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Dante, visionnaire de l’éternité

Guardini : L’ANGE DANS LA DIVINE COMÉDIE (III)

Romano Guardini

mardi 15 juillet 2014

félicité
felicidade
bonheur
felicidad
happiness
Bonne chance ou fortune ; le mot grec est un composés fait sur daimon (puissance divine, dieu, destin). (selon R. Guérineau)

Dans l’Enfer enfer
inferno
hell
, un ange anjo
anjos
ange
anges
angel
angeles
arcanjo
arcanjos
archange
archanges
apparaît cette seule fois ; d’autant plus souvent dans le Purgatoire, et les figures angéliques ont là une proximité qui va loin et profond. Indiciblement beaux, ils sont complètement tournés vers les hommes homme
anthropos
hommes
humanité
L’homme est la personnification d’une alternative aux dimensions qui échappent à sa vision immédiate ; en d’autres termes, la raison d’être même de la condition humaine est de choisir, et de faire le bon choix : d’opter pour la participation libératrice à l’Etre nécessaire, et non pour l’errance asservissante dans le labyrinthe du possible et en direction du néant. (Frithjof Schuon, Perspectives spirituelles et faits humains)
et remplissent envers eux un office sacré. Ils aiment l’homme de cet amour amour
eros
éros
amor
love
particulier que l’on donne aux grands éprouvés. Or ceux qui souffrent sont les fils de Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
, aussi l’amour et le secours des anges sont-ils respectueux. Et sans aucune sentimentalité, sans aucune indulgence, car il y va de la vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
de l’expiation.

