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Mythes grecs et mystère chrétien

Hugo Rahner : LE MYSTÈRE DU BAPTÊME

Hugo Rahner

dimanche 15 août 2010

félicité
felicidade
bonheur
felicidad
happiness
Bonne chance ou fortune ; le mot grec est un composés fait sur daimon (puissance divine, dieu, destin). (selon R. Guérineau)

Félix sacramentum aquae nostrae.

« Mystère mystère
mysterion
mystères
Du grec musterion, fermer les yeux ou la bouche. Désigne un secret, les pratiques et les rites réservées aux initiés, un objet de difficile connaissance, et l’initiation des doctrines secrètes. (V. Siret)
de notre eau qui nous apporte le bonheur » ; c’est ainsi que Tertullien commence son écrit sur le baptême. C’est la même bienheureuse louange qu’entonnait presque un siècle plus tôt la lettre de Barnabé : « Heureux ceux qui, espérant en la croix croix
cruz
cross
, sont descendus dans l’eau l’eau
água
water
. » Le mystère du baptême ne peut être ser
être
being
ón
Le concept d’être désigne en général ce que nous ressentons exister d’une manière ou d’une autre dans la perception, qu’elle soit sensible ou intelligible. L’étude de l’être est appelée ontologie ou métaphysique.
compris que dans le mystère de la croix — c’est au pied de l’arbre de vie vie Le philosophe Michel Henry définit la vie d’un point de vue phénoménologique comme ce qui possède la faculté et le pouvoir « de se sentir et de s’éprouver soi-même en tout point de son être ». Pour lui, la vie est essentiellement force subjective et affectivité, elle consiste en une pure expérience subjective de soi qui oscille en permanence entre la souffrance et la joie. que sourd l’eau de la vie. Car ce n’est que dans la force rédemptrice de la crucifixion de Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
que l’eau est devenue productrice de vie. Dieu est mort mort La mort d’un être vivant est l’arrêt irréversible de ses fonctions vitales : assimilation de nutriments, respiration, fonctionnement du système nerveux central. On la distingue d’un arrêt temporaire (hibernation, congélation). Elle est suivie de la décomposition de l’organisme mort sous l’action de bactéries ou de nécrophages. « afin de sanctifier l’eau par sa souffrance souffrance
sofrimento
suffering
sofrimiento
 », dit Ignace d’Antioche. Cette façon de voir ensemble les deux mystères remonte jusqu’à la théologie de saint Paul : « Ne savez-vous pas que nous tous, qui avons été baptisés en Jésus-Christ, c’est en sa mort que nous avons été baptisés ? Nous avons donc été ensevelis avec lui par le baptême en sa mort, afin que, comme le Christ est ressuscité des morts par la gloire du père, de même nous aussi nous marchions en nouveauté de vie » (Romains, 6, 3. 4). Le bain du baptême a, par conséquent, deux conséquences : il libère du péché péché Péché est un mot utilisé dans les religions et certaines sectes pour désigner une transgression volontaire ou non de ce que celle-ci considère comme loi divine. Il est souvent défini comme une désobéissance, un refus, un obstacle au salut ou encore comme une cause de mort de l’âme. et il fait don d’une nouvelle vie selon la forme forme
idea
eidos
eîdos
idéa
En philosophie, on oppose la forme à la matière dans les cas généraux. Chez Aristote, c’est ce vers quoi tend tout changement : elle est à la fois l’acte, l’essence, la perfection, et le principe d’unité de chaque être. (Wikipédia)
du Christ et ceci uniquement par la puissance acte
puissance
energeia
dynamis
de la crucifixion.

