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La Gnose

Leisegang : NOTION ET ORIGINES DE LA GNOSE

H. Leisegang

lundi 17 juin 2013

La gnose connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
est la connaissance de la Réalité réalité
le réel
Le mot réalité désigne le caractère de ce qui existe effectivement, par opposition à ce qui est imaginé, rêvé ou fictif. Les questions que pose ce concept sont fondamentales pour la science et la philosophie.
suprasensible, « invisiblement visible dans un éternel mystère mystère
mysterion
mystères
Du grec musterion, fermer les yeux ou la bouche. Désigne un secret, les pratiques et les rites réservées aux initiés, un objet de difficile connaissance, et l’initiation des doctrines secrètes. (V. Siret)
 », qui est censée constituer, au cœur coeur
kardia
cœur
coração
coración
heart
et au-delà du monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
sensible, l’énergie motrice de toute forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
d’existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
. Un fragment gnostique définit la gnose : « La connaissance de ce que nous sommes et de ce que nous sommes devenus ; du lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
d’où nous venons et de celui dans lequel nous sommes tombés ; du but vers lequel nous nous hâtons et de ce dont nous sommes rachetés ; de la nature nature
physis
phusis
phúsis
Le grec phúsis dérive de la racine indo-européenne bhû-, qui a donné en sanskrit comme verbe : "devenir", "se produire", "avoir lieu" ; comme non : "terre", "sol", "lieu", "état", "condition". Peut désigner aussi bien l’origine, que le déroulement et le résultat de tout processus. (Luc Brisson)
de notre naissance et de celle de notre re-naissance » (Clém. d’Al., Excerpta ex Theodoto, 78, 2). Et on lit dans un autre fragment : « la connaissance de l’homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
est le commencement de la perfection perfection
perfeição
perfección
 ; la connaissance de Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
en est la consommation » (Hippol., Élenchos, V, 6, 6). Cette Réalité suprasensible, on la conçoit sous les espèces d’un système d’Idées, qui sont en même temps temps Philosophes, scientifiques et hommes de la rue ont bien souvent des vues différentes sur ce qu’est le temps, et les progrès des uns influencent les autres depuis des siècles. des Forces cosmiques personnifiées — entités divines, « démons », esprits, anges anjo
anjos
ange
anges
angel
angeles
arcanjo
arcanjos
archange
archanges
, héros de la mythologie païenne ou chrétienne — qui tiennent dans leurs mains le destin Schicksal 
Geschick
Ge-schick
schicksalhaft
destin
co-destin
fado
destiny
destino
fate
destinal
du monde et de l’humanité. La connaissance de ce monde transcendant transcendance Sous le rapport de la transcendance, Dieu seul est le Bien ; lui seul possède, par exemple, la qualité de beauté ; au regard de la Beauté divine, la beauté d’une créature n’est rien, comme l’existence elle-même n’est rien à côté de l’Etre divin ; c’est là la perspective de transcendance. [Frithjof Schuon] est le résultat de la convergence de deux actes, dont l’un L'Un
hen
hén
L’Un, en philosophie ou en mystique, désigne le Principe suprême, souvent donné comme impensable et ineffable. Historiquement, cette notion prend tout son essor, en philosophie, à partir du néoplatonisme de Plotin au milieu du IIIe siècle. Grammaticalement, le mot « un » est ici employé comme substantif et avec majuscule (comme « Dieu » ou « Être »). Le mot s’oppose principalement à Multiple (dès Platon) et entre dans la liste des transcendantaux (avec Être, Bien, Vrai, Beau... qui sont au-delà des catégories et peuvent se convertir : Un = Bien = Beau). C’est l’Un-Dieu, l’Un-principe, mesure suprême.
procède de la Nature sensible et l’autre de la Nature suprasensible. L’application méthodique de l’intelligence intelligence Notre intelligence n’est pleinement humaine que par les vérités concernant Dieu et nos fins dernières. Elle opère la compréhension de Dieu, du monde, de l’homme. [Frithjof Schuon] aux réalités spirituelles — application qui culmine dans l’extase — et une conduite toute spirituelle — qui trouve son expression suprême dans l’ascèse ascèse
askesis
askêsis
ascese
ascesis
ascetismo
ascetism
— amènent l’homme aux abords du monde de l’esprit esprit
pneuma
espírito
spirit
mente
mind
. A son tour, ce monde se penche vers l’homme sous forme de révélation Révélation La Révélation (on emploie généralement une majuscule dans cette acception du mot) est, pour une religion, la connaissance qu’elle affirme détenir de source divine. Les manifestations divines par lesquelles cette connaissance est parvenue aux hommes sont tantôt des apparitions (théophanies), tantôt l’inspiration à des prophètes de textes considérés comme sacrés. Les religions rattachées à la trilogie judaïsme-christianisme-islam, en particulier, sont dites révélées. et se donne à contempler, aussitôt que les conditions requises se trouvent pleinement réalisées. A toutes les époques de l’Antiquité, cette connaissance a été recherchée et cultivée : qu’il s’agisse de la sorcellerie primitive, de la magie Magie Pourquoi ce « Magie », ce M majuscule ? peut-être pour ne pas confondre avec la magie au sens de prestidigitation[2], peut-être pour agrandir, magnifier l’aspect aventureux d’une entreprise souvent ridiculisée ou jugée inquiétante par les pouvoirs en place.

