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ÉTUDES DE PHILOSOPHIE ANCIENNE ET DE PHILOSOPHIE MODERNE

Brochard : LES MYTHES DANS LA PHILOSOPHIE DE PLATON

V. Brochard

lundi 17 juin 2013

félicité
felicidade
bonheur
felicidad
happiness
Bonne chance ou fortune ; le mot grec est un composés fait sur daimon (puissance divine, dieu, destin). (selon R. Guérineau)

Parmi les questions préjudicielles que doit nécessairement résoudre quiconque veut pénétrer un peu avant dans la philosophie de Platon se trouve au premier rang celle de la valeur des mythes. Il est certain que Platon a souvent présenté ses doctrines sous forme forme
idea
eidos
eîdos
idéa
En philosophie, on oppose la forme à la matière dans les cas généraux. Chez Aristote, c’est ce vers quoi tend tout changement : elle est à la fois l’acte, l’essence, la perfection, et le principe d’unité de chaque être. (Wikipédia)
poétique ou allégorique. Il s’est complu dans la fiction, et il n’est presque pas de dialogue où l’on ne puisse, en cherchant bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
, découvrir des mythes plus ou moins développés. Il semble que ce soit surtout sur les questions essentielles, celles de Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
, de l’âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
, de la vie vie Le philosophe Michel Henry définit la vie d’un point de vue phénoménologique comme ce qui possède la faculté et le pouvoir « de se sentir et de s’éprouver soi-même en tout point de son être ». Pour lui, la vie est essentiellement force subjective et affectivité, elle consiste en une pure expérience subjective de soi qui oscille en permanence entre la souffrance et la joie. future, que le philosophe ait pris plaisir à présenter sa pensée sous la forme la plus opposée à sa méthode ordinaire qui est la dialectique dialectique
dialegesthai
dialegein
dialética
dialéctica
dialectic
. Certains dialogues, tels que le Timée, le plus considérable à la fois par l’étendue et l’importance des questions qu’ils traitent, puisqu’il s’agit de la formation du monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
, de l’origine des dieux et des âmes, paraissent mythiques d’un bout à l’autre. Que faut-il penser de cette intervention perpétuelle de l’imagination dans l’exposé des doctrines platoniciennes ? Doit-on rejeter impitoyablement et considérer comme étranger à la philosophie de Platon ce qui est présenté sous forme poétique ou paraît entaché de mythologie ? Peut-on au contraire admettre que les mythes renferment au moins une part de vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
et que, à certains égards et dans une mesure qui reste à déterminer, ils font partie intégrante de la philosophie platonicienne ?

La première de ces solutions, la plus simple et la plus radicale, celle aussi qui, à certains égards, convient le mieux à la doctrine d’un véritable philosophe, devait séduire beaucoup de bons esprits. Elle a été défendue avec une force singulière dans un travail remarquable, très approfondi et très documenté, publié par M. Louis Couturat sous forme de thèse latine : De Mythis platonicis. Et il faut convenir que les raisons que le jeune et savant auteur met en avant méritent une sérieuse considération.

