Philosophia Perennis

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La Théodicée de la Kabbale

Warrain : La notion de Dieu.

Francis Warrain

lundi 17 juin 2013

Extrait de "Théodicée de la kabbale" de Francis Warrain.

Affirmer Dieu, c’est en même temps affirmer qu’il n’est rien de ce que nous pouvons concevoir ; en lui assignant une nature, nous détruisons le caractère absolu que comporte notre affirmation. La notion de Dieu entraîne donc une antinomie fondamentale. Kant l’a exposé dans toute son acuité ; mais elle a été reconnue implicitement par toutes les doctrines ésotériques, par Platon et par saint Thomas. Tous les maîtres ont reconnu que nous avons de Dieu une conception négative et une conception positive. Nous affirmons qu’il n’est rien de ce que nous pouvons concevoir, et d’autre part, que cette négation n’indique pas une privation d’être et de propriété mais une suréminence qui déborde toute notion d’être et de nature. C’est dans ce sens qu’il faut entendre le rien, le néant, le non existant que certaines doctrines ésotériques ont posé comme hyper-principe. Ces dénominations ont néanmoins le tort d’être ambiguës et d’exiger des commentaires. Les mots Non-cela, Indicible sont mieux choisis ; et rien n’est plus profond à cet égard que les appellations : (Qui ?) et (quoi ?) (quel sujet ? et quel objet ?) par lesquels le Zohar exprime cet au-delà de la manifestation divine, qui seules indiquent Dieu en lui-même par la double forme absolue de l’interrogation. Mais par le seul fait que nous sommes amenés à affirmer Dieu, il faut bien admettre qu’il se révèle par une certaine manifestation. Or ce qui nous conduit à cette affirmation, c’est le tout de la Réalité et le tout de la Pensée : c’est donc par les principes les plus profonds d’où sortent en même temps la Pensée et la Réalité que nous caractériserons de la façon la moins imparfaite ce qu’est la manifestation de Dieu.

Aussi les doctrines religieuses et philosophiques affirmatives de Dieu ont-elles cherché à exprimer la nature de Dieu par la plénitude dans laquelle la pensée et la réalité s’identifient tout en demeurant distinctes.

Nulle doctrine ne nous conduit si avant dans cette connaissance de Dieu manifesté que les dogmes catholiques de la Trinité, de l’Incarnation et de la Rédemption. Mais si ces dogmes nous apportent les formules supérieures que les autres doctrines n’ont pu atteindre, ces formules demeurent transcendantes à notre raison discursive. La Théologie chrétienne a précisé la nature des relations essentielles qui constituent les trois hypostases divines et les conditions dans lesquelles Dieu entre en rapport avec la nature du monde et avec celle de l’Homme. Et ceci constitue l’axe de nos connaissances théologiques.

La Kabbale tend à relier les dogmes commentés par la Théologie catholique et les conditions de la raison humaine. Je ne prétends pas que la Kabbale ait été inventée dans ce but, mais je dis qu’elle semble s’y prêter d’une façon remarquable. Plusieurs auteurs tels que Gichtel, Drach et récemment de Pauly ont montré l’accord de la Kabbale et des dogmes catholiques. Ici je tiens seulement à indiquer que la Kabbale se situe comme une gnose intermédiaire entre la Foi et la Raison.

En dehors des dogmes qui sont objet de foi, les philosophies affirmatives de Dieu n’ont cherché à construire la notion positive de Dieu que par des attributs de l’homme et de la nature portés à une perfection sans bornes. En fonction de l’Acte, on a désigné Dieu comme la cause première et la fin dernière, dont l’existence et la perfection sont nécessaires et dont l’opération est absolument libre. En fonction de la Pensée, Dieu est caractérisé comme étant la Pensée qui se pense elle-même et qui, dans cette pensée unique, contient la pensée de tout le possible. En fonction de la Réalité, Dieu est posé comme détenant à titre d’existence la possibilité intégrale des catégories : on dit alors qu’il est infini, éternel, tout-puissant, acte pur, support et contenant universel, qu’il possède toutes les qualités, qu’en lui la substance est identique à l’essence. On dit enfin qu’il est transcendant 1° à toute relation, c’est-à-dire qu’il est Absolu, 2° à tout rapport intelligible, c’est-à-dire qu’il est le Verbe, 3° à toute synthèse, c’est-à-dire qu’il est la Vie.

C’est à peu près à ces considérations que se ramènent les diverses théodicées. Elles posent le principe transcendant, mais elles ne s’inquiètent pas de découvrir comment l’influence de ce principe transcendant devient assimilable par les êtres créés, tous soumis aux conditions de la. relativité. L’Absolu affirmé comme tel demeure inaccessible ; il semble même nier la possibilité du relatif : car si le relatif est en dehors de l’absolu, l’absolu n’est plus absolu, il n’embrasse pas tout ; et si le relatif est compris dans l’absolu, il ne peut subsister par rapport à lui. Il y a donc là un problème suprême. Comment le relatif peut-il exister en face de l’Absolu ? Ce problème est résolu par l’introduction du principe de la relativité dans la nature de l’Absolu lui-même. Et justement les dogmes de la Trinité, de l’Incarnation et de la Rédemption posent la Relation au sein de Dieu. Le mystère de la Sainte Trinité nous révèle que l’Unité Divine consiste en une trinité de personnes déterminées par des relations d’origine. Le mystère de l’Incarnation indique comment Dieu se rend lui-même être créé. Le mystère de la Rédemption indique comment il rend l’Absolu accessible à la Créature.

Or la Kabbale tout entière cherche à saisir la liaison de l’Absolu divin à la relativité du créé. Cette recherche n’est pas vaine puisque notre raison arrive à la notion de l’Absolu et à l’idée de Dieu en réfléchissant sur les principes de la Pensée et de la Réalité. Les divers systèmes philosophiques se sont bornés à figurer Dieu par l’épanouissement de la Pensée et de la Réalité ; et quand ils sont remontés vers les principes, ils se sont contentés de poser Dieu comme le terme d’un processus, dont ils ont négligé d’examiner les étapes. La Kabbale au contraire a pris à tâche de découvrir l’ordre nécessaire qui, en vertu même des conditions de la Pensée et de la Réalité, établit la liaison de l’Absolu et du relatif.


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