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L’illumination du coeur

Allard l’Olivier : LES OBJETS INTELLIGIBLES

André Allard l’Olivier

samedi 18 septembre 2010

André Allard l’Olivier, L’illumination du coeur.

CHAPITRE V LES OBJETS INTELLIGIBLES

  Sommaire  

 I

L’être objectif intelligible élémentaire — distingué de l’être objectif intelligible composé, dont je parlerai tout à l’heure — est « cela » dont use l’intelligence quand elle juge et raisonne. C’est la notion [1], ordinairement exprimée par un seul signe verbal appelé mot : « triangle », « pommier », « neige », « beaucoup », « bon », « blanc ». L’objet intelligible n’est pas le mot qui le dit ; l’indication qu’il convient de distinguer le signe verbal de la notion qu’il exprime est suggérée par ces remarques qu’il advient que l’on soit à la recherche du mot qui exprime un certain intelligible que l’on vise ; qu’un même objet intelligible peut être exprimé de diverses façons, et par des vocables qui diffèrent selon les langues ; et enfin qu’il arrive que, d’une langue à une autre, des mots qui se traduisent cependant l’un par l’autre aient des « contenus » notionnels quelque peu différents, de sorte que l’un n’est pas exactement le décalque de l’autre et n’exprime pas exactement ce que cet autre exprime.

J’ai bien conscience que je ne suis pas armé pour traiter cette question avec la profondeur qu’il faudrait. Je n’ai pas la compétence des linguistes qui, au cours de ces trente dernières années, ont écrit des bibliothèques pour conclure, dans certains cas du moins, qu’il n’y a rien que des mots et qu’il est de la dernière vanité de chercher, derrière ces mots, des êtres intelligibles qui en seraient distincts. Au cas donc où il me serait objecté qu’il n’y a pas d’intelligibles que les mots expriment et qu’il n’y a que des mots, je n’aurais rien de décisif à répondre aux critiques, sauf ceci qu’il est évident pour moi — mais quel poids cela a-t-il ? — qu’il y a autant de différence entre l’intelligible que le mot exprime et le mot qui l’exprime, qu’entre le mot qui l’exprime et le signe graphique qui représente ce mot. Je tiens donc pour certain que tout mot qui n’est pas creux a un sens qui lui est conféré par l’intelligible qu’il exprime, et refuse le nominalisme pour lequel il n’y a que les objets sensibles perçus et les mots qui les signifient car, s’il en était ainsi, « de toute évidence le problème subsisterait de savoir comment ces bruits, qui constituent le langage parlé, offrent un sens à la pensée » [2].

On ne peut donc, à mon avis, soutenir que le mot ne renvoie pas à une notion qu’il exprime, mais à un objet sensible qu’il désigne. Pour prendre un exemple parmi les plus simples, à quel objet sensible suis-je renvoyé quand je prononce le mot « triangle » ? Il n’y a aucun objet sensible, percevable par les sens, qui soit « le triangle » ; il n’y a que des objets sensibles qui sont plus ou moins triangulaires, comme il n’y a que des objets sensibles qui sont plus ou moins blancs, plus ou moins chauds, plus ou moins durs. De même, il n’y a aucun objet sensible qui soit, généralement parlant, « la neige » ; il n’y a que des neiges qui, dans certaines circonstances déterminées, sont tombées devant moi, ou que des neiges que j’imagine être tombées dans le passé ou tombant ailleurs que là où je me trouve ou, encore, devant tomber, ici ou là-bas. Pour le dire courtement, l’objet sensible est toujours singulier — ce qui signifie qu’il n’y a jamais, qu’il ne saurait y avoir, deux objets sensibles absolument identiques — tandis que la notion est toujours générale, ce qui veut dire — et c’est en cela que réside son intelligibilité, son aptitude à être utilisée par l’intelligence — qu’elle désigne toujours plusieurs objets sensibles qui se ressemblent assez pour constituer une espèce de sorte qu’ils se laissent en effet « subsumer » par une seule notion [3].

Toutefois, certaines notions peuvent être dites singulières quand, utilisant un terme général comme « pommier », par lequel se trouvent désignés tous les êtres sensibles analogues à cet objet que j’aperçois quand je lève les yeux, j’use de ce terme pour désigner cet objet. Que se passe-t-il en un tel cas ? Par la fenêtre, j’aperçois un objet sensible, et il se trouve que je suis capable de le nommer : c’est un pommier, et un pommier dont je vois qu’il est couvert de fleurs. Puis, je ferme les yeux et j’évoque l’image de cet objet sensible, c’est-à-dire « quelque chose » qui est encore le pommier, mais non perçu quoique visé par le principe subjectif radical de l’« être-que-je-suis ». Ensuite, je fais acte d’intelligibilité et, par exemple, j’énonce : « ce pommier est couvert de fleurs ». Dans cette proposition, le terme mental « ce pommier » n’est pas l’objet sensible que je vois quand j’ouvre les yeux, ni l’image de cet objet que je considère quand je les ferme, mais une notion, un objet intelligible. Cette notion qui dérive de la notion générale « pommier » est une notion singulière. Ainsi, bien que toute notion soit générale par définition en quelque sorte — mais aussi en raison même de cette généralité — une notion peut être restreinte à un objet singulier (ou individuel) : c’est une notion « que l’esprit a ramenée sur une chose singulière et dont il a ainsi restreint l’extension à un seul individu déterminé qu’on désigne comme avec le doigt (« ce pommier ») et qui répond à telles perceptions, à telles images sensibles » [4].