La conjoncture du Purgatoire doit être ser
être
being
ón
Le concept d’être désigne en général ce que nous ressentons exister d’une manière ou d’une autre dans la perception, qu’elle soit sensible ou intelligible. L’étude de l’être est appelée ontologie ou métaphysique.
bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
saisie si l’on veut comprendre la vie vie Le philosophe Michel Henry définit la vie d’un point de vue phénoménologique comme ce qui possède la faculté et le pouvoir « de se sentir et de s’éprouver soi-même en tout point de son être ». Pour lui, la vie est essentiellement force subjective et affectivité, elle consiste en une pure expérience subjective de soi qui oscille en permanence entre la souffrance et la joie. qui anime précisément cette partie du poème. Les âmes de l’enfer se sont décidées contre Dieu, ou tout au moins ne se sont pas décidées pour lui ; aussi sont-elles mauvaises et malheureuses, complètement et pour toujours. Celles du paradis Paradis Tout le drame qui se joue entre l’Infini et l’Existence se trouve symbolisé dans l’histoire du Paradis terrestre. Tout le problème est dans le fait que le serpent se trouvait au Paradis. S’il n’y avait pas été, le Paradis eût été Dieu, ou plutôt, il n’aurait pas pu avoir d’existence séparée. Exister, c’est ne pas être Dieu, donc être « mauvais ». Frithjof Schuon] se sont décidées pour Dieu, elles sont accomplies dans le bien, leur existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
est bienheureuse dans la communion éternelle avec Dieu. Mais qu’en est-il de celles qui se trouvent sur les pentes et les terrasses de la montagne purificatrice ? Elles sont bonnes quant à leurs dispositions, car elles ont choisi Dieu, mais ces dispositions ne sont d’abord qu’en partie devenues réalité. Il ne suffit pas qu’un homme veuille dire la vérité pour qu’il soit véridique. Il le serait si non seulement ses intentions et ses paroles, mais aussi ses idées, ses sentiments et ses impulsions se trouvaient dans la vérité ; si sa nature nature
physis
phusis
phúsis
Le grec phúsis dérive de la racine indo-européenne bhû-, qui a donné en sanskrit comme verbe : "devenir", "se produire", "avoir lieu" ; comme non : "terre", "sol", "lieu", "état", "condition". Peut désigner aussi bien l’origine, que le déroulement et le résultat de tout processus. (Luc Brisson)
était déterminée par elle jusqu’aux racines de son inconscient ; si son existence se situait dans et par la vérité. La bonne disposition doit devenir réalité, acte acte
puissance
energeia
dynamis
, œuvre, forme forme
idea
eidos
eîdos
idéa
En philosophie, on oppose la forme à la matière dans les cas généraux. Chez Aristote, c’est ce vers quoi tend tout changement : elle est à la fois l’acte, l’essence, la perfection, et le principe d’unité de chaque être. (Wikipédia)
de vie. La disposition d’esprit esprit
pneuma
espírito
spirit
mente
mind
doit éclairer et imprégner tout le comportement. Or tel n’est pas le cas pour ces âmes. En outre, quand l’homme a commis le mal mal
kakos
Le mal est la "possibilité de l’impossible", sans laquelle l’Infini ne serait pas l’Infini. (Frithjof Schuon)
ou négligé ce qu’il aurait dû faire et se tourne vers Dieu dans le repentir, le noyau de liberté se détermine de nouveau pour le bien, mais ce qui a été fait n’est pas pour autant effacé. L’acte accompli se trouve dans l’être, l’omission provoque une déficience dans la forme de vie. A partir de là, on comprend ce que signifient le lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
et l’état de la purification purification Si on part de l’idée que la Vérité est au fond de nous-mêmes comme une lumière informelle dont nous n’avons qu’à prendre conscience, les formules doctrinales apparaîtront surtout comme des barrières contre l’erreur ; c’est la purification du coeur, sa libération des obstacles obscurcissants, qui sera tout l’essentiel [NA : Omar Khayyam, dans son Traité de Métaphysique, dit que les Soufis sont « ceux qui cherchent la connaissance, non par la réflexion et la spéculation (comme les théologiens et les philosophes), mais en purifiant leur âme (l’égo passif, statique), en corrigeant leur caractère (l’égo actif, dynamique) ; et en libérant l’intellect des obstacles qui proviennent de la nature corporelle. Quand cette substance se présente, purifiée, devant la Gloire divine, alors les modèles (intellectuels, principiels) des connaissances (mentales, manifestées) se révéleront certainement dans cet autre monde (de la Réalité transcendante) ». (Frithjof Schuon, Perspectives spirituelles et faits humains) . Ne peut accéder à Dieu que celui qui est pur et bon. Sans doute, il fait don de cette pureté et de cette bonté, car elles sont grâce, mais la grâce ne doit pas être comme le revêtement d’un noyau qui demeure ontiquement loin de la sainteté. Elle ne doit pas déclarer juste ce qui est vicié dans l’être ou qui y fait défaut. Dans l’être et la vérité l’homme doit devenir juste. Ainsi, la sainteté qui, grâce venue de Dieu, a été accueillie par la disposition d’esprit dans la disponibilité de la foi
foi
faith
pistis
Croire sincèrement, c’est croire comme si on voyait ; c’est admettre avec tout notre être ; c’est donc se détacher du multiple, du divers, de tout ce qui n’est pas l’Un ; c’est toute la voie, jusqu’à l’union. [Schuon]
, doit pénétrer dans l’être. Elle doit se réaliser. Il faut de quelque manière que le mal accompli soit transformé, réparée la négligence, repris et redressé ce qui a été mal fait. Rien rien Le mot rien désigne une absence de chose(s), sans la notion de dénombrement ou de concept mathématique qui s’attache au nombre zéro. « Il n’y a rien ici » signifie qu’aucun objet n’est présent, sans a priori sur la nature des objets qui auraient pu se trouver à l’endroit considéré. n’est donné gratuitement à l’homme de cette réalisation du bien, de cette transformation du mal, et ce qu’il n’a pas accompli dans l’acte et le devenir libres, « alors que le temps temps Philosophes, scientifiques et hommes de la rue ont bien souvent des vues différentes sur ce qu’est le temps, et les progrès des uns influencent les autres depuis des siècles. existait encore », il doit le compenser dans l’éternité par l’expiation. Alors lui « qui ne peut plus agir action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
 » voit dans l’absolue clarté du jugement divin divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
ce qui est et ce qui devait être. Il prend parti contre lui-même. La souffrance souffrance
sofrimento
suffering
sofrimiento
issue de la contradiction prend la place de l’acte. En des souffrances mystérieuses qui vont jusqu’au fond de l’être, il supporte son état, et c’est là que s’accomplissent la réalisation et la transformation.

Ainsi, il règne dans le purgatoire une inexorabilité absolue. La réalité ne peut venir que de la vérité. Toute indulgence, toute absence de rigueur, conduirait à un nouveau faux-semblant, à une nouvelle contradiction. Mais sur cette sévérité se lève une espérance infinie, car chaque instant rapproche de l’état de vérité en Dieu, de l’accomplissement de la vie éternelle. C’est pourquoi un sourire indicible luit sur le visage douloureux du purgatoire. Une constante réalisation de sainteté s’y opère, un mouvement mouvement Selon Aristote, il existe deux types de mouvements, le mouvement naturel ramenant les objets vers leurs lieux d’origine, et le mouvement violent, impulsé par un objet à un autre. continu de la disposition d’esprit à l’être ; il s’exprime dans la montée qui conduit visiblement du pied de la montagne à son sommet.

Les anges collaborent à cette opération et on ne peut rien imaginer de plus beau beleza
belo
beauté
beau
beauty
belleza
que ce service accompli par ces êtres saints, tout à la fois dans le respect, la pitié et la rigueur incorruptible de la vérité à l’égard de leurs frères humains qui expient.

Un ange apparaît dès le début de l’ascension ascensão
ascension
du purgatoire.

