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La Gnose

Leisegang : NOTION ET ORIGINES DE LA GNOSE

H. Leisegang

lundi 17 juin 2013

La gnose est la connaissance de la Réalité suprasensible, « invisiblement visible dans un éternel mystère », qui est censée constituer, au cœur et au-delà du monde sensible, l’énergie motrice de toute forme d’existence. Un fragment gnostique définit la gnose : « La connaissance de ce que nous sommes et de ce que nous sommes devenus ; du lieu d’où nous venons et de celui dans lequel nous sommes tombés ; du but vers lequel nous nous hâtons et de ce dont nous sommes rachetés ; de la nature de notre naissance et de celle de notre re-naissance » (Clém. d’Al., Excerpta ex Theodoto, 78, 2). Et on lit dans un autre fragment : « la connaissance de l’homme est le commencement de la perfection ; la connaissance de Dieu en est la consommation » (Hippol., Élenchos, V, 6, 6). Cette Réalité suprasensible, on la conçoit sous les espèces d’un système d’Idées, qui sont en même temps des Forces cosmiques personnifiées — entités divines, « démons », esprits, anges, héros de la mythologie païenne ou chrétienne — qui tiennent dans leurs mains le destin du monde et de l’humanité. La connaissance de ce monde transcendant est le résultat de la convergence de deux actes, dont l’un procède de la Nature sensible et l’autre de la Nature suprasensible. L’application méthodique de l’intelligence aux réalités spirituelles — application qui culmine dans l’extase — et une conduite toute spirituelle — qui trouve son expression suprême dans l’ascèse — amènent l’homme aux abords du monde de l’esprit. A son tour, ce monde se penche vers l’homme sous forme de révélation et se donne à contempler, aussitôt que les conditions requises se trouvent pleinement réalisées. A toutes les époques de l’Antiquité, cette connaissance a été recherchée et cultivée : qu’il s’agisse de la sorcellerie primitive, de la magie savante et de la conjuration des démons, de la mantique « enthousiaste », des religions à mystères, de la spéculation religieuse se rattachant à celles-ci, et surtout, sous une forme plus raffinée, de la philosophie consacrée à l’investigation des forces spirituelles régissant le Cosmos et la vie humaine. Les mythes et les cultes particulièrement furent attirés dans la sphère de la spéculation gnostique. On pressentit en eux une sagesse profonde, remontant à une révélation primordiale, qui devait se révéler à nouveau à la raison de l’initié s’il arrivait à en trouver le chemin. Ce bon chemin, c’est déjà la gnose : « Je te montrerai la voie sainte, la voie cachée, qui est la gnose », dit le Sauveur dans l’hymne des Naassènes (Hippolyte, op. cit., V, 10, 2).

Lorsque le Grec vit s’ouvrir à lui le monde immense de l’Orient, qu’il vit les édifices gigantesques de l’Égypte et de la Babylonie avec l’évocation de leur culture millénaire, auprès de laquelle il se sentait un enfant, il se mit à chercher dans les créations religieuses de ces peuples anciens la sagesse primitive qu’il poursuivait déjà dans les mythes et les contes de sa race. Aucune religion orientale, venue à la connaissance des Grecs, n’échappa à une transposition en sagesse profonde par les procédés de la méthode grecque. L’Ancien Testament lui-même subit le même sort à Alexandrie par les soins des Juifs hellénisés, cependant que la Palestine des Macchabées livrait un combat désespéré à l’influence grecque et tentait de maintenir dans sa pureté la religion de ses pères. Ce qui s’était produit pour le judaïsme allait se renouveler dans les communautés chrétiennes. Les Évangiles chrétiens, qui parurent en grec dans le monde hellénistique, étaient tous plus ou moins farcis ou émaillés de motifs gnostiques. Paul est nourri de la cosmologie de la gnose et pense suivant ses catégories [1]. Lorsque le christianisme vit son originalité menacée de sombrer dans la mer de la spéculation gnostique, la résistance éclata. C’est alors que s’inaugura le combat contre la gnose, la plus dangereuse de toutes les hérésies ; et quand nous parlons encore aujourd’hui de gnose, nous pensons toujours en premier lieu à la gnose chrétienne hérétique, à l’ennemie née au cœur même de l’Église et contre laquelle les Pères déployèrent toutes les ressources dont ils disposaient.

C’est une question âprement débattue que celle de l’origine de cette gnose. Les Pères de l’Église, qui étaient en contact direct avec ses adeptes, y ont dénoncé une sagesse grecque. D’autre part, les philosophes grecs eux-mêmes, qui entrèrent en contact avec la gnose, justement très répandue dans les milieux cultivés et distingués, et qui devaient savoir à quoi s’en tenir en matière de philosophie, la tinrent pour une religion issue de la philosophie grecque antique. Voici ce qu’écrit Porphyre dans sa Vie de Plotin : « A son époque, les chrétiens comptèrent de nombreux sectaires, partis surtout de la philosophie antique, tels que les partisans d’Adelphius et d’Aqui-linus, qui possédaient nombre d’écrits d’Alexandre le Libyen, de Philocomos, de Démostrate et de Lydos, présentaient des Révélations de Zoroastre, Zostrien, Nicothée, Allogène, Mésos et autres ; ils trompaient ainsi beaucoup de gens, comme ils s’étaient abusés eux-mêmes, et affirmaient que Platon n’avait pas pénétré jusqu’au fond de la vérité et de l’essence intelligible. C’est pourquoi Plotin les réfuta maintes fois dans ses cours, écrivit un livre que j’ai intitulé « Contre les Gnostiques », nous laissant la critique du reste. Amelius écrivit ensuite jusqu’à quarante livres contre le livre de Zostrien. Quant à moi, Porphyre, j’ai présenté contre le livre de Zoroastre de nombreuses critiques et j’ai démontré que c’est un livre apocryphe et récent, composé par les membres de cette secte pour faire croire que les doctrines qu’ils prônent sont réellement de Zoroastre » De vita Plotini, XVI). Ainsi, à en croire le savant néoplatonicien, qui comptait parmi ses élèves des adeptes de sectes gnostiques, la gnose est un rejeton de la « philosophie antique » ; mais les prophètes gnostiques reniaient leur origine et revêtaient leurs idées d’une défroque vieille-orientale, suivant un usage qui, loin d’être insolite, avait été pratiqué par les philosophes grecs de toutes les époques. La science moderne des religions a tenté de renverser ce rapport. Elle a, tout en identifiant les affinités avec les Mystères et la philosophie de la Grèce, cherché l’origine des motifs essentiels du gnosticisme dans les religions orientales. Certains savants se sont arrêtés à Babylone, d’autres ont préféré l’Egypte, d’autres l’Iran ; on a poussé la chasse aux affinités jusque dans l’Inde. Les théosophes, eux, rattachent la gnose à une sagesse primitive secrète qui serait à la racine de toutes les religions ; elle aurait été annoncée par les grands docteurs de l’humanité sous des formes variables suivant les peuples et les époques, mais de telle manière que l’initié capable d’aller de l’expression extérieure à l’essence pût toujours découvrir la concordance profonde des doctrines différentes. En raison de la confusion générale qui règne présentement sur la question, il est nécessaire d’appeler l’attention sur les points suivants :


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[1Pour un exposé de la pensée et de la vision paulinienne du monde, cf. mon livre Denkformen, Berlin, 1928, 87-127.