Ainsi, le baptême est le mystère fondamental du Christianisme, l’Initiation Initiation [...] les aptitudes ou possibilités incluses dans la nature individuelle ne sont tout d’abord, en elles-mêmes, qu’une matiera prima, c’est-à-dire une pure potentialité, où il n’est rien de développé ou de différencié ; c’est alors l’état chaotique et ténébreux, que le symbolisme initiatique fait précisément correspondre au monde profane, et dans lequel se trouve l’être qui n’est pas encore parvenu à la seconde naissance. Pour que ce chaos puisse commencer à prendre forme et à s’organiser, il faut qu’une vibration initiale lui soit communiquée par les puissances spirituelles, que la Genèse hébraïque désigne comme les Elohim ; cette vibration, c’est le Fiat Lux qui illumine le chaos, et qui est le point de départ nécessaire de tous les développements ultérieurs ; et, au point de vue initiatique, cette illumination est précisément constituée par la transmission de l’influence spirituelle [...] (Aperçus sur l’initiation, pp. 33–34) proprement dite à la participation participation Traduit métochè et désigne le pouvoir qu’on les énergies incrées de créer et de modeler les êtres. (glossaire de La Philocalie) à la vie divine divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
du Christ mort et ressuscité ; on l’a plus tard, pour cette raison, nommé le mysterion tes teleioseos. Il n’est pas étonnant que l’histoire comparée des Religions se soit occupée de façon très poussée de ce mystère. Car sur aucun autre point, on ne croyait pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
prouver plus clairement que sur ce point précis comment le rite primitif de purification purification Si on part de l’idée que la Vérité est au fond de nous-mêmes comme une lumière informelle dont nous n’avons qu’à prendre conscience, les formules doctrinales apparaîtront surtout comme des barrières contre l’erreur ; c’est la purification du coeur, sa libération des obstacles obscurcissants, qui sera tout l’essentiel [NA : Omar Khayyam, dans son Traité de Métaphysique, dit que les Soufis sont « ceux qui cherchent la connaissance, non par la réflexion et la spéculation (comme les théologiens et les philosophes), mais en purifiant leur âme (l’égo passif, statique), en corrigeant leur caractère (l’égo actif, dynamique) ; et en libérant l’intellect des obstacles qui proviennent de la nature corporelle. Quand cette substance se présente, purifiée, devant la Gloire divine, alors les modèles (intellectuels, principiels) des connaissances (mentales, manifestées) se révéleront certainement dans cet autre monde (de la Réalité transcendante) ». (Frithjof Schuon, Perspectives spirituelles et faits humains) emprunté aux Juifs est devenu, en y transportant des espoirs grecs de divinisation, le « mystère syncrétique du baptême ». Cela semblait d’autant plus aisé que s’offrait justement ici une matière matière
hyle
La matière est la substance qui compose tout corps ayant une réalité tangible. Ses trois états les plus communs sont l’état solide, l’état liquide, l’état gazeux. La matière occupe de l’espace et possède une masse. Ainsi, en physique, tout ce qui a une masse est de la matière.
considérable provenant des rites d’ablution des antiques mystères. Nous connaissons une ablution dans le rituel d’Eleusis Éleusis
mystères d’Éleusis
Elêusis
Eleusis
 ; nous connaissons par le Discours sur la Couronne de Démosthène l’ablution purificatrice du mystère de Sabazios ; le culte d’Attis avait son Taurobolium, et le mystère d’Isis connaissait un bain baptismal sanctifiant exactement comme le mystère de Dionysos et celui de Mithra. Maintenant certes la recherche la plus récente nie, avec grande circonspection, qu’il y ait eu une influence de rites de cette sorte sur la doctrine baptismale du Nouveau Testament, en particulier sur celle de la lettre aux Romains. On est encore plus libre, par contre, dans l’affirmation d’une prétendue hell enfer
inferno
hell
énisation du sacrement sacrement Le sacrement est un rite cultuel revêtant une dimension sacrée. Les croyants pensent qu’il produit un effet dont la source est Dieu, qui donne sa grâce. Ils y trouvent le symbole et le moyen d’une alliance entre Dieu et les hommes. baptismal à partir du IIe siècle environ, et l’on s’efforce toujours de montrer encore que ce mystère « catholique antique » n’aurait rien rien Le mot rien désigne une absence de chose(s), sans la notion de dénombrement ou de concept mathématique qui s’attache au nombre zéro. « Il n’y a rien ici » signifie qu’aucun objet n’est présent, sans a priori sur la nature des objets qui auraient pu se trouver à l’endroit considéré. à faire avec le message annoncé par Jésus et encore bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
compris par saint Paul. Le point Le point En géométrie, un point est le plus petit élément constitutif de l’espace géométrique, c’est-à-dire un lieu au sein duquel on ne peut distinguer aucun autre lieu que lui-même. central de cette tentative est que l’on se représente (c’est une chose que l’on ne peut arriver à extirper) un aspect « magique » dans le Sacrement. Même Oepke, qui par ailleurs distingue avec tant de bonheur la nature nature
physis
phusis
phúsis
Le grec phúsis dérive de la racine indo-européenne bhû-, qui a donné en sanskrit comme verbe : "devenir", "se produire", "avoir lieu" ; comme non : "terre", "sol", "lieu", "état", "condition". Peut désigner aussi bien l’origine, que le déroulement et le résultat de tout processus. (Luc Brisson)
du baptême chrétien des us baptismaux helléniques, qui « ne sont pas moraux mais entendus seulement en un sens rituel et de nature magique de purification et de vivification », tombe aussitôt dans ce préjugé de « l’idée d’un sacrement à surenchère de magie Magie Pourquoi ce « Magie », ce M majuscule ? peut-être pour ne pas confondre avec la magie au sens de prestidigitation[2], peut-être pour agrandir, magnifier l’aspect aventureux d’une entreprise souvent ridiculisée ou jugée inquiétante par les pouvoirs en place.