Sauf s’il est creux et vide de sens, tout mot exprime, dans la langue à laquelle il appartient, une certaine notion, un certain objet intelligible. Du moins devrait-il en être ainsi. Mais de nombreux mots (comme « monde », « classe », « lettre », etc.) servent à exprimer des notions différentes et sont, de ce fait, équivoques. Il y a donc lieu, chaque fois que la nécessité s’en fait sentir, d’éclairer un mot par une série d’autres pour préciser sans ambiguïté la notion qu’on entend lui faire signifier. D’autre part, il arrive que plusieurs mots différents, appelés synonymes, expriment la même notion ; et il arrive aussi que plusieurs mots, placés à la suite les uns des autres (et chacun d’eux, pris isolément, exprimant une certaine notion), concourent à exprimer une notion unique : « ce mal qui répand la terreur », c’est la peste ; « le vainqueur d’Austerlitz », c’est Napoléon. Il convient, en conséquence, d’opérer une distinction entre les signes verbaux incomplexes et complexes, selon que les uns expriment une notion par un seul mot et, les autres, par plusieurs. Il suffira, ici, d’avoir noté la chose. Des ensembles de mots tels que, par exemple, « couvert de fleurs » ou « en train de courir » expriment des objets intelligibles élémentaires (fleuri, courant), parfaitement déterminés. De même, dans la proposition : « la somme des angles intérieurs d’un triangle euclidien — est — égale à deux angles droits », chacune des deux parties séparées par le verbe « est » est un tel signe verbal complexe qui exprime des notions élémentaires, bien déterminées, que des mots à créer pourraient incomplexement exprimer. J’admets donc qu’un objet intelligible élémentaire est exprimé par un signe verbal tantôt incomplexe et tantôt complexe [5].

 II

Aristote commence l’étude de la logique par une théorie du terme, horos, et ce mot qui, en grec, signifie « limite », « frontière », a été choisi parce que les termes — à la fois mots et notions — sont les éléments ultimes qu’on obtient quand on dissout la liaison constitutive des propositions. Une proposition peut être mentale ou orale : mentale, elle est une liaison d’objets intelligibles élémentaires ; orale, une liaison de signes verbaux incomplexes ou complexes. La proposition orale est une liaison organique de mots, qui exprime une liaison de notions ; et, pour l’essentiel, cette liaison organique est composée d’un sujet, qui est ce dont on parle, d’un verbe qui signifie « l’appartenance », et de quelque chose qui est attribué au sujet, soit une détermination, soit un acte caractéristique, mais en tout cas quelque chose qui dit « ce qu’il est » : soit « ce qu’il est » en lui-même, soit « ce qu’il est » en train de faire ou de subir. La proposition mentale est un objet intelligible composé en ce sens que cet objet se présente au connaissant pur comme le rapport d’un objet intelligible élémentaire à un autre ; plus exactement, toute proposition mentale est un rapport d’appartenance objectif qui, pro-posé au proférant-visant (posé devant celui-ci), associe un objet intelligible élémentaire à un autre. Un tel rapport d’appartenance objectif, qui constitue l’objet intelligible composé, se présente à la suite d’une réflexion de l’intelligence sur des actions soumises objectivement à la « vue interne » de l’esprit.

