exige que l’on parle énigmatiquement des secrets de la vie mystique, « afin de ne pas jeter les perles aux pourceaux » ; pour lui comme pour ses prédécesseurs, les mystères concernent l’Intellect, sans qu’il faille admettre que la différence entre la gnose et les mystères de la voie d’amour se présente d’une manière systématique ; comme dans le Soufisme, les deux perspectives se combinent le plus souvent. - Maître Eckhart semble avoir été, au moyen âge, le représentant le plus explicite de la gnose ; un autre exemple, plus tardif, mais encore suffisamment représentatif, est sans doute Angélus Silésius.

[3Evagre le Pontique enseigne que la foi, fortifiée par les autres vertus ( crainte, tempérance, patience et espérance ), engendre l’« apathie », l’indifférence ou impassibilité spirituelle, laquelle engendre la charité, porte de la contemplation ; il dit aussi que l’« apathie » précède la charité, et que la charité précède la connaissance. Ajoutons que, d’après les Hésychastes Barnasuphe et Jean, « la prière continuelle se mesure à l’apathie ».

[4C’est le credo ut intelligam de saint Anselme.

[5« L’amour est inséparable de la connaissance, de la « gnose ». C’est une note de conscience personnelle sans laquelle la voie vers l’union serait aveugle, sans but certain, « une ascèse illusoire » selon saint Macaire d’Egypte. La vie ascétique « en dehors de la gnose » n’a aucun prix. D’après saint Dorothée... a Cette conscience dans la vie spirituelle s’appelle connaissance... Elle se manifeste pleinement dans les degrés supérieurs de la voie mystique comme la connaissance parfaite de la Trinité. C’est pourquoi Evagre le Pontique identifiait le Royaume de Dieu avec la connaissance de la Sainte Trinité - conscience de l’objet de l’union. » ( Vladimir Lossky, Essai sur la Théologie mystique de l’Eglise d’Orient. ) - D’après Evagre, « tout ce qui existe, existe en vue de la connaissance de Dieu ». « Le Christ est lui-même l’Intellect de tous les êtres intelligents : » « La foi est, le principe de la charité, et la fin de la charité est la connaissance de Dieu. »

[6« La charité - dit saint Evagre le Pontique - est l’état supérieur de l’âme raisonnable, dans lequel il est impossible d’aimer quelque chose au monde plus que la connaissance de Dieu. » ( Centuries. ) Le même Père appelle la charité « la porte de la gnose », ce qui indique bien la transcendance de celle-ci par rapport à celle-là.

[7Cette connexion ontologique entre la connaissance et la paix - ou entre la contemplation et l’immobilité - se trouve énoncée dans maints écrits inspirés : d’après saint Jacques, « la sagesse d’En-Haut est premièrement pure, ensuite pacifique... » ( Epître, III, 17. ) « l’Intellect divin - dit Evagre le Pontique - est un Intellect pacifié de tous les mouvements... » De même, selon, Nicétas Stéthatos, « Il ( le Saint-Esprit ) leur donne l’intelligence qui est pacifique, et douce pour comprendre les profondeurs de Dieu... »

[8C’est la a gnose » des Alexandrins. Du reste, ce terme est scripturaire et n’appartient en propre à aucune école. Quant au « saint silence » des Hésychastes, il désigne au fond la même chose, mais en mettant l’accent sur l’aspect de « paix » ; c’est l’état de samprasâda, la « sérénité » dans laquelle la Vérité se montre sans voiles, semblable, d’après Sankara, à une flamme qui ne vacille pas.

[9« Si la vie de l’esprit est l’illumination de la connaissance, et si c’est l’amour de Dieu qui produit cette illumination, on a raison de dire : il n’y a rien au-dessus de l’amour de Dieu. » ( Centuries sur la Charité. ) D’après saint Evagre le Pontique, « la sainte connaissance attire l’esprit purifié comme l’aimant, par une force naturelle qu’il possède, attire le fer. » ( Centuries. ).

[10Ces considérations permettent de comprendre comment l’éloge de la charité, dans la Ire Epître aux Corinthiens, doit s’entendre aussi dans un sens conforme à la perspective intellectuelle. Dans cet ordre d’idées, nous citerons le passage suivant de notre livre l’oeil du Coeur ( Des modes de la réalisation spirituelle ) ; « L’emploi... du terme « amour » pour désigner une réalité intellectuelle s’explique par le fait que le sentiment, tout en étant inférieur à la raison à cause de sa « subjectivité », est cependant comparable symboliquement à ce qui est supérieur à la raison, à savoir l’Intellect ; il en est ainsi parce que lé sentiment, comme l’Intellect aux antipodes duquel il se situe en quelque sorte, n’est pas discursif, mais direct, simple, spontané, illimité ; comparé à la raison, le sentiment paraît libre de forme et de faillibilité, et c’est pour cela que l’Intelligence divine peut être appelée « Amour », et l’est même réellement, dans un sens transposé, par rapport à la pauvre intelligence humaine ; il y a là une application simultanée des analogies directe et inverse qui à la fois relient et séparent les ordres divin et cosmique. »

[11Une Upanishad dit que « l’essence de l’homme est faite de désir », donc de « vouloir ».