Personne, peut-être ser
être
being
ón
Le concept d’être désigne en général ce que nous ressentons exister d’une manière ou d’une autre dans la perception, qu’elle soit sensible ou intelligible. L’étude de l’être est appelée ontologie ou métaphysique.
parmi les philosophes anciens, n’a eu plus que Platon l’idée nette de ce que doit être la science episteme
saber
savoir
ciência
science
ciencia
et de la différence qui la sépare des autres modes d’affirmation. L’objet sujet
objet
La notion du « sujet », loin de n’être que psychologique, est avant tout logique et principielle et ne saurait se restreindre par conséquent à aucun ordre particulier ; la subjectivité évidente des facultés de sensation prouve déjà que le couple sujet-objet n’appartient pas au seul domaine de la psychologie. [Frithjof Schuon]
de la science science
epistêmê
episteme
sciences
Le sens originel du grec : se placer au-dessus de.... Parménide a ouvert la voie à la conception grecque de l’epistêmê en distinguant le monde de l’opinion et celui de la pensée pure et de l’être. (Y. Lafrance)
ne comporte aucun changement, demeure toujours identique à soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
-même ; la raison dianoia
la raison
raison discursive
reason
razão
razón
seule, soit par l’intuition intuition
intuitio
intuitus
Le terme d’intuition désigne une forme de savoir dans lequel l’objet connu est immédiatement et totalement présent à l’esprit. Le terme garde toujours un rapport proche ou lointain avec l’acte de voir, le regard, que désigne au sens propre l’intuitus latin. [F. de Buzon]
, soit par la démonstration, peut l’atteindre. L’opinion, au contraire, est infiniment variable et changeante. La vraisemblance présente une infinité de dégrées, Elle est essentiellement fuyante et mobile. On sait le jugement de Platon sur les poètes et comment il traite Homère dans sa République. Il est plein d’admiration pour eux, mais les considère comme dangereux et se défie de leurs inventions. Comment supposer qu’un pareil philosophe ait pu, dans l’exposé de ses propres doctrines, recourir à un procédé d’exposition si éloigné de sa manière habituelle de raisonner, et peut-on voir autre chose qu’un jeu dans les fictions où il se complaît quelquefois, parce que c’est la mode de son temps temps Philosophes, scientifiques et hommes de la rue ont bien souvent des vues différentes sur ce qu’est le temps, et les progrès des uns influencent les autres depuis des siècles. , et que, d’ailleurs, le tour naturel de son esprit esprit
pneuma
espírito
spirit
mente
mind
l’y inclinait peut-être ? Mais il ne semble pas possible qu’il ait jamais présenté sous la forme poétique une doctrine qu’il aurait prise au sérieux ou quelque proposition qu’il aurait eu à cœur coeur
kardia
cœur
coração
coración
heart
de défendre.

C’était l’usage, au temps de Platon, d’invoquer les anciens poètes et principalement Homère, Hésiode ou Simonide, en toute circonstance et à tout propos. Les ouvrages d’Homère et d’Hésiode étaient pour l’antiquité ce que les livres saints ont été longtemps pour les modernes, et il faut se souvenir qu’alors on n’avait guère d’autres livres. C’est là qu’on allait chercher de beaux exemples, des préceptes et des règles de conduite. On voit, par les dialogues mêmes, dans le Protagoras notamment, que c’était un exercice favori des sophistes sophistes 1. un ensemble de penseurs, d’orateurs et d’enseignants grecs du Ve siècle av. J.-C. (et du début du siècle suivant) ;
2. chez Platon et la plupart des philosophes jusqu’à nos jours, une perversion volontaire du raisonnement démonstratif à des fins le plus souvent immorales, en faisant usage de méthode, d’argument divers, afin de rendre indiscutable son propos. Le philosophe n’usant que de sa raison (maïeutique chez Socrate, doute hyperbolique chez Descartes) pour arriver à ses fins.
3. le développement de la réflexion et de l’enseignement rhétorique, en principe à partir du IVe siècle av. J.-C., en pratique à partir du IIe siècle ap. J.-C. dans l’Empire romain.
de choisir quelque pensée dans un vieux poêle, de la développer, de la commenter et d’en tirer souvent les conséquences les plus singulières et les applications les plus inattendues. Or contre ces jeux d’esprit alors si répandus et si fréquents Platon s’élève sans cesse avec la plus grande énergie. On sent tout son mépris pour ces vaines divagations. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire entre autres le Phèdre et le Protagoras. Comment croire que Platon soit tombé précisément dans le défaut qu’il reproche à ses contemporains et qu’il ait revêtu ses propres pensées de cette forme poétique qu’il proscrit partout où il la retrouve, et qui lui semble, à elle seule, une marque d’erreur et de fausseté ? Il faut donc que partout où le caprice de Platon s’est joué à quelque vision poétique, nous soyons avertis que ce n’est là qu’un jeu, et on doit écarter de sa philosophie, si l’on veut la saisir en elle-même, tout ce qui n’est pas sévèrement démontré et rigoureusement établi. L’imagination est suspecte partout où elle se manifeste. En procédant avec cette rigueur, on arrive, comme l’a montré M. Couturat, à écarter comme sans valeur une grande partie de la philosophie de Platon. La théorie de Dieu est un mythe mythe Un mythe est un récit, porté à l’origine par une tradition orale, qui propose une explication pour certains aspects fondamentaux du monde : sa création (cosmogonie), les phénomènes naturels, le statut de l’être humain, ses rapports avec le divin, la nature ou encore avec les autres humains (d’un autre sexe, d’un autre groupe), etc.  ; il en est de même de celle de l’âme et de la doctrine relative à l’immortalité. L’explication de l’univers Univers L’Univers est un tissu fait de nécessité et de liberté, de rigueur mathématique et de jeu musical ; tout phénomène participe de ces deux principes. [Frithjof Schuon] , telle qu’elle est présentée dans le Timée, n’a rien rien Le mot rien désigne une absence de chose(s), sans la notion de dénombrement ou de concept mathématique qui s’attache au nombre zéro. « Il n’y a rien ici » signifie qu’aucun objet n’est présent, sans a priori sur la nature des objets qui auraient pu se trouver à l’endroit considéré. de platonicien. Seules la théorie des Idées et la théorie des Idées-Sombres qui s’y rattache, et peut-être en fait la suite, méritent considération. Il ne reste que peu de chose du Platonisme, mais au moins ce que nous en avons est solide, démontré, et, comme il est exempt de toute fantaisie, digne du nom de la science.