Le proférant considère un objet intelligible et le scrute. Le proférant-visant est lié au mental, lieu de l’objet intelligible considéré. C’est donc à l’intelligence que nous avons affaire, à l’étroite union du proférant-visant (esprit) et de la pensée mentale. Il y a réflexion. Qui réfléchit ? L’esprit en tant qu’il scrute.s Qu’est-ce que la réflexion ? Le terme « réflexion » connote étymologiquement les notions de « retournement », de « conversion ». Est-ce la pensée qui se retourne ? Non ; la pensée esi ce qu’elle est, là devant le proférant-visant. Si donc ce n’est pas la pensée, c’est le proférant lui-même. Pour qu’il y ait réflexion il faut que le proférant se détourne du monde sensible pour considérer le mental auquel il se lie (et voilà la pensée en marche) ; et c’est parce qu’il se détourne ainsi qu’il se retourne vers telle pensée mentale, pour faire acte d’intelligence. L’acte d’intelligence, commun au proférant-visant et au mental, consiste principalement à déterminer ce qui appartient à une notion, et à le dire en formulant un rapport d’appartenance appelé proposition. Tout ce qui est rapportable à une notion scrutée lui appartient à titre de note (et toute note est elle-même une notion). Il appartient à la neige d’être blanche ; l’intelligence énonce donc : « la neige est blanche ». Il appartient au vautour de se nourrir de chair animale ; l’intelligence énonce : « le vautour est un carnassier ». Si longtemps que j’inspecte la notion « Neige », je n’arriverai jamais à voir qu’elle puisse être naturellement d’une autre couleur que blanche. Je ne puis penser la neige autrement que blanche (et, d’ailleurs, autrement que froide, légère, etc.). Mais ne dois-je pas convenir que la liaison des intelligibles « Neige » et « Blanc », que j’opère par le moyen d’une réflexion élémentaire, m’est en quelque sorte imposée par des examens antérieurs et répétés portant sur des neiges que j’ai perçues par les sens ? Quand je scrute un objet sensible, c’est bien par ma radicalité subjective que je le vise, l’inspectant minutieusement, énumérant ses parties, dénombrant ses aspects. Mais la radicalité subjective ne vise pas, en un tel cas, comme elle vise un intelligible pour provoquer l’acte de la réflexion. Elle vise par le moyen des sens, c’est-à-dire médiate-ment. L’objet sensible qui se présente peut n’avoir jamais été vu. Il n’est alors connu que comme objet « là devant » ; pour le reste, le sujet connaissant devra s’en faire une notion. Mais si je reconnais l’objet sensible, je le nomme. C’est un pommier. Et je l’inspecte : il est couvert de fleurs. J’énonce donc la proposition : « ce pommier est couvert de fleurs », j’exprime intelligiblement que l’objet intelligible élémentaire « couvert le fleurs » appartient, non d’une manière durable, certes, mais au moins certaine à l’instant où je regarde, à l’objet intelligible élémentaire « ce pommier ». « Ce pommier est fleuri », « ce pommier est marqué par la foudre », « ce pommier est vieux » : voilà autant de rapports d’appartenance objectifs, constitutifs d’autant de propositions qui se présentent à mon esprit à la suite d’un examen portant sur un objet perçu par les sens.

 III

L’inspection d’un objet intelligible élémentaire peut être menée selon l’une ou l’autre des deux dimensions qui le constituent : sa compréhension et son extension. Des définitions élaborées au cours des siècles et qui peuvent être reprises ici avec d’autant moins d’inconvénients qu’elles sont, de nos jours, la plupart du temps, oubliées ou méconnues, disent que la compréhension d’une notion intelligible est son ampleur par rapport aux notes qui la constituent et que l’esprit discerne en elle ; tandis que l’extension de cette même notion est son ampleur par rapport aux objets en lesquels elle se réalise, qu’elle groupe dans son unité et qui sont ses parties [6]. Parmi les notions dont il est ici question, il importe de ne pas perdre de vue celles qui correspondent à des objets sensibles, soit à titre de note, soit à titre de partie. Ainsi, la notion intelligible « Ce pommier », que je perçois avec les yeux du corps quand je lève la tête pour regarder dans le jardin, est décomposable en une série de notes ; en même temps, elle est une partie de l’objet intelligible élémentaire « Pommier » considéré selon sa dimension extensive : partie singulière parmi d’autres parties, car il y a encore les pommiers du verger de mon voisin et par-delà ceux-ci, une quantité innombrable d’autres, que d’ailleurs je ne vois pas à cet instant, mais que je me représente.

Si je considère la notion intelligible « Neige », j’y distingue des aspects intelligibles, appelés notes, tels que « Blanche », « Froide », « Molle », etc., qui sont autant de notions intelligibles objectives constitutives de la compréhension de la notion considérée. Tout ce qui peut être rapporté prédicativement [7] à un objet intelligible comme appartenant à « ce que cet objet est » est une note de celui-ci. De même, si je considère la notion intelligible « Ce pommier », j’y distingue également des aspects intelligibles (en raison, certes, des informations recueillies par mes sens), « couvert de fleurs », par exemple, ou « tordu », ou « ayant été frappé par la foudre », notes qui, toutes ensemble, constituent la compréhension de la notion intelligible inspectée, laquelle me renvoie à l’objet sensible qu’elle représente. Du point de vue de la compréhension d’un objet intelligible élémentaire, toute proposition, catégorique et affirmative [8], est une liaison de terme qui exprime l’appartenance d’une note intelligible, appelée prédicat, à cet objet intelligible, lequel, au sein de la proposition, porte le nom de sujet logique : « Ce pommier est couvert de fleurs » signifie : « Il appartient à ce pommier (à titre de note) d’être couvert de fleurs. » De même, la proposition : « La neige est froide » signifie : « Il appartient à la neige d’être froide. »

