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Origène

La théologie sacramentaire d’Origène (I)

Jean Daniélou

lundi 17 juin 2013

Origène : Par Jean Daniélou

Extrait du "CHAPITRE III - LA THÉOLOGIE SACRAMENTAIRE D’ORIGÈNE"

Dans le texte de l’Homélie sur les Nombres où il énumérait quelques-uns des rites qui font partie de la paradosis non écrite, après la prière vers l’orient et la prière à genoux, Origène citait « les paroles, les gestes, les rites, les interrogations qui ont lieu au baptême — et les rites eucharistiques » (cf. Com. Rom., V, 8). La doctrine d’Origène sur les sacrements est l’un des aspects les plus difficiles et les plus controversés de son œuvre, en particulier en ce qui concerne l’eucharistie et la pénitence. La seule étude d’ensemble sur la question est celle du P. de Balthasar, Le mysterion d’Origène. Par ailleurs, le livre de Harnack que nous avons cité fournit le matériel de textes indispensable. Nous dirons quelque chose des trois sacrements, en donnant à la fois le témoignage d’Origène sur la vie sacramentelle de son temps et la vision qu’il en propose, comme nous l’avons fait précédemment pour le culte et la hiérarchie.

I. Le baptême.

La doctrine du baptême tient une place à part dans la théologie sacramentaire d’Origène. Autant, dans d’autres domaines, sa conception du culte est fonction de sa vision personnelle de didascale, autant ici elle est l’expression de la tradition de l’Eglise. Cette doctrine forme, avec celle de la rédemption et celle du martyre, qui font partie du même ensemble, un bloc qui a été soustrait aux spéculations que nous rencontrons ailleurs. Il faut attribuer ceci à ce que nous nous trouvons ici en présence de doctrines sur lesquelles déjà à cette époque une tradition très ferme existait dans la communauté, et aussi, dans le cas du baptême, à ce qu’Ori-gène, comme catéchète, s’était pénétré de cette tradition commune.

En ce qui concerne d’abord l’état de la discipline du baptême au temps d’Origène, nous avons à observer que c’est l’époque où le catéchuménat commence à être organisé. Dans l’Eglise primitive, les païens qui désiraient se convertir allaient trouver un parent ou un ami qui les instruisait et les présentait au chef de la communauté. Nous avons un écho pittoresque, une caricature de cette propagande chrétienne clandestine, dans le Discours véritable de Celse que cite Origène pour lui répondre. Celse attaquant le prosélytisme des chrétiens avait écrit : « Nous voyons, dans les maisons des particuliers, des cardeurs, des cordonniers, des foulons, des gens sans aucune espèce d’éducation, ni de culture ; ils se gardent bien d’ouvrir la bouche tant que sont là les maîtres qui ont de l’âge et du jugement, mais dès qu’ils peuvent prendre à part des enfants ou quelques femmes, aussi dénués de bon sens qu’eux-mêmes, alors ils se mettent à raconter des merveilles » (Contra Celsum, III, 55). Cette caricature nous montre la situation telle qu’elle existait à l’époque où écrivait Celse, c’est-à-dire à la fin du IIe siècle.

Origène, en lui répondant, nous décrit, au contraire, la situation de son temps. Il proteste contre l’assimilation du catéchète aux philosophes ambulants : « Ces philosophes qui parlent en public ne choisissent pas leurs auditeurs, mais s’arrête et écoute qui veut. Les chrétiens commencent, autant qu’il se peut, par éprouver les âmes de ceux qui désirent les entendre et les forment en particulier. Puis, lorsque ces auditeurs ont montré avant d’être admis dans la communauté qu’ils avaient progressé dans leur dessein de vivre bien, alors on les introduit en constituant un groupe particulier de ceux qui sont récemment entrés et n’ont pas encore reçu le sacrement de purification, un autre, de ceux qui ont montré qu’ils avaient ferme volonté de ne rien vouloir que ce qui convient à des chrétiens. Certains sont institués pour se renseigner sur la vie et les mœurs de ceux qui sont admis » (C. Celsum, III, 51). Nous avons ici un catéchuménat organisé qui est le germe de ce que sera au ive siècle le catéchuménat définitif : d’une part, une période indéterminée où le candidat est sympathisant et instruit par des particuliers ; puis le temps de catéchuménat, d’instruction proprement dite, où certains sont institués à la fois pour enseigner et pour former. On peut lire sur cette question B. Capelle, L’introduction du catéchuménat à Rome, Rech. théol. anc. et méd., V, 1933, p. 129 et Lebreton, Le développement des institutions ecclésiastiques à la fin du 11e siècle, R. S. R., 1934, p. 129.

Origène, qui a lui-même été catéchète, est un témoin précieux du contenu de la catéchèse baptismale commune. Celle-ci était d’une part une préparation morale. Aussi, Origène insiste sur les dispositions nécessaires au baptême. C’est là un point sur lequel s’étendront beaucoup les auteurs de l’antiquité et ceci pour une raison simple : l’initiation aux mystères païens n’exigeait aucune transformation morale, elle n’était pas une conversion. Nock a mis ce point en valeur dans son beau livre Conversion (p. 14 sqq). Il fallait donc insister sur le fait que le christianisme comportait une transformation morale : « Si quis vult baptizari, egrediatur. Celui en effet qui demeure dans son état ancien et n’abandonne pas ses habitudes et sa conduite, ne se présente aucunement au baptême dans les dispositions qui conviennent. C’est pourquoi tout ce que dit Jean-Baptiste à ceux qui viennent se faire baptiser par lui, c’est à vous aussi, ô catéchumènes et catéchumènes, qu’il le dit, à vous qui vous disposez à venir au baptême » (Hom. Luc, XXII ; IX, 146). Et plus haut : « Venez, catéchumènes, faites pénitence pour obtenir le baptême en vue de la rémission des péchés : si, en effet, quelqu’un vient au baptême dans des dispositions coupables, il n’obtient pas la rémission des péchés. C’est pourquoi, je vous en supplie, ne venez pas au baptême sans réflexion et attentive circonspection, mais montrez d’abord de dignes fruits de pénitence. Passez quelque temps dans une vie pure et alors vous obtiendrez la rémission des péchés » (Hom. Luc. XXI ; IX, 140. Voir aussi Hom. Ezcch., VI, 7).


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