Dans de nombreuses cultures, les moyens mis en œuvre par la magie en tant que science occulte s’opposent, en effet, aux raisonnements scientifiques, ainsi qu’aux religions établies.
savante et de la conjuration des démons, de la mantique divination
advinhação
mantique
mantike
« enthousiaste », des religions à mystères, de la spéculation religieuse se rattachant à celles-ci, et surtout, sous une forme plus raffinée, de la philosophie consacrée à l’investigation des forces spirituelles régissant le Cosmos Kosmologie
cosmologie
cosmologia
cosmología
cosmology
cosmo
cosmos
kosmos
et la vie vie Le philosophe Michel Henry définit la vie d’un point de vue phénoménologique comme ce qui possède la faculté et le pouvoir « de se sentir et de s’éprouver soi-même en tout point de son être ». Pour lui, la vie est essentiellement force subjective et affectivité, elle consiste en une pure expérience subjective de soi qui oscille en permanence entre la souffrance et la joie. humaine. Les mythes et les cultes particulièrement furent attirés dans la sphère de la spéculation gnostique. On pressentit en eux une sagesse sophia
sagesse
sabedoria
wisdom
sabedoría
σοφία
profonde, remontant à une révélation révélation Le terme de révélation doit être réservé précisément à la communication d’une connaissance que l’intelligence humaine ne pouvait pas atteindre à partir de l’expérience. (Claude Tresmontant) primordiale, qui devait se révéler à nouveau à la raison dianoia
la raison
raison discursive
reason
razão
razón
de l’initié s’il arrivait à en trouver le chemin. Ce bon chemin, c’est déjà la gnose : « Je te montrerai la voie Tao
Dao
Voie
Way
Le Tao, qu’on traduit littéralement par "Voie", et qui a donné son nom à la doctrine elle-même, est le Principe suprême, envisagé au point de vue strictement métaphysique. René Guénon
sainte, la voie cachée, qui est la gnose », dit le Sauveur dans l’hymne des Naassènes (Hippolyte, op. cit., V, 10, 2).

Lorsque le Grec vit s’ouvrir à lui le monde immense de l’Orient, qu’il vit les édifices gigantesques de l’Égypte et de la Babylonie avec l’évocation de leur culture millénaire, auprès de laquelle il se sentait un enfant, il se mit à chercher dans les créations religieuses de ces peuples anciens la sagesse primitive qu’il poursuivait déjà dans les mythes et les contes de sa race. Aucune religion religion Le contenu et la raison d’être des religions est le rapport entre Dieu et l’homme ; entre l’Être nécessaire et l’existence contingente. C’est ce rapport qui donne aux religions toute leur puissance et toute leur légitimité ; c’est au contraire leur revendication confessionnelle d’absoluité qui constitue leur relativité. (Frithjof Schuon) orientale, venue à la connaissance des Grecs, n’échappa à une transposition en sagesse profonde par les procédés de la méthode grecque. L’Ancien Testament lui-même subit le même sort à Alexandrie Alexandrie
Alexandria
L’École d’Alexandrie désigne le mouvement platonicien qui a fleuri à Alexandrie entre le IVe et le VIIe siècles apr. J.-C., dont l’initiateur avait été Ammonius Saccas, le maître de Plotin. (d’après Y. Lafrance)
par les soins des Juifs hellénisés, cependant que la Palestine des Macchabées livrait un combat désespéré à l’influence grecque et tentait de maintenir dans sa pureté la religion de ses pères. Ce qui s’était produit pour le judaïsme allait se renouveler dans les communautés chrétiennes. Les Évangiles chrétiens, qui parurent en grec dans le monde hellénistique, étaient tous plus ou moins farcis ou émaillés de motifs gnostiques. Paul est nourri de la cosmologie de la gnose et pense suivant ses catégories Kategorien
catégories
categorias
categorías
categories
kategoriai
 [1]. Lorsque le christianisme vit son originalité menacée de sombrer dans la mer de la spéculation gnostique, la résistance éclata. C’est alors que s’inaugura le combat contre la gnose, la plus dangereuse de toutes les hérésies ; et quand nous parlons encore aujourd’hui de gnose, nous pensons toujours en premier lieu à la gnose chrétienne hérétique, à l’ennemie née au cœur même de l’Église et contre laquelle les Pères déployèrent toutes les ressources dont ils disposaient.

