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Traité de la nature humaine

Hume : La relation de cause à effet...

Traduction française de Philippe Folliot, Juillet 2002

mardi 9 août 2011

Abrégé d’un livre récemment publié, intitulé : TRAITÉ DE LA NATURE HUMAINE, ETC. dans lequel le principal argument de ce livre est plus amplement illustré et expliqué

Notre auteur pense "qu’aucune découverte (discovery) n’aurait pu être faire avec plus de bonheur pour décider de l’issue des controverses sur les idées que cette découverte-ci : les impressions précèdent toujours les idées, et toute idée dont l’imagination est pourvue fait d’abord son apparition dans une impression correspondante. Ces dernières perceptions sont toutes si claires et évidentes (clear and evident) qu’elles n’admettent aucune controverse ; alors que nombre de nos idées sont si obscures qu’il est presque impossible, même pour l’esprit qui les forme, de dire exactement quelle est leur nature et quelle est leur composition." En conséquence, partout où l’idée est ambiguë, l’auteur a toujours recours à l’impression qui doit rendre cette idée claire et précise (precise). Et quand il suspecte qu’un terme philosophique n’est joint à aucune idée (comme cela est trop courant), il demande toujours de quelle impression cette idée dérive. Et si aucune impression ne peut être produite, il conclut que le terme n’a absolument aucune signification (is altogether insignificant). C’est d’après cette façon de faire qu’il examine notre idée de substance et d’essence (substance and essence), et il serait souhaitable que cette méthode rigoureuse (rigorous method) soit plus suivie dans les débats philosophiques.

Il est évident que tous nos raisonnements sur les choses de fait (matter of fact) sont fondés sur la relation de cause (cause) à effet (effect), et que nous ne pouvons jamais inférer (infer) l’existence d’un objet de l’existence d’un autre, à moins qu’ils ne soient reliés (connected), soit directement, soit indirectement. Par conséquent, pour comprendre ces raisonnements, nous devons parfaitement connaître l’idée de cause, ce qui nous oblige à regarder autour de nous afin de trouver quelque chose qui soit la cause de quelque autre chose.

Voici une boule de billard (billiard-ball) posée sur la table et une autre boule qui se meut vers elle avec rapidité (moving towards it with rapidity). Elles se heurtent (strike) ; et la boule qui était précédemment au repos (at rest) acquiert maintenant un mouvement (motion). C’est là un exemple aussi parfait de relation de cause à effet que n’importe lequel de ceux que nous connaissons, soit par la sensation, soit par le réflexion. Examinons-le donc. Il est évident que les deux boules se sont touchées avant que le mouvement ne fût communiqué, et qu’il n’y avait pas d’intervalle entre le choc et le mouvement. La contiguïté (contiguity) dans le temps et dans l’espace est donc une circonstance requise pour l’opération de toutes les causes. Il est également évident que le mouvement qui fut la cause est antérieur (prior) au mouvement qui fut l’effet. L’antériorité (priority) dans le temps est donc une autre circonstance requise dans toute cause. Mais ce ne n’est pas tout. Essayons d’autres boules du même genre (same kind) dans une situation semblable (like), et nous trouverons toujours que l’impulsion (impulse) de l’une produit le mouvement de l’autre. Nous avons donc ici une troisième circonstance, à savoir une conjonction constante (a constant conjunction) entre la cause et l’effet. Tout objet semblable à la cause produit toujours quelque objet semblable à l’effet. Au-delà de ces trois circonstances de contiguïté, d’antériorité et de conjonction constante, je ne peux rien découvrir dans cette cause. La première boule est en mouvement ; elle touche la seconde. Immédiatement, la seconde est en mouvement. Et quand j’essaie l’expérience (the experiment) avec les mêmes boules ou avec des boules semblables dans les mêmes (same) circonstances ou dans des circonstances semblables (like), je trouve que du mouvement et du contact de l’une des boules, s’ensuit toujours le mouvement de l’autre boule. Quelle que soit la façon dont je tourne et retourne la question et quelle que soit la façon dont je l’examine, je ne peux rien trouver de plus.