Pour sentir le charme répandu sur toute la seconde partie de la Divine Comédie, il faut se représenter le paysage : la montagne sur une île de la mer australe, baignée d’un air limpide et sans nuages et de cette lumière lumière La lumière semble avoir fait l’objet d’une interprétation symbolique dès que les hommes se sont mis à croire dans un au-delà. Depuis la possible déification du feu, devenu élément vital pour l’Homme préhistorique, puis l’un des quatre éléments de la philosophie de la Grèce antique, jusqu’à la théologie chrétienne de Dieu comme "lumière des lumières", l’illumination étant présente dans de nombreuses religions, on n’a eu de cesse que de lui accorder des origines et vertus surnaturelles. solaire qui transforme les côtes siciliennes. C’est la hauteur au-dessus de la mer, d’une si grande signification pour Nietzsche, mais totalement enveloppée ici de l’atmosphère sacrée du christianisme. Cette vaste étendue brille d’autant plus merveilleuse qu’elle a été précédée de la descente à travers l’horreur cruelle de l’enfer, dans des abîmes et des emprisonnements toujours plus désespérés, jusqu’au fond du raidissement dans le froid, que le revirement mystérieux au centre centre
centro
center
du monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
a été ensuite accompli le long de Satan, retournant réellement l’existence, et qu’enfin le voyageur a péniblement remonté le puits étroit creusé par les eaux de la suprême perversité en rongeant la terre terre L’ordre "terrestre", - qu’il s’agisse de notre terre ou d’autres mondes analogues qui nous restent forcément inconnus, l’ordre "terrestre" donc est ce monde purement "naturel" que nous avons mentionné plus haut. [Frithjof Schuon] . Au-dessus de ces vicissitudes, le large s’ouvre maintenant.

C’est le petit matin, l’heure de toute promesse. Sur l’eau l’eau
água
water
s’étend la lueur pâle qui précède l’aurore. Le poète dit ensuite :

« Nous étions encore près de la mer, comme ceux qui pensent à leur route et qui cheminent de cœur coeur
kardia
cœur
coração
coración
heart
tandis que demeure leur corps Körper
corpo
corps
soma
cuerpo
body
.

Et voici que, comme à l’approche du matin, Mars rougeoie dans la vapeur épaisse, bas au couchant sur la surface marine,

m’apparut — puisse-je la voir encore ! — une lumière venant si prompte sur la mer qu’aucun vol n’égale son mouvement.

Comme j’avais un peu détourné mes yeux d’elle pour interroger mon guide, je la revis plus brillante et plus grande.

Puis m’apparut de chaque côté d’elle je ne sais quelle blancheur et au-dessous, peu à peu, une autre émergea.

Mon maître encore ne dit mot jusqu’à ce que les premières blancheurs aient apparu comme des ailes ; alors, reconnaissant bien le nocher,

il cria : « Fléchis, fléchis les genoux ! Voici l’ange de Dieu ; joins les mains ; désormais tu verras de tels serviteurs.

Vois qu’il dédaigne les instruments humains et qu’il ne veut ni rame ni autre voile que ses ailes entre des rivages si lointains.

Vois comme il les a dressées vers le ciel ciel
cieux
céu
céus
heaven
heavens
cielo
cielos
, frappant l’air de ses pennes éternelles qui ne changent pas comme le pelage mortel. »

Puis, comme de plus en plus s’approchait de nous l’oiseau divin, il apparaissait plus clair ; et de près les yeux ne le purent soutenir ;

je les baissai, et lui vint au rivage en une barquette si agile et légère qu’elle ne s’enfonçait pas dans l’eau.

A la poupe se dressait le céleste nocher, tel que le mot « bienheureux » semblait inscrit sur lui, et plus de cent esprits étaient assis dedans.

In exitu Israël de Aegypto, chantaient-ils d’une seule voix, ainsi que toute la suite du psaume.

Puis il fit sur eux le signe de la sainte croix croix
cruz
cross
, tous ils s’élancèrent sur la plage, et lui s’en alla, rapide comme il était venu. »

Purg., II, 10-51.

Le lecteur voit de ses yeux « l’oiseau divin » arriver de loin en traversant la mer qui s’étend délicatement dans la prime lumière du matin. Son visage devient de plus en plus lumineux ; « la blancheur », à droite droite
direita
right
et à gauche gauche
esquerda
izquierda
left
, les ailes, et de même le clair au-dessous, le vêtement, toujours plus distincts. Il se trouve haut à la poupe de la barque légère qu’aucun fardeau n’alourdit et qui, poussée par le battement puissant des ailes angéliques, glisse avec la rapidité des esprits sur les vagues miroitantes. Bientôt les yeux de Dante ne peuvent plus supporter la lumière sur le visage de l’ange et celui-ci tout entier se révèle, si beau que la béatitude semble inscrite dans son être. Sur la rive, il bénit les âmes qu’il a amenées et disparaît à la surface de la mer.

C’est l’ange rayonnant de pureté supraterrestre et de force divine qui amène la barque des âmes au lieu de la purification, depuis l’embouchure du Tibre où se rassemblent ceux qui, dans le monde entier, sont morts dans le bien.


Voir en ligne : Sophia Perennis


VOIR AVANT : CHAPITRE II