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Nouvelle initiation philosophique

Gaboriau : Langage et logique de l’argent

Phénoménologie de l’existence

dimanche 16 juin 2013

Extrait de Florent Gaboriau, "Nouvelle initiation philosophique", Tome III.

Aristote fait une distinction — à retenir — entre ktema (la possession, l’acquisition, le bien meuble ou immeuble), et khrema (l’argent, la richesse). Il distingue en conséquence la chrématistique (pratique et technique de l’argent, comme monnaie conventionnelle), et l’économie des biens naturels.

Il y a donc pour le chef de maison et pour le chef de la cité une sorte d’acquisition des richesses conforme à la nature. Mais il est un autre mode d’acquisition, précisément celui qu’on appelle d’ordinaire et avec raison, le chrématistique, qui ne met nulle borne à l’enrichissement. Beaucoup pensent qu’il se confond avec le précédent parce que ces deux modes sont voisins. Mais ils sont différents sans être fort éloignés. L’un est naturel ; l’autre ne l’est pas ; il relève d’une pratique et d’une technique spéciales (Pol. I, 3, 9).

La chrématistique a donc pour objet principal la monnaie et pour fonction de produire le plus d’argent possible pour les échanges. Elle n’est pas comme telle productrice de richesse. L’avoir est autre chose qu’une quantité de monnaie. La monnaie est une richesse « irréelle » fondée sur la « convention », non sur la « nature » de la chose.

Eh quel sens comprendre ces déclarations ? En ce sens d’abord que l’argent n’est pas l’équipement (l’habitus) ; n’est pas davantage le travail ou l’action ; n’est pas non plus l’existence. Il a pourtant rapport à tout cela. Comment ? Quel rapport rationnel ? L’argent n’aurait-il aucune signification ?

L’explication suivante s’éclaircira de ce que nous apprend l’analyse de l’action, de la relation, du langage. Certains sigles notamment que nous allons employer, y sont devenus familiers (cf. p. 123).

L’argent est « signe » : un signe de la richesse. Comme tel, assurément, il n’est rien, qu’un signe ; un signe justement ,dont la valeur repose sur une convention, elle-même fondée en raison par la valeur-travail (ratio-actio).

R (existence) => R S (travail-valeur) => S (argent) <= S R (valeur représentée et représentante) <= R (existence)

Double convergence, de la réalité vers son signe, et du signe vers la réalité, qui explique la position centrale de l’argent.

Émanant d’un capital existentiel (R) qu’il représente pour une part (SR), l’argent en est l’expression et comme le condensé ou le produit (S) ; il signifie, pour une existence (éventuellement autre) l’action même, le travail ou l’avoir réel (SR), qui permettent de vivre (R). Ainsi, peut-on comprendre que le « chrêma » n’est point le « ktêma » (l’avoir) ; il signifie du moins qu’on peut se le procurer en réalité.

Le pouvoir de l’argent est donc comme celui du langage, proportionné à ce qu’il représente, pour sa part, de réel. Mais de même qu’il ne faut pas prendre pour argent comptant des paroles dénuées de poids, de même arrive-t-il qu’on se méprenne sur la valeur de l’argent et qu’on oublie cette relation du signe à la chose signifiée, en dehors de quoi l’argent n’est que papier ou métal ! Il paraît « absurde d’appeler avoir ce dont on peut regorger et pourtant mourir de faim, comme il arriva au Midas de la légende, lorsque sur sa prière, il vit se changer en or jusqu’aux mets qui lui étaient servis » (Polit. 1, 3, 9 et 10).


Voir en ligne : Heidegger et ses références