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Origène

La théologie sacramentaire d’Origène (III)

Jean Daniélou

lundi 17 juin 2013

Origène : Par Jean Daniélou

Extrait du "CHAPITRE III - LA THÉOLOGIE SACRAMENTAIRE D’ORIGÈNE"

I. Le baptême (suite)

Nous avons vu jusqu’ici la conception qu’Origène se fait de la préparation au baptême, celle qu’il a du baptême lui-même. Mais il reste une dernière question : le baptême donne à l’âme le principe de la vie spirituelle, mais il ne marque qu’une première étape. Ceci apparaît nettement sur le plan moral dans les reproches que fait Origène aux baptisés qui l’écoutent à l’église de Césarée et à qui il reproche leurs infidélités à la grâce de leur baptême : « Tous ceux qui sont d’Israël ne sont pas Israélites et tous ceux qui ont été lavés par l’eau n’ont pas été lavés du même coup du Saint-Esprit. Je vois, en effet, dans les Écritures, que certains catéchumènes ont été trouvés dignes de la grâce du Saint-Esprit et que d’autres, après le baptême, ont été indignes de la grâce du Saint-Esprit. Ne doute pas que, maintenant encore, il y a des Corneille dans le groupe des catéchumènes et des Simon parmi les fidèles » (Hom. Num., III, 1). La vie spirituelle tout entière doit être comme l’a bien montré le P. Hugo Rahner, le développement de la grâce baptismale.

Mais il y a une autre question qui est celle de la relation du baptême d’eau au baptême eschatologique. La perspective d’Origène est, en effet, celle d’un triple baptême : le baptême figuratif pur, celui de l’Ancien Testament et de Jean, le baptême chrétien qui est à la fois réalité par rapport à la figure et figure par rapport à la réalité future, enfin, le baptême de feu de l’entrée dans la gloire. Ceci a été bien vu par le P. de Balthasar (Mysterion, p. 56-57) : « Le sacrement de l’Eglise est à la fois figure et vérité. Il enlève de soi toute souillure, il remplace de soi le feu dévorant de l’esprit. Mais, à condition que les dispositions du sujet soient parfaites comme celles des Apôtres... La pensée d’Origène, loin d’opposer définitivement typos et aletheia. est donc celle d’une analogie multiple dont les degrés ne sont pas rigoureusement séparés. »

Cette perspective remarquable nous permet, d’une part, d’établir une relation entre les différents degrés de la purification : le baptême, les purifications mystiques, le purgatoire sont trois aspects d’une même réalité, qui est la nécessité pour ce qui doit être uni au Dieu Saint d’être purifié de toute impureté et transformé en sainteté. En second lieu, cela donne au baptême un caractère eschatologique, prophétique, qui est bien dans la ligne de l’économie sacramentelle, encore qu’on le méconnaisse souvent. On peut lire à ce sujet l’article du P. de Montcheuil sur la signification eschatologique du repas eucharistique (R. S. R., 1945). Ce qui est vrai de l’Eucharistie l’est aussi du baptême : il couvre tous les temps : Recolitur memoria, mens impletur gratia, futur a gloriœ pignus datur. Il est mémorial de la Passion et de la Résurrection, communication actuelle de la grâce, figure de la transfiguration eschatologique.

Les textes d’Origène se trouvent d’abord dans le Commentaire sur Saint-Mathieu : « Ceux qui ont suivi le Sauveur, seront assis sur douze trônes, jugeant les douze tribus d’Israël et recevront ce pouvoir à la résurrection des morts ; et c’est cela la régénération (paliggenesia) qui est la nouvelle naissance (genesis), quand la terre nouvelle et les cieux nouveaux seront créés pour ceux qui se sont renouvelés et que la nouvelle Alliance sera donnée, et son calice. De cette régénération, le préambule est ce que Paul appelle le bain (loutron) de la régénération et ce qui, de cette nouveauté, suit le bain de la régénération dans le renouvellement de l’esprit. Et, sans doute, dans la génération nul n’est pur de péché, pas même si sa vie n’a qu’un jour, à cause du mystère de notre génération, dans lequel chacun en naissant peut s’approprier les paroles de David : Ecce in iniquitatibus conceptus sum. Mais dans la régénération par l’eau, tout homme qui a été engendré d’en haut dans l’eau et l’esprit sera pur du péché et, si j’ose le dire, pur « en miroir et en énigme ». Mais dans l’autre régénération, lorsque le Fils de l’homme sera assis sur le trône de sa gloire, tout homme qui parviendra à cette régénération dans le Christ, sera absolument pur du péché, dans le face à face — et c’est en passant par le bain de la régénération qu’on parvient à cette régénération... Dans la régénération par l’eau, nous sommes ensevelis avec le Christ. Dans la régénération de feu et d’esprit, nous sommes conformés au corps de la gloire du Christ, assis sur le trône de sa gloire et nous-mêmes assis sur les douze trônes, si, du moins, ayant tout laissé, en particulier par le baptême, nous l’avons suivi » (Comment. MM., XV, 23).

Cet admirable passage applique à l’ordre sacramentel la doctrine paulinienne de l’opposition du spéculum et du face à face. Le baptême est une régénération in sftecttlo, c’est-à-dire non pas irréelle, mais qui est seulement l’ombre de la purification totale. Ces deux régénérations sont dans le prolongement l’une de l’autre. Toute une théologie sacramen-taire peut s’édifier à partir de là. Mais, par ailleurs, il n’indique pas la nature de la seconde régénération, celle qui précède l’entrée dans la gloire. L’Homélie XXIV in Lucam précise ce point : « Quand Jésus baptise-t-il dans l’Esprit-Saint et quand baptise-t-il dans l’eau ? Est-ce que c’est au même moment ou à des moments différents : Vous, dit-il, vous serez baptisés dans l’Esprit Saint après peu de jours. Les Apôtres furent baptisés après son ascension au ciel dans l’Esprit Saint ; qu’ils aient été baptisés dans le feu, l’Ecriture ne le rapporte pas. Mais de même que Jean invitait au baptême certains de ceux qui venaient au bord de Jourdain et en écartait d’autres, ainsi se tiendra dans le fleuve de feu le Seigneur Jésus avec l’épée de feu en sorte que tout homme qui, à la sortie de cette vie, désire entrer au Paradis et a besoin d’être purifié, il le baptise dans ce fleuve et le conduise au lieu de ses désirs, tandis que celui qui n’a pas les marques du premier baptême, il ne les baptise pas dans le fleuve de feu. Il faut, en effet, d’abord être baptisé dans l’eau et l’esprit, afin que lorsqu’on arrive au fleuve de feu, on montre qu’on a gardé les purifications de l’eau et de l’esprit et qu’on mérite alors de recevoir le baptême de feu dans le Christ Jésus » (Hom. Luc, XXIV).

Ce dernier passage a été étudié longuement par C.-E. Edsman (Le fleuve de feu). Nous n’avons pas à examiner ici les conceptions eschatologiques qu’il suppose, ni non plus ses origines : nous remarquerons seulement que le thème de l’épée de feu du Paradis y est rapproché de celui d’un fleuve de feu eschatologique. Ce qui est important pour nous, c’est la structure baptismale de ce thème eschatologique. Nous la retrouvons ailleurs dans Origène. Dans les Homélies sur l’Exode, VI, 3, il est mis en relation avec celui de la mer Rouge, qui détruit les pécheurs et à travers laquelle les justes passent sans dommage. Il donne à la théologie du baptême son prolongement eschatologique et achève d’en faire la parfaite expression de la foi commune de l’Eglise.


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