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ÉTUDES DE PHILOSOPHIE ANCIENNE ET DE PHILOSOPHIE MODERNE

Brochard : LES MYTHES DANS LA PHILOSOPHIE DE PLATON

V. Brochard

lundi 17 juin 2013

Parmi les questions préjudicielles que doit nécessairement résoudre quiconque veut pénétrer un peu avant dans la philosophie de Platon se trouve au premier rang celle de la valeur des mythes. Il est certain que Platon a souvent présenté ses doctrines sous forme poétique ou allégorique. Il s’est complu dans la fiction, et il n’est presque pas de dialogue où l’on ne puisse, en cherchant bien, découvrir des mythes plus ou moins développés. Il semble que ce soit surtout sur les questions essentielles, celles de Dieu, de l’âme, de la vie future, que le philosophe ait pris plaisir à présenter sa pensée sous la forme la plus opposée à sa méthode ordinaire qui est la dialectique. Certains dialogues, tels que le Timée, le plus considérable à la fois par l’étendue et l’importance des questions qu’ils traitent, puisqu’il s’agit de la formation du monde, de l’origine des dieux et des âmes, paraissent mythiques d’un bout à l’autre. Que faut-il penser de cette intervention perpétuelle de l’imagination dans l’exposé des doctrines platoniciennes ? Doit-on rejeter impitoyablement et considérer comme étranger à la philosophie de Platon ce qui est présenté sous forme poétique ou paraît entaché de mythologie ? Peut-on au contraire admettre que les mythes renferment au moins une part de vérité et que, à certains égards et dans une mesure qui reste à déterminer, ils font partie intégrante de la philosophie platonicienne ?

La première de ces solutions, la plus simple et la plus radicale, celle aussi qui, à certains égards, convient le mieux à la doctrine d’un véritable philosophe, devait séduire beaucoup de bons esprits. Elle a été défendue avec une force singulière dans un travail remarquable, très approfondi et très documenté, publié par M. Louis Couturat sous forme de thèse latine : De Mythis platonicis. Et il faut convenir que les raisons que le jeune et savant auteur met en avant méritent une sérieuse considération.

Personne, peut-être parmi les philosophes anciens, n’a eu plus que Platon l’idée nette de ce que doit être la science et de la différence qui la sépare des autres modes d’affirmation. L’objet de la science ne comporte aucun changement, demeure toujours identique à soi-même ; la raison seule, soit par l’intuition, soit par la démonstration, peut l’atteindre. L’opinion, au contraire, est infiniment variable et changeante. La vraisemblance présente une infinité de dégrées, Elle est essentiellement fuyante et mobile. On sait le jugement de Platon sur les poètes et comment il traite Homère dans sa République. Il est plein d’admiration pour eux, mais les considère comme dangereux et se défie de leurs inventions. Comment supposer qu’un pareil philosophe ait pu, dans l’exposé de ses propres doctrines, recourir à un procédé d’exposition si éloigné de sa manière habituelle de raisonner, et peut-on voir autre chose qu’un jeu dans les fictions où il se complaît quelquefois, parce que c’est la mode de son temps, et que, d’ailleurs, le tour naturel de son esprit l’y inclinait peut-être ? Mais il ne semble pas possible qu’il ait jamais présenté sous la forme poétique une doctrine qu’il aurait prise au sérieux ou quelque proposition qu’il aurait eu à cœur de défendre.

C’était l’usage, au temps de Platon, d’invoquer les anciens poètes et principalement Homère, Hésiode ou Simonide, en toute circonstance et à tout propos. Les ouvrages d’Homère et d’Hésiode étaient pour l’antiquité ce que les livres saints ont été longtemps pour les modernes, et il faut se souvenir qu’alors on n’avait guère d’autres livres. C’est là qu’on allait chercher de beaux exemples, des préceptes et des règles de conduite. On voit, par les dialogues mêmes, dans le Protagoras notamment, que c’était un exercice favori des sophistes de choisir quelque pensée dans un vieux poêle, de la développer, de la commenter et d’en tirer souvent les conséquences les plus singulières et les applications les plus inattendues. Or contre ces jeux d’esprit alors si répandus et si fréquents Platon s’élève sans cesse avec la plus grande énergie. On sent tout son mépris pour ces vaines divagations. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire entre autres le Phèdre et le Protagoras. Comment croire que Platon soit tombé précisément dans le défaut qu’il reproche à ses contemporains et qu’il ait revêtu ses propres pensées de cette forme poétique qu’il proscrit partout où il la retrouve, et qui lui semble, à elle seule, une marque d’erreur et de fausseté ? Il faut donc que partout où le caprice de Platon s’est joué à quelque vision poétique, nous soyons avertis que ce n’est là qu’un jeu, et on doit écarter de sa philosophie, si l’on veut la saisir en elle-même, tout ce qui n’est pas sévèrement démontré et rigoureusement établi. L’imagination est suspecte partout où elle se manifeste. En procédant avec cette rigueur, on arrive, comme l’a montré M. Couturat, à écarter comme sans valeur une grande partie de la philosophie de Platon. La théorie de Dieu est un mythe ; il en est de même de celle de l’âme et de la doctrine relative à l’immortalité. L’explication de l’univers, telle qu’elle est présentée dans le Timée, n’a rien de platonicien. Seules la théorie des Idées et la théorie des Idées-Sombres qui s’y rattache, et peut-être en fait la suite, méritent considération. Il ne reste que peu de chose du Platonisme, mais au moins ce que nous en avons est solide, démontré, et, comme il est exempt de toute fantaisie, digne du nom de la science.

Cette opinion si simple et si plausible ne paraît pas cependant à l’abri de toute contestation, et je serais disposé, pour ma part, à faire les réserves les plus expresses. Je crois bien qu’il faut accordera M. Couturat que, dans Platon, les théories de Dieu, de l’âme et de l’immortalité, l’explication de la genèse du monde sont mythiques. Mais la question est de savoir si tout ce qui est mythique est, par là même, suspect, et doit être rejeté. Il faudrait s’entendre sur la signification exacte du mot « mythe », et je suis porté à croire que certains mythes expriment la pensée la plus intime de Platon, et que, malgré leur forme mythique, la plupart des grandes théories qui viennent d’être nommées font partie intégrante du système au même titre que la théorie des Idées.

D’abord, si on élimine du Platonisme toutes ces grandes théories, que restera-t-il ? A vrai dire, la théorie des Idées et peut-être aussi celle des Idées-Nombres sont seules, on vient de le voir, à trouver grâce devant une critique trop impitoyable. Mais comment croire que Platon s’en soit tenu là, et qu’il se soit borné à poser les principes, sans chercher à en déduire les conséquences et les applications, qu’il ait renoncé à expliquer le monde, l’âme et Dieu ? Le Platonisme, ainsi réduit, ressemble vraiment trop à l’Eléatisme. Comment croire surtout que, si tel était le Platonisme véritable et authentique, Aristote et les anciens s’y soient trompés, et qu’Aristote nous parle souvent des théories du Timée sur l’âme et sur la matière en les prenant fort au sérieux ?


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