Philosophia Perennis

Accueil > Philosophia > Louis Lavelle (1883-1951) > Lavelle : Le moi, être conscient

LES PUISSANCES DU MOI

Lavelle : Le moi, être conscient

Livre I LA PUISSANCE DE CONNAÎTRE

mardi 9 août 2011

Il n’y a pas de mot qui soit pour nous plus mystérieux ni plus émouvant que le mot conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
. Nous l’employons tour à tour pour désigner cette lumière lumière La lumière semble avoir fait l’objet d’une interprétation symbolique dès que les hommes se sont mis à croire dans un au-delà. Depuis la possible déification du feu, devenu élément vital pour l’Homme préhistorique, puis l’un des quatre éléments de la philosophie de la Grèce antique, jusqu’à la théologie chrétienne de Dieu comme "lumière des lumières", l’illumination étant présente dans de nombreuses religions, on n’a eu de cesse que de lui accorder des origines et vertus surnaturelles. qui nous rend présent à nous-même et au monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
et aussi, en face d’une action action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
que nous venons de faire ou que nous allons faire, ce sentiment qu’elle est bonne ou qu’elle est mauvaise, en rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
avec un ordre qu’elle ne peut que respecter ou violer.

Mais la conscience sans laquelle nous ne pouvons rien rien Le mot rien désigne une absence de chose(s), sans la notion de dénombrement ou de concept mathématique qui s’attache au nombre zéro. « Il n’y a rien ici » signifie qu’aucun objet n’est présent, sans a priori sur la nature des objets qui auraient pu se trouver à l’endroit considéré. connaître connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
, ni la réalité réalité
le réel
Le mot réalité désigne le caractère de ce qui existe effectivement, par opposition à ce qui est imaginé, rêvé ou fictif. Les questions que pose ce concept sont fondamentales pour la science et la philosophie.
, ni le bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
, semble se dérober elle-même à la connaissance. Peut-on parler d’une conscience de la conscience ? Et cette expression ne présente-t-elle pas une sorte de contradiction ? Car la conscience dont on a conscience devient alors une chose parmi beaucoup d’autres et perd tous les caractères qui la distinguent et qui l’authentifient. Et la conscience qui a conscience redouble son mystère mystère
mysterion
mystères
Du grec musterion, fermer les yeux ou la bouche. Désigne un secret, les pratiques et les rites réservées aux initiés, un objet de difficile connaissance, et l’initiation des doctrines secrètes. (V. Siret)
quand elle applique son opération à elle-même, et non plus à un objet sujet
objet
La notion du « sujet », loin de n’être que psychologique, est avant tout logique et principielle et ne saurait se restreindre par conséquent à aucun ordre particulier ; la subjectivité évidente des facultés de sensation prouve déjà que le couple sujet-objet n’appartient pas au seul domaine de la psychologie. [Frithjof Schuon]
différent d’elle et qu’elle appréhende.

C’est vers l’objet, en effet, que la conscience tourne naturellement son activité. Et elle se scinde alors en deux grandes fonctions qui sont l’entendement et le vouloir : le propre de l’entendement, c’est d’appréhender, soit dans la perception expérience
aisthesis
perception
aísthesis
sensation
experiência
sensação
percepção
impressão
impression
impresión
percepción
sensación
, soit dans l’idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
,[8] un objet présent qui retient et qui capte toute son attention et dans lequel son acte acte
puissance
energeia
dynamis
même s’efface et s’abolit ; et le propre du vouloir, c’est de tendre, comme le désir désir
epithymia
epithymía
épithymétikon
épithymia
, vers un objet absent qui, lorsque nous le possédons, occupe toute notre conscience et anéantit son indépendance. C’est seulement lorsqu’il nous manque que la conscience se révèle à nous, dans un sentiment de privation que la souffrance souffrance
sofrimento
suffering
sofrimiento
accompagne toujours. De là sans doute ce pessimisme de tant de penseurs pour qui la conscience naît de notre insuffisance et de notre malheur et se trouve condamnée à périr dès que cette insuffisance se comble et que ce malheur se répare. Mais dans une telle conception, la conscience se nourrit encore de la pensée de cet objet qu’elle poursuit et qui se dérobe à elle ; même alors elle se fuit elle-même vers cet objet qu’elle n’a pas. On la voit qui s’abîme en lui aussi bien quand elle le convoite que quand elle le possède.

Cependant, l’origine même de cette misère à laquelle on veut la réduire, c’est peut-être ser
être
being
ón
Le concept d’être désigne en général ce que nous ressentons exister d’une manière ou d’une autre dans la perception, qu’elle soit sensible ou intelligible. L’étude de l’être est appelée ontologie ou métaphysique.
qu’en cherchant un objet dans lequel elle puisse s’anéantir, elle s’oublie elle-même, s’éloigne toujours davantage de sa source et tend à ruiner ainsi l’intimité de sa propre opération. C’est que l’objet est son instrument et non pas son but : en se subordonnant à lui, elle se matérialise. En le subordonnant à elle, elle le spiritualise. Elle lui donne un sens que par lui-même il n’avait pas ; au lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
de perdre en lui le sens qu’elle-même a toujours. Aussi ne faut-il pas s’étonner que le caractère propre de la philosophie, ce soit précisément de résister à cet élan naturel par lequel la spontanéité spontanéité
espontaneidade
spontaneity
espontaneidad
nous emporte toujours vers l’objet, afin de retrouver par une réflexion sur soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
la conscience à l’état naissant, de nous rendre attentif à son pur exercice et d’en régler le cours. D’une manière générale, toutes les sciences science
epistêmê
episteme
sciences
Le sens originel du grec : se placer au-dessus de.... Parménide a ouvert la voie à la conception grecque de l’epistêmê en distinguant le monde de l’opinion et celui de la pensée pure et de l’être. (Y. Lafrance)
théoriques, toutes les recherches pratiques ont l’objet pour unique préoccupation. Mais c’est le propre de la [9] philosophie de se désintéresser de l’objet et de chercher à pénétrer l’essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
même de cette conscience sans laquelle l’objet ne serait rien pour nous et serait aussi incapable d’être représenté que d’être désiré.

Ce qui fait que nous donnons à la conscience une valeur suprême, c’est que, si elle vient à disparaître, le moi et le monde disparaissent également à nos yeux. Il n’y a d’existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
, il n’y a de signification que par rapport à elle. Dès qu’elle commence à fléchir ou à s’obscurcir, comme dans la distraction ou dans la rêverie, il nous semble à la fois que l’univers Univers L’Univers est un tissu fait de nécessité et de liberté, de rigueur mathématique et de jeu musical ; tout phénomène participe de ces deux principes. [Frithjof Schuon] s’éloigne de nous et que notre moi l’abandonne.


Voir en ligne : Les classiques des sciences sociales