C’est le cas quand la cause et l’effet sont tous les deux présents aux sens. Voyons maintenant sur quoi se fonde notre inférence inference) quand nous concluons de l’un que l’autre a existé ou existera. Supposez que je voie une boule se déplacer en ligne droite vers une autre ; je conclus immédiatement qu’elles vont se heurter et que la seconde va entrer en mouvement. Là est l’inférence de la cause à effet, et c’est de cette nature que sont tous nos raisonnements pour la conduite de la vie. C’est sur cette inférence qu’est fondée notre croyance (belief) en histoire ; et c’est de là que dérive toute la philosophie, à la seule exception de la géométrie et de l’arithmétique. Si nous pouvons expliquer l’inférence formée à partir du choc des deux boules, nous serons capables d’expliquer cette opération de l’esprit dans tous les cas.

Qu’un homme, tel qu’Adam, soit créé en pleine vigueur de l’entendement (in the full vigour of understanding). Sans expérience (without experience), il ne serait jamais capable d’inférer le mouvement de la seconde boule du mouvement et de l’impulsion de la première. Ce n’est pas quelque chose que la raison (reason) voit dans la cause qui nous fait inférer l’effet. Une telle inférence, si elle était possible, serait équivalente à une démonstration (would amount to a demonstration), étant fondée sur une comparaison d’idées (comparison of ideas). Mais aucune inférence de la cause à l’effet n’est équivalente à une démonstration. Il y en a une preuve (proof) évidente. L’esprit peut toujours concevoir (conceive) qu’un effet quelconque s’ensuit d’une cause quelconque et, en vérité, qu’un événement (event) quelconque s’ensuit d’un autre événement. Tout ce que nous concevons est possible (possible), du moins dans un sens métaphysique (in a metaphysical sense) ; mais partout où a lieu une démonstration, le contraire est impossible et implique contradiction (and implies a contradiction). Il n’y a pas de démonstration pour une conjonction de cause à effet ; et c’est un principe qui est généralement admis par les philosophes.

Il aurait donc été nécessaire à Adam (s’il n’était pas inspiré) d’avoir eu l’expérience de l’effet, qui s’ensuivait de l’impulsion de ces deux boules. Il lui fallait avoir vu, dans plusieurs cas (instances), que quand l’une des boules heurtait l’autre, la seconde acquérait un mouvement. S’il avait vu un nombre suffisant de cas de ce genre, toutes les fois qu’il verrait l’une des boules se mouvoir vers l’autre, il conclurait toujours, sans hésitation, que la seconde acquerrait du mouvement. Son entendement (understanding) anticiperait sa vue et formerait une conclusion appropriée à son expérience passée (his past experience).

Il s’ensuit donc que tous nos raisonnements sur la cause et l’effet sont fondés (founded) sur l’expérience, et que tous nos raisonnements issus de l’expérience sont fondés sur la supposition que le cours de la nature demeurera uniformément le même (that the course of nature will continue uniformly the same). Nous concluons que des causes semblables, dans des circonstances semblables, produiront toujours des effets semblables. Il peut maintenant valoir la peine de considérer ce qui nous détermine (determines) à former une conclusion aux conséquences aussi illimitées.

Il est évident qu’Adam, avec toute sa science, n’aurait jamais été capable de démontrer (demonstrate) que le cours de la nature doit demeurer uniformément le même, et que le futur doit être conforme au passé. On ne peut jamais démontrer que ce qui est possible est faux (false) ; et il est possible que le cours de la nature puisse changer, puisque nous pouvons concevoir un tel changement. Mieux ! J’irai plus loin et j’affirmerai qu’il ne pouvait même pas prouver par des arguments probables (probable) que le futur doit être conforme au passé. Tous les arguments probables sont construits sur la supposition qu’il y a cette conformité (conformity) entre le futur et le passé, et ils ne peuvent jamais la prouver. Cette conformité est une chose de fait (matter of fact), et si elle doit être prouvée, elle n’admettra de preuve que venant de l’expérience (no proof but from experience). Mais notre expérience du passé ne peut pas être une preuve de quelque chose pour le futur, à moins que l’on ne suppose qu’il y a une ressemblance entre eux. C’est donc un point qui ne peut permettre aucune preuve, et que nous prenons pour accordé sans preuve.