Dans de nombreuses cultures, les moyens mis en œuvre par la magie en tant que science occulte s’opposent, en effet, aux raisonnements scientifiques, ainsi qu’aux religions établies.
 » qui s’est installée au-dessus de la pensée paulinienne — et naturellement sous l’influence de la sorcellerie magique des mystères dont la Chrétienté primitive fut aussi accablée. Il serait en dehors du cadre du présent exposé de contredire cette idée en recourant aux sources, la science episteme
saber
savoir
ciência
science
ciencia
l’a d’ailleurs déjà fait pour une bonne partie. Nous voudrions seulement souligner deux choses : d’une part la différenciation plus précise que l’on a déjà fait connaître connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
dans les deux premiers exposés entre la nature du mystère qui est demeurée chrétienne et une terminologie de mystères qui se forme lentement ; et en second lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
, la conviction fondamentale, toujours restée vivace, que, dans le sacrement et dans sa structure structure D’une manière générale, la façon dont les éléments participants d’un système sont organisés entre eux. Un phénomène est dit structurel (opposé à conjoncturel) s’il est inhérent au mode d"organisation d’un système, d’une société. dont l’essentiel a été établi par le Christ, en ce qui concerne le baptême, par conséquent, le bain simple dans l’eau et la parole qui l’accompagne (Matthieu, 28, 19) — c’est toujours le Christ crucifié et élevé sur la croix qui agit et qu’aussi, en raison de ce retour à la libre et personnelle volont voluntas Notre volonté n’est pleinement humaine que par sa participation opérative aux vérités concernant Dieu et nos fins dernières. [Frithjof Schuon] é de salut salut Dans les religions qui constatent la rupture entre Dieu et les humains, le salut, salut de l’âme ou salut éternel est le rétablissement durable, éternel, des liens entre eux. de l’homme homme
anthropos
hommes
humanité
L’homme est la personnification d’une alternative aux dimensions qui échappent à sa vision immédiate ; en d’autres termes, la raison d’être même de la condition humaine est de choisir, et de faire le bon choix : d’opter pour la participation libératrice à l’Etre nécessaire, et non pour l’errance asservissante dans le labyrinthe du possible et en direction du néant. (Frithjof Schuon, Perspectives spirituelles et faits humains)
-Dieu, il ne pourra jamais être question d’une « efficacité magique » du Sacrement — si l’on veut laisser au concept de « Magie » son sens simple de psychologie religieuse. Ce qui s’est ajouté dans le cours du temps temps Philosophes, scientifiques et hommes de la rue ont bien souvent des vues différentes sur ce qu’est le temps, et les progrès des uns influencent les autres depuis des siècles. en tant que rites, images et mots autour de ce noyau sacramentel « Exorcisme, Onction à l’huile, usage de consécrations, d’investitures et de lumière lumière La lumière semble avoir fait l’objet d’une interprétation symbolique dès que les hommes se sont mis à croire dans un au-delà. Depuis la possible déification du feu, devenu élément vital pour l’Homme préhistorique, puis l’un des quatre éléments de la philosophie de la Grèce antique, jusqu’à la théologie chrétienne de Dieu comme "lumière des lumières", l’illumination étant présente dans de nombreuses religions, on n’a eu de cesse que de lui accorder des origines et vertus surnaturelles.  », ce ne sont pas certes des « restes des mystères », mais cela peut (en se souvenant de nos distinctions basées sur les sources et exposées précédemment) parfaitement être examiné dans sa parenté aux couches profondes avec le mystère antique.


Voir en ligne : Sophia Perennis