Si maintenant je scrute une notion intelligible du point de vue de l’extension, je peux distinguer, avec plus ou moins de netteté, il est vrai, des notions intelligibles qui ne sont plus des notes de cette notion, c’est-à-dire des aspects intelligibles de celle-ci, mais des parties qu’elle subsume dans son unité et dans chacune desquelles elle se réalise. Soit par exemple l’objet intelligible élémentaire « Arbre ». Les intelligibles « Chêne », « Bouleau », « Saule », « Pommier », etc. — qui sont autant d’espèces différentes d’arbres — sont, par là même autant de parties en lesquelles la qualité « Arbre » se réalise également, et l’intelligible « Ce pommier », qui désigne l’objet que je vois dans le jardin, est lui-même une telle partie. Mais la forme classique de la proposition a été imposée par une vue fondamentalement compréhensive des objets intelligibles élémentaires, le point de vue compréhensif primant de quelque façon le point de vue extensif. Cette forme unit un sujet logique S à un prédicat P au moyen du verbe-copule « être ». Elle s’énonce, dans le cas le plus simple, celui de la proposition catégorique affirmative : « S est P » et se traduit, du point de vue de la compréhension du sujet et du rapport du prédicat à celui-ci : « P appartient à S ». L’intelligibilité du terme prédicatif est « proclamée » appartenir compréhensivement à celle du sujet. Aussi, en raison de la forme unique et immuable de la proposition, est-ce de la même façon qu’on énonce, du point de vue de l’extension, l’appartenance d’un intelligible à un autre : « S est P », « Le pommier est un arbre », alors qu’ici, cependant, c’est le sujet logique qui est rapporté au prédicat comme lui appartenant à titre de partie : S (pommier) appartient à P (arbre), et non le prédicat au sujet [9].

Est-ce à dire que dans toute proposition « S est P », le sujet logique est rapportable extensivement au prédicat dans le temps même où le prédicat est rapporté compréhensivement au sujet logique ? Dans certains cas, il en est ainsi. La proposition : « Tout homme est mortel » dit, en effet, tout d’abord, que l’intelligible « Mortel » se rapporte, à titre de note (aspect intelligible) à la compréhension de l’intelligible « Homme », mais elle dit encore et simultanément, que l’intelligible « Homme » se rapporte, à titre de partie, à l’extension de l’intelligible « Mortel » : l’intelligible « Homme », à titre de partie, appartient à l’intelligible « Mortel », comme celui-ci, à titre de note, appartient à l’intelligible « Homme ». On dira peut-être encore qu’il en va de même dans une proposition telle que : « La neige est froide » : « Froid » est une note de « Neige » et, si l’on veut, « Neige » est une partie de l’intelligible complexe « Corps froid » ; mais si je dis : « Ce vase est brisé », soutiendrai-je encore que « Ce vase » est une partie de l’intelligible « Brisé », alors qu’il est sûr que « Brisé » est une note de l’intelligible « Ce vase » qui, dans la proposition, représente l’objet sensible en morceaux que je montre du doigt ? Et peut-être est-ce parce que, dans toute proposition le prédicat est toujours une note du sujet logique, tandis que celui-ci n’est que quelquefois une partie de celui-là que le point de vue de la compréhension de l’être de ces objets l’emporte à bon droit sur celui de l’extension qui groupe les intelligibles en lesquels cet être se réalise.

 IV

Toute proposition est un objet intelligible, un objet intelligible composé par là qu’elle exprime une liaison entre deux objets intelligibles élémentaires, c’est-à-dire l’appartenance de l’un de ces deux objets à l’autre. Cette appartenance est toujours, et d’abord, celle du prédicat au sujet logique, selon la compréhension de celui-ci ; elle est encore, le cas échéant, celle du sujet logique au prédicat, selon l’extension de ce dernier. Mais là où la symétrie n’est pas absolument assurée dans tous les cas et là où elle apparaît nettement, il faut encore reconnaître que l’appartenance du sujet logique au prédicat est d’une nature différente de celle du prédicat au sujet logique. Dans l’exemple classique : « Tout homme est mortel », chacun des intelligibles « Homme » et « Mortel » présente une compréhension et une extension. Du point de vue de la compréhension, « Homme » est une « lumière intelligible » constituée par une série de notes parmi lesquelles se rencontre la note « Mortel », de sorte que qui dit « Homme » dit nécessairement « Mortel » : un être immortel ne saurait être tenu pour humain. Du point de vue de l’extension, d’autre part, « Homme » subsume une série d’intelligibles (« Mongol », « Nègre », « Basque », etc.), en chacun desquels l’ensemble des notes de « Homme » se retrouve en totalité, accompagné d’ailleurs de notes nouvelles par lesquelles chaque objet subsumé se différencie des autres. De même, du point de vue de la compréhension, « Mortel », qui est une note de « Homme » est aussi, en soi, une « lumière intelligible » comportant elle-même une série de notes ; tandis que, du point de vue de l’extension, « Mortel » subsume, d’autre part, sa propre série d’intelligibles en chacun desquels l’ensemble de ses notes se retrouve en entier, accompagné de notes nouvelles (« Arbre », « Cheval », « Araignée », etc., chacun de ces objets intelligibles acceptant le prédicat « Mortel »).

Ainsi, du point de vue de la compréhension, tout objet intelligible est une « lumière » offerte au proférant-visant qui la scrute pour distinguer les lumières de compréhension moindre qui la composent, tandis que, du point de vue de l’extension, ce même objet apparaît comme cette même lumière se réfléchissant en d’autres objets intelligibles, de moindre extension, qui la reçoivent et y ajoutent, de sorte qu’ils sont de compréhension plus grande. Appartenir à la compréhension d’un sujet logique signifie donc, pour un prédicat, appartenir, purement et simplement, à ce que ce sujet logique est, tandis qu’appartenir à l’extension d’un prédicat signifie seulement, pour un sujet logique, compter parmi les objets intelligibles en lesquels se retrouvent, parmi d’autres, toutes les notes de ce prédicat. Et si l’on peut, comme l’a fait Euler, figurer suggestivement par deux cercles l’appartenance d’un objet logique à un autre, selon l’extension de cet autre (parce que cet objet logique est effectivement une partie de l’extension de cet autre), on ne peut figurer par ce moyen l’appartenance d’un objet à un autre selon la compréhension de cet autre parce qu’alors cet objet logique n’est pas une partie distincte de cet autre, mais, si l’on peut ainsi dire, « chair de sa chair », « lumière de sa lumière ».