Nous sommes déterminés par l’ACCOUTUMANCE (CUSTOM) seulement à supposer que le futur sera conforme au passé. Quand je vois une boule de billard se mouvoir vers une autre, mon esprit est immédiatement porté par l’habitude (habit) à l’effet ordinaire (usual), et il anticipe ma vue en concevant la seconde boule en mouvement. Il n’y a rien dans ces objets, considérés abstraitement et indépendamment de l’expérience, qui me conduit (leads) à former une telle conclusion. Et même après avoir eu l’expérience de nombreux effets répétés de cette sorte, il n’y a aucun argument qui me détermine (determines) à supposer que l’effet sera conforme à l’expérience passée. Les pouvoirs (the powers) par lesquels les corps (bodies) opèrent (operate) sont entièrement inconnus (unknown). Nous percevons seulement leurs qualités sensibles (sensible qualities). Quelle raison (reason) avons-nous de penser que les mêmes pouvoirs seront toujours joints (conjoined) aux mêmes qualités sensibles ?

Ce n’est donc pas la raison qui est le guide de la vie, mais l’accoutumance (custom). Elle seule détermine l’esprit, dans tous les cas, à supposer que le futur sera conforme au passé. Quelque facile que puisse sembler cette opération, la raison, de toute éternité, ne serait jamais capable de la faire.

C’est une découverte très curieuse, mais qui entraîne à d’autres découvertes encore plus curieuses. Quand je vois une boule de billard se mouvoir vers une autre, mon esprit est immédiatement porté par l’habitude (carried by habit) à l’effet ordinaire, et il anticipe ma vue en concevant la seconde boule en mouvement. Mais est-ce tout ? Est-ce que je ne fais rien que CONCEVOIR le mouvement de la seconde boule ? Sûrement pas. Je CROIS (BELIEVE) aussi qu’elle va se mouvoir. Qu’est-ce alors que cette croyance (belief) ? Et en quoi diffère-t-elle de la simple conception (conception) d’une chose ? C’est là une nouvelle question que les philosophes n’ont pas prévue.

Quand une démonstration me convainc d’une proposition, non seulement elle me fait concevoir la proposition, mais elle me fait aussi percevoir qu’il est impossible de concevoir une chose contraire. Ce qui est démonstrativement faux implique une contradiction, et ce qui implique une contradiction ne peut pas être conçu. Mais en ce qui concerne les choses de fait (matter of fact), si forte que puisse être la preuve venant de l’expérience, je peux toujours concevoir le contraire, bien que je ne puisse pas toujours y croire. La croyance, donc, fait quelque différence entre la conception à laquelle nous donnons notre assentiment (to which we assent) et celle à laquelle nous la refusons.

Pour expliquer (account) cela, il y a seulement deux hypothèses. On peut dire que la croyance joint une nouvelle idée (new idea) à celles que nous pouvons concevoir sans leur donner notre assentiment. Mais cette hypothèse est fausse. Car, premièrement, une telle idée ne peut être produite. Quand nous concevons (conceive) simplement un objet, nous le concevons dans toutes ses parties (in all its parts). Nous le concevons tel qu’il pourrait exister (as it might exist), bien que nous ne croyions pas du tout qu’il existe. Nous pouvons nous dépeindre (paint out) l’objet entier dans l’imagination, sans y croire. Nous pouvons, d’une certaine manière, le placer devant nos yeux avec toutes les circonstances de temps et de lieu. C’est l’objet même conçu tel qu’il pourrait exister, et quand nous y croyons, nous ne pouvons rien faire de plus.


Voir en ligne : Les classiques des sciences sociales