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Le Buisson ardent

Chenique : ESSENCE ET SUBSTANCE (I)

François Chenique

lundi 17 juin 2013

Extrait de « Le Buisson ardent »

L’être et les êtres

Définir la métaphysique comme « la science de l’être » [1] c’est la réduire à l’ontologie alors qu’elle doit considérer ce qui est « au-delà de l’être » comme nous le verrons au chapitre suivant. Dans ce chapitre nous étudions l’Etre en tant que « cause » ou « principe » des êtres ; c’est, si l’on veut, « l’Etre suprême » ou « Etre pur » envisagé comme « Dieu créateur des autres êtres ».

L’Etre devra dans cette perspective être envisagé comme le Principe de la manifestation universelle. Tout ce qui se manifeste, de quelque façon que ce soit, devra être rapporté à l’Etre ; ce qui ne se manifeste pas, parce que non susceptible de manifestation, ainsi que la manifestation universelle à l’état principiel, devra être rapporté à ce qui se trouve au-delà de l’Etre.

L’Etre lui-même est non manifesté, car un Principe est d’un autre ordre que ce qu’il manifeste. Il se connaît lui-même par lui-même, et se connaissant lui-même il manifeste les possibilités qui sont en lui [2]. La manifestation universelle dépend ainsi tout entière du Principe et, considérée en dehors de lui, elle a une existence illusoire. Rien n’existe en dehors du Principe, car un effet n’a pas de réalité en dehors de sa cause.

Par contre, le Principe ne dépend pas de sa manifestation et il n’est nullement affecté par elle. La manifestation finie est rigoureusement nulle au regard de l’Infini. Elle est « illusoire » en ce sens qu’elle tire sa réalité relative du Principe ; « illusoire » ne signifie pas « irréel », car la manifestation a le degré de réalité qui lui convient, mais pas par elle-même. Illusoire implique l’idée de « jeu » : la manifestation « voile » le Principe qui la manifeste, et celui qui se laisse prendre à son « jeu » devient la victime de « l’illusion cosmique » [3].

L’Etre manifeste ainsi les possibilités de manifestation contenues en lui en nombre indéfini selon une multitude de degrés qui constituent les « Etats de l’Etre » [4]. Les Etats de l’Etre, dont l’ensemble constitue « l’Existence universelle », apparaissent comme superposés selon une hiérarchie bien définie, mais ils restent reliés au Principe, sinon ils perdraient toute réalité. D’ailleurs si, de notre point de vue, la manifestation apparaît comme séparée du Principe par la succession logique et chronologique des Etats de l’Etre, du point de vue du Principe, tout se passe en parfaite simultanéité, et la « sortie » de la manifestation « hors du Principe » est illusoire.

L’être manifesté, l’être humain par exemple, doit ainsi récapituler les états inférieurs à l’état d’Etre dans lequel il se trouve et parcourir les états supérieurs par une ascension spirituelle pour réintégrer le Principe, qui est d’ailleurs sa Fin, et dont il n’est sorti qu’en apparence. L’homme doit ainsi « devenir » ce qu’il « est » de toute éternité, puisque encore une fois, du point de vue du Principe, tout se passe en parfaite simultanéité [5].


Voir en ligne : François Chenique


[1Aristote définit la Métaphysique : « la science de l’être et de tout ce qui s’y rapporte ». Cette définition est reprise dans de nombreux manuels de philosophie scolastique.

[2« Dieu peut être conçu selon quatre grandes Visions, c’est-à-dire comme se « réalisant » Lui-même, dans sa Toute-Connaissance de quatre manières : premièrement, Dieu se voit Lui-même en Lui-même, en son Essence (au niveau de l’Etre comme l’explique la note) ; deuxièmement II se voit en Lui-même par la Création qui n’est autre que S’a Vision de Lui-même en vertu de la réalisation de la possibilité négative, et partant limitative, incluse en sa Toute-Possibilité ; troisièmement, Il se voit par les créatures qui Le voient dans la Création ; quatrièmement, Il se voit par les créatures Le voyant Lui-même par l’Oeil du cœur ». F. SCHUON, L’œil du cœur, pp. 23-24.

Rappelons qu’à été condamnée par le Saint-Office en 1861 la proposition suivante attribuée aux « ontologistes » : « La création peut être expliquée ainsi : Dieu produit la créature, l’homme par exemple, au moyen de l’acte spécial par lequel il se connaît et se veut distinct de la créature finie ». (Denz.-Schön., 2847). Il est certain qu’une telle proposition requiert pour son explication une autre métaphysique que la scolastique décadente de l’époque où fut prononcée la condamnation.

[3La non-réciprocité (ou non symétrie) des relations entre le Créateur et la créature fait dire à la scolastique qu’il y a relation réelle entre 1a. créature et Dieu, et relation de raison entre Dieu et la créature. Voir R. GUENON, L’homme et son devenir selon le Vêdânta, fin du chapitre II.

[4Voir R. GUENON. Les états multiples de l’Etre.

[5R. GUENON, L’homme et son devenir selon te Vêdânta, chapitre X.