Réduire l’intelligibilité d’un objet intelligible à sa compréhension, c’est réduire à cette dernière les objets intelligibles en lesquels se réfléchit la lumière de ses notes ; c’est confondre cette lumière avec celles, plus riches de notes, des objets en lesquels elle est recueillie ; finalement, c’est détruire l’ensemble hiérarchique des intelligibles et lui substituer le chaos. C’est pourquoi une telle réduction ne saurait jamais être pratiquée. Mais réduire l’intelligibilité d’un objet intelligible à son extension, comme on le fait couramment de nos jours, c’est ignorer que tout objet intelligible est, en soi, une « lumière » à scruter et ne voir plus, dans le monde de ces objets de pensée, que des rapports de contenant à contenu et de contenu à contenant, comme le suggèrent les cercles concentriques d’Euler. Pourtant, s’il est vrai que les intelligibles — au moyen desquels le sujet pensant juge et raisonne — sont aussi, et tout d’abord, des objets de pensée offerts à la visée de la radicalité subjective de ce sujet pensant, des objets à voir, des « lumières » à scruter, comment peut-il échapper que ce qui est à voir et à scruter dans un intelligible est cela même que l’on nomme la compréhension de celui-ci ?

 V

Si l’extension d’un objet intelligible élémentaire se mesure à l’ensemble de ses parties, sa compréhension se mesure à l’ensemble de ses notes. Dans le cas où l’objet intelligible correspond à un objet sensible singulier (ou individuel), la multitude des notes de cet objet intelligible (qui est aussi celle des déterminations de l’objet sensible correspondant) est inépuisable. Je regarde le pommier du jardin. C’est objet est singulier : il n’y a, dans l’univers entier, pas un seul autre objet qui lui soit identique. Si je réfléchis à ce que ce pommier est et m’applique à le dire, je constate que je ne viendrai jamais au bout de la tâche qui consiste à énumérer toutes les notes qui déterminent l’objet de ma réflexion (le sujet logique des propositions que successivement je formule). Chaque fleur, chaque branche, chaque rameau, chaque feuille, chaque fragment d’écorce de ce pommier-là est un univers — sans compter que, d’autre part, cet objet est soumis au changement d’une manière incessante tout en restant cependant toujours identique à lui-même [10].

La compréhension d’un être intelligible singulier est donc illimitée, la multitude de ses notes est innombrable — cependant qu’inversement, et par là même que cet être est sans second, son extension, se réduisant à lui-même, est nulle. Mais, au contraire, si je considère la notion intelligible universelle « Etre », qui s’applique à tout objet de connaissance (et même à la radicalité subjective du sujet pensant), je vois que son extension est sans limite pour la raison que, quel que soit l’objet qui s’offre au proférant-visant comme matière à réflexion, cet objet, avant même d’être « ceci » ou « cela » est tout uniment un être, ce qui veut dire que l’Etre est le seul intelligible qui puisse être prédiqué à tous les sujets logiques concevables ; et je vois aussi, et en même temps, que cette notion, en raison même de son universalité, est la plus pauvre de toutes celles que le principe radical puisse viser : désignant tous les objets possibles, elle n’est elle-même aucun objet déterminé ; elle est cet objet intelligible indéterminé qui les désigne tous, qu’ils soient singuliers ou généraux, sensibles, imaginaires ou intelligibles. L’objet intelligible « Etre » est une notion absolument dépourvue de notes ; sa compréhension est nulle ; et c’est le seul objet présentant cette particularité. D’où cette conclusion que, si l’on ne peut décrire exhaustivement un objet sensible à cause de la multitude innombrable de ses notes, c’est pour la raison inverse que l’objet intelligible « Etre » échappe à toute description.

 VI

Je n’ai envisagé jusqu’ici que les propositions catégoriques affirmatives ; il faudrait assurément jeter un coup d’œil sur les diverses sortes de propositions, affirmatives et négatives, d’une part, et, d’autre part, catégoriques, hypothétiques et modales ; et aussi, en tant que les propositions se diversifient en raison de la quantité du sujet, lequel peut être indéfini (l’arbre), distribua} (tout arbre), particulier (quelqu’arbre) ou singulier (cet arbre). Cependant, je m’en abstiendrai, n’ayant pas dans l’esprit d’écrire un traité de logique ce dont, d’ailleurs, je serais bien incapable, et n’examinant ces questions que dans la mesure où l’exige mon seul dessein, qui est de « donner à voir » que les intelligibles eux-mêmes sont des objets, des objets mentaux visés par la radicalité subjective, et que les propositions elles-mêmes sont de tels objets, encore que l’art de construire des propositions relève de l’activité mentale étroitement liée à l’activité visante. Je ferai cependant ici encore deux remarques.