C’est une question âprement débattue que celle de l’origine de cette gnose. Les Pères de l’Église, qui étaient en contact direct avec ses adeptes, y ont dénoncé une sagesse grecque. D’autre part, les philosophes grecs eux-mêmes, qui entrèrent en contact avec la gnose, justement très répandue dans les milieux cultivés et distingués, et qui devaient savoir episteme
saber
savoir
ciência
science
ciencia
à quoi s’en tenir en matière matière
hyle
La matière est la substance qui compose tout corps ayant une réalité tangible. Ses trois états les plus communs sont l’état solide, l’état liquide, l’état gazeux. La matière occupe de l’espace et possède une masse. Ainsi, en physique, tout ce qui a une masse est de la matière.
de philosophie, la tinrent pour une religion issue de la philosophie grecque antique. Voici ce qu’écrit Porphyre dans sa Vie de Plotin : « A son époque, les chrétiens comptèrent de nombreux sectaires, partis surtout de la philosophie antique, tels que les partisans d’Adelphius et d’Aqui-linus, qui possédaient nombre d’écrits d’Alexandre le Libyen, de Philocomos, de Démostrate et de Lydos, présentaient des Révélations de Zoroastre Zoroastre
Zarathushtra
Zoroastre ou Zarathushtra (Zaraθuštra en avestique, Ζωροάστρης en grec), personnage religieux, prophète et fondateur du Zoroastrisme, ancienne religion de la Perse.
, Zostrien, Nicothée, Allogène, Mésos et autres ; ils trompaient ainsi beaucoup de gens, comme ils s’étaient abusés eux-mêmes, et affirmaient que Platon n’avait pas pénétré jusqu’au fond de la vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
et de l’essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
intelligible intelligible En quel sens être en acte se dit-il de l’intelligible ? Est-ce au sens où la statue, comme couple de forme et de matière, est un être en acte ? Est-ce parce que chaque intelligible a reçu une forme ? - Non, c’est que chacun d’eux est une forme et qu’il est parfaitement ce qu’il est. L’intelligence ne passe pas de la puissance à l’acte, d’un état où elle est capable de penser à un état où elle pense effectivement (car il faudrait alors avant elle une autre intelligence qui ne fût pas passée de la puissance à l’acte) ; mais le tout de son être est en elle. L’être en puissance ne consent à passer à l’acte que par l’intervention d’un autre terme, nécessaire à la génération d’un être en acte ; mais l’être qui tire de lui-même et garde éternellement ses manières d’être, est un être en acte. Donc tous les êtres premiers sont des êtres en acte ; car ils possèdent d’eux-mêmes et toujours ce qu’ils doivent posséder. Il en est ainsi également de l’âme qui n’est pas dans la matière mais dans l’intelligible. Quant à l’autre âme, celle qui est dans la matière, comme l’âme végétative, elle est aussi en acte ; elle aussi, elle est ce qu’elle est, parce qu’elle est en acte. ENNÉADES - Bréhier : II, 5 (25) - Que veut dire en puissance et en acte ? 3 . C’est pourquoi Plotin les réfuta maintes fois dans ses cours, écrivit un livre que j’ai intitulé « Contre les Gnostiques », nous laissant la critique du reste. Amelius écrivit ensuite jusqu’à quarante livres contre le livre de Zostrien. Quant à moi, Porphyre, j’ai présenté contre le livre de Zoroastre de nombreuses critiques et j’ai démontré que c’est un livre apocryphe et récent, composé par les membres de cette secte pour faire croire croyance
croire
crença
crer
belief
believe
que les doctrines qu’ils prônent sont réellement de Zoroastre » De vita Plotini, XVI). Ainsi, à en croire le savant néoplatonicien, qui comptait parmi ses élèves des adeptes de sectes gnostiques, la gnose est un rejeton de la « philosophie antique » ; mais les prophètes gnostiques reniaient leur origine et revêtaient leurs idées d’une défroque vieille-orientale, suivant un usage qui, loin d’être ser
être
being
ón
Le concept d’être désigne en général ce que nous ressentons exister d’une manière ou d’une autre dans la perception, qu’elle soit sensible ou intelligible. L’étude de l’être est appelée ontologie ou métaphysique.
insolite, avait été pratiqué par les philosophes grecs de toutes les époques. La science science
epistêmê
episteme
sciences
Le sens originel du grec : se placer au-dessus de.... Parménide a ouvert la voie à la conception grecque de l’epistêmê en distinguant le monde de l’opinion et celui de la pensée pure et de l’être. (Y. Lafrance)
moderne des religions a tenté de renverser ce rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
. Elle a, tout en identifiant les affinités avec les Mystères et la philosophie de la Grèce, cherché l’origine des motifs essentiels du gnosticisme dans les religions orientales. Certains savants se sont arrêtés à Babylone, d’autres ont préféré l’Egypte, d’autres l’Iran ; on a poussé la chasse aux affinités jusque dans l’Inde. Les théosophes, eux, rattachent la gnose à une sagesse primitive secrète qui serait à la racine de toutes les religions ; elle aurait été annoncée par les grands docteurs de l’humanité sous des formes variables suivant les peuples et les époques, mais de telle manière que l’initié capable d’aller de l’expression extérieure à l’essence pût toujours découvrir la concordance profonde des doctrines différentes. En raison de la confusion générale qui règne présentement sur la question, il est nécessaire d’appeler l’attention sur les points suivants :


Voir en ligne : Sophia Perennis


[1Pour un exposé de la pensée et de la vision paulinienne du monde, cf. mon livre Denkformen, Berlin, 1928, 87-127.