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Origène

La théologie sacramentaire d’Origène (II)

Jean Daniélou

lundi 17 juin 2013

Origène : Par Jean Daniélou

Extrait du "CHAPITRE III - LA THÉOLOGIE SACRAMENTAIRE D’ORIGÈNE"

I. Le baptême (suite)

Un autre aspect du baptême, très cher au christianisme primitif, est qu’il est une libération à l’égard de la puissance du démon. Nous retrouvons ceci chez Origène. C’est encore à propos de la sortie d’Egypte qu’il est amené à traiter ce sujet. Il rattache celle-ci à l’interprétation paulinienne : Nobis qualem tradiderit de his Patilus Apostolus intelligentiae regulam videamus (Ho. Ex., V, 1 ; Baeh., 182, 2). Et il ajoute : « Vous voyez combien la tradition de Paul diffère du sens littéral. Ce que les Juifs estiment traversée de la mer, Paul l’appelle baptême ; ce qu’ils croient une nuée, Paul établit que c’est l’Esprit Saint. » Origène ne développe pas autrement cette interprétation sauf sur ce point qui nous intéresse, mais qui est très important pour l’intelligence de la signification primitive du baptême : « (Paul) nomme ce (passage) baptême accompli dans la nuée et la mer pour que toi aussi qui es baptisé dans le Christ, dans l’eau et dans l’Esprit Saint, tu saches que les Egyptiens te poursuivent et veulent te ramener à leur service, je veux dire « les dominateurs de ce monde » et « les esprits mauvais » (Eph., VI, 12) que tu as servis jadis. Ils s’efforcent de te poursuivre, mais tu descends dans l’eau et tu deviens sain et sauf et, purifié des souillures du péché, tu remontes, homme nouveau, prêt à chanter le cantique nouveau » (V, 5 ; 190, 6-5). Nous trouvons ici un aspect essentiel du baptême, celui du renoncement à l’empire du démon et du passage au règne du Christ. C’est à cet aspect que se rattache la renonciation à Satan et la confession de foi au Christ. Et c’est par là que le baptême se rattache à la théorie de la rédemption comme victoire sur Satan. Il se prolonge par ailleurs par le martyre, considéré lui aussi comme victoire sur Satan. Ceci représente tout un aspect de la pensée d’Origène où il est un fidèle écho de la foi commune de l’Eglise, parce qu’il plonge profondément dans sa propre expérience chrétienne de catéchète et de martyr.

Mystère de mort et de résurrection, mystère de sortie du règne du démon et d’entrée dans le royaume du Christ, le baptême est encore bien d’autres choses pour Origène. Il est nouvelle naissance, participation à la nature divine dans la charité (Comm. Rom., IV, 9 ; P. G., XIV, 997 C ; Joh. XX, 37 ; P. 377). Il est agrégation au corps de l’Eglise (Comm. Rom., VIII, 5 ; P. G., XIV, 1168). Il est retour au Paradis (Frag. Gen. ; P. G., XII, 100). Il est une onction sacerdotale (Hom. Lev., IX, 9 ; VI, 436). Je n’en retiendrai qu’un, le baptême comme union mystique du Christ et de l’âme : « Vous le voyez partout, les mystères se répondent : il y a accord des figures entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Dans l’Ancien, c’est aux puits et à leurs eaux que l’on se rend pour trouver des épouses (allusion à Rachel et à Rebecca) ; et c’est dans le bain de l’eau que l’Eglise s’unit au Christ » (Hom. Gen., X 5 ; Lubac, p. 193).

Nous avons remarqué qu’Origène expose ordinairement la théologie du baptême au moyen de figures empruntées à l’Ancien Testament. En ceci également il dépend de la méthode catéchétique primitive. Et cela est d’autant plus intéressant que c’est la trace dans son exégèse d’une dépendance de la typologie traditionnelle, alors que son orientation est toute différente. La traversée de la mer Rouge était une de ces figures traditionnelles du baptême. Le Jourdain en était une autre : « Pour que nous admettions l’interprétation du Jourdain très potable et pleine de grâce, il sera utile de citer Naaman, ce Syrien guéri de la lèpre. De même qu’aucun n’est bon, sinon un seul, le Dieu Père, ainsi parmi les fleuves aucun n’est bon sinon le Jourdain, capable même de libérer de la lèpre celui qui, avec foi, lave son âme en Jésus. » Un second épisode est la traversée du Jourdain par Elie et Elisée : « Il faut aussi observer ceci qu’Elie, au moment d’être enlevé par l’ouragan dans le ciel, ayant pris son manteau le roula et en frappa l’eau qui se divisa en deux, et ils passèrent l’un et l’autre, Elie et Elisée (Reg., IV, 2, 8). Il fut rendu plus apte à être enlevé en haut en étant baptisé dans le Jourdain, puisque Paul, comme nous l’avons dit, a nommé la traversée miraculeuse de l’eau, baptême » (Co. Joann.,VI, 46 ; P. 155). Ce passage éclaire un passage mystérieux des Eclogœ propheticœ de Clément d’Alexandrie : « Est-ce que le baptême lui-même, qui est signe de la régénération, n’est pas sortie hors (exthasis) de la matière par l’enseignement du Sauveur ? Ce fleuve de la matière, deux prophètes l’ont franchi et l’ont ouvert dans la puissance du Seigneur » (Ec. proph., 5-6 ; Stählin, p. 138).

Toutefois, sur ce point, Origène, tout en utilisant un thème traditionnel lui donne une forme particulière. La tradition connaissait en effet, deux figures du baptême qu’elle employait équivalemment, la traversée de la mer Rouge et la traversée du Jourdain. Origène les combine comme deux moments de l’initiation chrétienne. Voici ce qu’il écrit dans les Homélies sur Josué (IV, 1) : « Toi qui ayant tout juste abandonné les ténèbres de l’idolâtrie désires accéder à l’audition de la Loi divine, tu commences par abandonner l’Egypte. Lorsque tu as été agrégé au nombre des catéchumènes et que tu as commencé d’obéir aux préceptes de l’Église, tu as passé la mer Rouge... Si, maintenant, tu viens à la source sacramentelle du baptême et que, en présence de l’ordre sacerdotal et lévitique, tu es initié à ces vénérables et majestueux mystères que connaissent seuls ceux à qui il est permis (fas) de les connaître, alors, ayant passé le Jourdain avec le ministère des prêtres, tu entreras dans la terre de la promesse » (voir aussi Hom. in Jos., I, 4). Ici l’itinéraire total de la sortie d’Egypte à l’entrée en Terre Promise figure les étapes de l’initiation. Ceci est caractéristique de la manière d’Origène. Il fait allusion à l’interprétation commune, mais il la développe dans un sens personnel.


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