La première a trait à la présence, apparente ou occulte, du verbe-copule. Toute proposition affirmative exprime l’appartenance d’un prédicat à un sujet. Cette appartenance est énoncée par le verbe copulatif « être ». Ce verbe ne fait jamais défaut, même quand il est dissimulé au cœur d’un autre verbe [11], car il est juste de considérer qu’une proposition où le verbe « être » est ainsi dissimulé est réductible à une proposition typique où ce verbe apparaît. Enoncer : « cet arbre porte des fruits », c’est énoncer, en fait, cet arbre est portant-des-fruits » ou « porteur-de-fruits », c’est-à-dire énoncer une proposition où le prédicat est un intelligible complexe. On doit considérer de la même manière une proposition à verbe-prédicat : énoncer « Pierre rit », c’est énoncer « Pierre est riant » ou, mieux encore « en train de rire ». La langue anglaise est riche de ces tournures.

La seconde remarque porte sur la signification du terme « universel » par lequel est qualifié tout objet de pensée intelligible autre que ceux qui correspondent à des êtres sensibles déterminés. On ne sort point de « l’universel » quand, un intelligible ayant été tout d’abord pris dans toute son extension (tout pommier), on restreint ensuite celle-ci pour ne viser qu’un des intelligibles qu’il subsume directement (quelque pommier) ; en tel cas on ne fait que passer du distributif au particulier, lesquels, l’un et l’autre, relèvent de l’universel. Mais on sort de l’universel et l’on passe au singulier quand l’extension de l’intelligible est restreinte de telle sorte que celui-ci convient pour désigner un être sensible répondant à telle perception ou à telle image. Or, considérant que seul l’objet intelligible « Etre » — d’ailleurs vide de notes — est « le plus petit commun dénominateur de toutes choses », on peut regretter que la tradition (qui remonte à Aristote) n’ait pas réservé d’appliquer le terme « universel » à l’Etre seul. Exception faite des intelligibles qui désignent des êtres sensibles déterminés ou déterminables, tout intelligible est général (generalis) plutôt qu’universel ; très exactement, tout objet intelligible, dit « universel », est seulement et proprement un genre (genus, genos) par ceci qu’il est, là devant l’esprit connaissant, une clarté intelligible, commune à d’autres objets intelligibles, d’extension moindre, appelés espèces, lesquelles sont à leur tour des genres par rapport aux objets intelligibles qu’elles subsument elles-mêmes.

Les intelligibles, dans la théorie aristotélicienne des genres et des espèces forment un tout immense et hiérarchisé, chacun d’eux en subsumant d’autres et étant subsumé par d’autres, sous cette réserve que, si vaste qu’il soit, cet ensemble n’est pas illimité. Il est, au contraire, limité en haut, du côté de l’Etre et, en bas, du côté des objets sensibles. Tout objet intelligible, en dehors des genres les plus généraux appelés catégories, qui ne sont pas subsumés (pas même par l’Etre), est, en effet, une espèce (eidos) par rapport à l’objet intelligible qui le subsume directement ; inversement, tout objet intelligible est un genre (genos), par rapport à l’objet qu’il subsume directement, étant entendu que les intelligibles les moins généraux, appelés espèces ultimes, ne subsument eux-mêmes que les intelligibles singuliers, lesquels, correspondant à des objets sensibles déterminés, ne sont ni des genres ni des espèces.

La raison pour laquelle, dans cette théorie, les huit ou dix genres les plus généraux auxquels on aboutit quand on remonte l’échelle des intelligibles (genres appelés catégories dont aucun n’est subsumé lui-même par un autre genre) ne sont même pas subsumés par l’Etre, est que l’espèce dérive du genre par la mise en œuvre d’une troisième sorte d’objet intelligible, la différence spécificatrice (diaphora eidopoios) qui « actualise » un certain nombre de notes potentiellement contenues dans le genre (le genre ne les comporte pas visiblement mais, fécondé par la différence, il les produit, ce qui donne l’espèce, d’où vient qu’à la suite de Renouvier, on ait pu considérer l’espèce comme une « synthèse » du genre et de la différence). Or, l’objet intelligible « Etre » est vide de notes. Aucune différence spécificatrice ne peut « mordre » sur lui pour l’amener à produire des intelligibles qu’il contiendrait potentiellement. Dans cette perspective, d’ailleurs grandiose, il resterait à éclaircir bien des choses, et notamment l’origine des intelligibles appelés « différences », lesquelles, au ciel des catégories, ne sauraient venir que des catégories elles-mêmes, ce qui pose un problème singulier.