Cette opinion si simple et si plausible ne paraît pas cependant à l’abri de toute contestation, et je serais disposé, pour ma part, à faire les réserves les plus expresses. Je crois bien qu’il faut accordera M. Couturat que, dans Platon, les théories de Dieu, de l’âme et de l’immortalité, l’explication de la genèse genèse
genesis
génesis
génération
Même dans l’Iliade (XIV 201, 246), où son usage est attesté pour la première fois, génesis désigne non seulement la "naissance", mais aussi la "génération", "le fait de venir à l’être". [Luc Brisson]
du monde sont mythiques. Mais la question est de savoir si tout ce qui est mythique est, par là même, suspect, et doit être rejeté. Il faudrait s’entendre sur la signification exacte du mot « mythe », et je suis porté à croire que certains mythes expriment la pensée la plus intime de Platon, et que, malgré leur forme mythique, la plupart des grandes théories qui viennent d’être nommées font partie intégrante du système au même titre que la théorie des Idées.

D’abord, si on élimine du Platonisme toutes ces grandes théories, que restera-t-il ? A vrai dire, la théorie des Idées et peut-être aussi celle des Idées-Nombres nombres Les nombres principiels - ou les symboles numéraux - sont soit "horizontaux", soit "verticaux", suivant qu’ils indiquent, soit une différenciation, qui se reflète à chaque niveau universel, soit une projection, qui s’enfonce dans la relativité. [Frithjof Schuon] sont seules, on vient de le voir, à trouver grâce devant une critique trop impitoyable. Mais comment croire que Platon s’en soit tenu là, et qu’il se soit borné à poser les principes, sans chercher à en déduire les conséquences et les applications, qu’il ait renoncé à expliquer le monde, l’âme et Dieu ? Le Platonisme, ainsi réduit, ressemble vraiment trop à l’Eléatisme. Comment croire surtout que, si tel était le Platonisme véritable et authentique, Aristote et les anciens s’y soient trompés, et qu’Aristote nous parle souvent des théories du Timée sur l’âme et sur la matière matière
hyle
La matière est la substance qui compose tout corps ayant une réalité tangible. Ses trois états les plus communs sont l’état solide, l’état liquide, l’état gazeux. La matière occupe de l’espace et possède une masse. Ainsi, en physique, tout ce qui a une masse est de la matière.
en les prenant fort au sérieux ?


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