 VII

Toute proposition est un objet intelligible (un objet intelligible composé) dans la mesure où le rapport d’appartenance d’un objet intelligible élémentaire (prédicat) à la compréhension d’un autre objet intelligible élémentaire (sujet logique) — et, accessoirement, et le cas échéant, le rapport d’appartenance de celui-ci à l’extension de celui-là — est lui-même un objet intelligible visé dans le mental par la radicalité subjective. Ce qui fait le jugement, c’est la certitude où se trouve l’esprit qu’il a vu, si clairement qu’il ne saurait subsister à cet égard aucun doute, qu’en effet le prédicat appartient au sujet logique, de sorte que le rapport d’appartenance est réel et que la proposition énonce une vérité (ou, si la proposition est négative, qu’en effet le prédicat n’appartient pas au sujet logique, de sorte qu’il n’y a aucun rapport d’appartenance réel et que la proposition, en niant ce rapport, énonce encore une vérité). Tout jugement est l’expression d’une vérité, c’est-à-dire d’un état de choses indiscutable. Mais toute proposition formellement bien construite n’est pas, de ce seul fait, un jugement. Une proposition peut être proposée à l’esprit et repoussée par lui s’il voit clairement que cet objet intelligible composé n’exprime pas un état de choses indiscutablement vrai. Pour juger, il faut voir. Or, il n’y a que deux manières de voir qu’un rapport d’appartenance est vrai. D’une part, l’esprit peut voir immédiatement le rapport et, par conséquent, juger immédiatement aussi ; d’autre part, il peut ne le voir que médiatement au terme d’un raisonnement.

 VIII

II y a une vision immédiate d’un rapport d’appartenance (du prédicat au sujet logique), toutes les fois que, considérant un objet quelconque d’un certain point de vue et voyant aussitôt ce que, de ce point de vue, cet objet est, l’esprit juge : « cet objet est ceci », « cet objet est cela ». Un tel jugement relève de l’intuition immédiate. « Ce pommier est couvert de fleurs. * « Le nombre quatre est plus grand que le nombre deux. » En de tels cas, le jugement est émis sans autrement raisonner, l’esprit ayant la certitude d’avoir bien vu « ce qui est ». Mais tous les jugements ne sont pas la conséquence d’une vision immédiate. L’esprit ne voit pas immédiatement ce qu’il y a à voir, mais il le voit après réflexion toutes les fois que, considérant des propositions tenues pour vraies, c’est-à-dire des jugements, il voit au moins qu’elles conduisent, avec une nécessité rigoureuse devant laquelle il s’incline, à émettre un jugement nouveau, c’est-à-dire à affirmer un rapport d’appartenance nouveau qu’il n’avait pas vu du premier coup d’oeil. Ce qu’on appelle argumentation est constitué essentiellement d’au moins deux propositions judicatives [12] d’une nature telle que, de leur rapprochement, découle nécessairement une proposition judicative qui met en évidence un rapport d’appartenance non vu immédiatement. Raisonner, c’est voir par le moyen d’une argumentation.

Relevant d’une activité mentale appelée discursive [13], qui « atteint le but où elle tend par une série d’opérations partielles intermédiaires » [14], le raisonnement est réductible à une suite de visions immédiates qui sont ces opérations intermédiaires liées entre elles de telle sorte que l’esprit voit médiatement (au cas où il ne l’aurait pas encore vu d’une manière immédiate) le rapport d’appartenance d’un prédicat P à un sujet logique S. Le raisonnement conduit l’esprit à émettre un jugement qui n’est pas la conséquence d’une vision immédiate, mais d’une vision occasionnée par la médiation d’autres intuitions. Si l’esprit connaît déjà, par intuition, le rapport d’appartenance sur lequel porte ce jugement, la démarche discursive ne lui apprendra rien ; elle n’en présentera pas moins l’avantage d’expliciter comment des intelligibles sont liés entre eux de telle sorte qu’on arrive discursivement à voir ce que l’intuition avait déjà vu. Or, il y a deux sortes de raisonnement, le syllogisme, qui met en œuvre des propositions judicatives à sujet logique tantôt singulier (ce pommier), tantôt général (tout pommier, quelque pommier ; tout triangle, quelque triangle) et l’induction, qui met toujours en œuvre des propositions judicatives à sujet singulier. Dans ce qui suit, je m’en tiendrai aux propositions catégoriques et affirmatives et je me bornerai à examiner le syllogisme.

Qu’un raisonnement soit toujours une série d’intuitions liées entre elles, l’examen de l’argumentation syllogistique permet de le constater. Le « mécanisme » de cette sorte de discours peut être décrit de la façon suivante :

a) Il est donné à l’esprit de saisir comme un tout un certain objet intelligible composé de deux jugements (ensemble appelé antécédent). Cette saisie est possible parce que, loin d’être disparate, et donc quelconque, cet ensemble est celui de deux objets intelligibles composés, proches l’un de l’autre en raison d’un élément commun E (appelé terme moyen) dont la présence est constatée dans chacun de ces deux objets. C’est un ensemble privilégié, bien fait pour éveiller l’attention. L’esprit saisit donc ensemble, par cet élément commun qui les relie (et fait qu’ils se ressemblent) ce jugement-ci et ce jugement-là.

b) L’esprit examine cet ensemble ainsi intuitionné, et s’il voit que l’élément E est le sujet logique du premier jugement (proposition appelée prémisse majeure) et en même temps, le prédicat du second (proposition appelée prémisse mineure), il voit aussi, et par le fait même, que le prédicat P du premier, appartenant au sujet logique E, et celui-ci appartenant au sujet logique S du second, appartient nécessairement aussi à ce sujet S. Ce dernier jugement (appelé conséquent) est la conclusion du syllogisme.

« P appartient à la compréhension de E qui appartient à la compréhension de S : donc P appartient à la compréhension de S. » Au cas où jamais je n’aurais vu intuitivement (c’est-à-dire immédiatement) que « P appartient à la compréhension de S » (appartenance immédiatement visible dans le syllogisme classique : « Tout homme est mortel » ; or, « Pierre est un homme », donc « Pierre est mortel »), j’aboutis discursivement (médiatement) à ce jugement conclusif qui exprime une vision amenée par le jeu de deux visions successives. Ce qui déclenche ce jugement conclusif, c’est, bien entendu, la saisie intuitive et simultanée des deux jugements constitutifs d’un antécédent, en sorte telle qu’un conséquent ne peut manquer de s’ensuivre (et cette saisie intuitive n’est pas toujours aussi aisée que dans le cas du syllogisme classique donné en exemple). Si l’esprit ne voit pas le rapprochement qui s’impose en raison de l’élément commun, le raisonnement lui échappera et il lui échappera aussi longtemps que, de ce côté, l’esprit demeurera privé d’intuition, c’est-à-dire de vue, comme le terme « intuition » le sous-entend.

Lorsque les propositions judicatives qui constituent l’antécédent se laissent lire comme des rapports d’appartenance de chaque sujet logique à l’extension du prédicat auquel il est lié, le syllogisme accepte d’être figuré par les cercles concentriques d’Euler. Dans l’exemple « Tout homme est mortel, or Pierre est un homme, donc Pierre est mortel », chaque sujet logique peut être rapporté à l’extension du prédicat qui lui correspond. Puisque « Homme » est une partie de l’extension de « Mortel » (parmi d’autres parties : « Oiseau », « Reptile », « Arbre », etc.), et « Pierre » une partie de l’extension de « Homme » (parmi d’autres parties : « Jean », « Jacques », « Socrate », etc.), « Pierre » est nécessairement une partie de « Mortel ».


Voir en ligne : Heidegger et ses références


[1De noscere (pour gnoscere), connaître. — Noème, l’objet de la pensée intuitive, est un terme équivalent, la noèse étant alors l’acte de connaissance intelligible.

[2Gilson, Philosophie au Moyen - Age, Payot, 1943, p. 239. — « Certains linguistes vont... dans le sens d’un conditionnement de la pensée par le langage jusqu’à renverser les rapports de dépendances de l’un et de l’autre. Poussée à l’extrême, cette thèse révèle son absurdité : la pensée déterminée par les mots ou reflet du langage. » (G. Brazzola, Revue thomiste, 1971, II-III, p. 409.)

[3Comme la remarque en a déjà été faite ici, le terme « notion » dérivant de noscere (co-gnoscere) et relevant de la racine GNO, est apparenté au terme « général » (genos) qui relève de la racine GEN, ces deux racines étant elles-mêmes parentes.

[4J. Maritain, Petite logique, Téqui, 1946, p. 55. — Omne individuum ineffabile (incommunicable). Tout individu pris dans son individualité est inexprimable, parce que nous n’avons pas de concept direct du singulier. Nous le connaissons cependant par notre intelligence, mais indirectement, par réflexion sur les images (per conversionem ad phantasmata).

[5J. Maritain, Petite logique, p. 22.

[6J. Maritain, Petite logique, p. 32. — Il est bien entendu que les parties, comme les notes, sont elles-mêmes des objets intelligibles élémentaires.

[7Praedicatus : ce qui est « proclamé » d’une chose.

[8La proposition catégorique et affirmative est la plus simple de toutes celles que l’on peut énoncer et ce qui est dit d’elle peut être dit aussi, mutatis mutandis, des autres.

[9En fait, le prédicat n’est pas « Arbre », mais un arbre, ce qui veut dire : une sorte d’arbre, une espèce d’arbre. Il n’en demeure pas moins vrai que l’intelligible « pommier » est rapporté à l’intelligible « arbre ».

[10Le « tout essentiel » d’un objet sensible est donc incommunicable ; mais un peintre ou un poète peut se proposer de réaliser cette communication en donnant à voir l’objet au travers du prisme de sa nature à lui, peintre ou poète.

[11Ou même quand il manque, comme dans certaines langues qui se bornent à le sous-entendre.

[12Je dis : au moins deux propositions judicatives parce que si deux suffisent à composer le syllogisme, il en faut davantage pour composer l’induction.

[13Le discours proprement dit, c’est le « cheminement » (cursus), le fait d’aller d’un point à un autre, comme dans le raisonnement ; tandis que le jugement est la saisie immédiate d’un rapport d’appartenance réel. A parler en toute rigueur, le jugement n’est pas un discours. On dit cependant parfois qu’il en est déjà un, mais imparfait, par là qu’il se présente formellement comme une liaison de termes.

[14Lalande, Vocabulaire de philosophie.