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Oscar Cullmann

Cullmann : Le problème littéraire et historique du roman pseudo-clémentin IV-1

Étude sur le Rapport entre le Gnosticisme et le Judéo-Christianisme

vendredi 13 août 2010

Oscar Cullmann, Le problème littéraire et historique du roman pseudo-clémentin. Félix Alcan, 1930

Chapitre IV LE CONTENU DES ÉCRITS

Il importe de considérer le plan général des écrits en insistant sur les divergences entre les deux éditions principales. Il va sans dire qu’en résumant leur contenu, nous serons obligé d’accorder une plus grande place aux parties narratives de l’ouvrage qu’aux exposés doctrinaux. Pour cette raison seulement, nous commencerons par l’analyse des Reconnaissances dans lesquelles le cadre extérieur ressort davantage, ce qu’indiquent déjà les différents titres que nous avons relevés pour cette édition. Toutefois, il faut se garder de croire que ce fait implique la priorité littéraire de l’édition traduite par Rufin.

§ 1. Le contenu des Reconnaissances.

Chap. I, 1-11 : Séjour de Clément à Rome et départ pour Césarée. — Clément cherche en vain une réponse aux problèmes de l’immortalité de l’âme, de l’origine et de la destinée du monde. Il a beau vouloir réprimer son désir de connaître, sa soif n’en devient que plus violente. Il fréquente les écoles des philosophes, mais ne trouve aucune satisfaction dans leur enseignement. Sous l’empereur Tibère, un bruit se répand, venant d’Orient, concernant un messager envoyé par Dieu et prêchant le royaume de Dieu. Pour qu’on le croie, cet homme accomplit des miracles. Des assemblées se tiennent à Rome. Clément assiste à une réunion présidée par un Oriental d’origine hébraïque, nommé Barnabas. Celui-ci annonce que le fils de Dieu est en Judée. Les auditeurs instruits se moquent de l’orateur. Clément, convaincu, prend lui-même la parole devant les Romains pour défendre Barnabas, sans avoir plus de succès que celui-ci. Il emmène Barnabas dans sa maison, mais à cause de la fête des juifs, celui-ci est bientôt obligé de repartir pour la Judée. Clément promet de l’y rejoindre.

Chap. I, 12-11, 19 : Instruction de Clément à Césarée auprès de Pierre. — Arrivé à Césarée, Clément apprend que le lendemain une discussion publique doit avoir lieu entre Pierre, le disciple le plus éprouvé de l’homme qui accomplit les miracles, et Simon le Samaritain. Barnabas présente Clément à Pierre. L’apôtre promet à son hôte de lui faire connaître la vérité qu’ils prêcheront plus tard à Rome. Il lui enseigne d’abord la doctrine du vrai prophète. C’est le point de départ de toute connaissance. Car en dehors de la révélation par le vrai prophète, aucune connaissance n’est possible. Le vrai prophète seul peut délivrer les hommes de l’erreur et de tous les maux qui s’ensuivent, en leur révélant la volonté divine qui a été cachée aux hommes. Reconnaître le vrai prophète, c’est posséder la solution de tous les problèmes particuliers. Pierre ordonne à Clément d’écrire, selon ses indications, un livre sur le vrai prophète et de l’envoyer à Jacques.

Le lendemain, Zacchée arrive chez Pierre pour lui soumettre la proposition de Simon de retarder la discussion de huit jours. Pierre profite de ce répit pour parfaire l’instruction de Clément. Il donne un aperçu sur l’histoire du peuple d’Israël depuis la création du monde jusqu’aux événements qui ont suivi la venue du prophète prédit par Moïse. D’après ce curieux discours (chap. 27-72), qui manque dans les Homélies et sur lequel nous aurons à revenir, le rôle principal de Jésus identifié avec Adam, est d’avoir remplacé les sacrifices israélites par le baptême. Pierre rapporte une intéressante discussion qui, sur l’invitation de Caïphe, avait lieu entre les représentants des différentes sectes juives — les disciples du Baptiste figurent parmi elles — et les douze apôtres. Le débat portait sur la seule question en litige entre les juifs et les partisans du prophète, à savoir si Jésus a été le Christ éternel. Le deuxième jour, Gamaliel rompit une lance en faveur des chrétiens, et Jacques, princeps episcoporum, prit lui-même la parole pour recommander le baptême. Lorsque le nombre de ceux qui se sont fait baptiser eut augmenté, un ennemi (inimicus homo) qui n’est pas nommé, commença à les persécuter. Il précipita Jacques du haut des marches du temple sans que celui-ci en mourût. L’ennemi continua ses persécutions ; sur l’ordre de Caïphe, il se rendit à Damas. A la fin de ce récit, Pierre fait remarquer à Clément que lui-même vient d’être envoyé par Jacques à Césarée, pour y combattre Simon le Magicien de Samarie, et qu’il a été chargé par Jacques d’écrire un livre sur les débats et de le lui envoyer.

Le lendemain, à la pointe du jour, Pierre invite ses compagnons à un entretien préparatoire destiné à leur faire connaître la vie de Simon. Il faut savoir à qui l’on aura affaire, pour qu’on ne jette pas les perles devant les pourceaux. Si Simon est un pécheur, on se gardera bien de lui parler des mystères cachés de la science divine. Deux compagnons de Pierre, Nicétas et Aquila, qui autrefois ont suivi Simon, racontent longuement la vie du dangereux magicien. Fils d’Antoine et de Rachel, il est né à Gethon, village samaritain. Il s’appelle lui-même l’ « Immuable » (Stans). Il relève de l’hérésie de Dosithée, qui après la mort de Jean-Baptiste, avait fondé une secte composée de trente hommes et d’une femme, appelée Lune. Simon arracha à Dosithée la promesse d’être admis au cercle des trente dès qu’une place deviendrait vacante par la mort de l’un des membres. C’est ainsi qu’il y fut introduit. Immédiatement, il s’éprit de Lune et voulut occuper la première place dans la secte. Grâce à ses prodiges, il réussit à évincer Dosithée qui lui céda sa place. Alors Simon était libre de se laisser aller à toutes les extravagances, en accomplissant des miracles par lesquels il ahurissait la foule. Un jour, il confia à Nicétas et à Aquila que sa puissance magique lui venait d’un garçon qu’il avait tué et dont lame lui était soumise. Aquila et Nicétas finissant par voir clair, abandonnèrent Simon pour suivre le chrétien Zacchée.

Chap. II, 20-111, 50 : Discussion entre Pierre et Simon. — Après ce récit, commence la discussion avec Simon. Elle dure trois jours. Après un débat sur la question de savoir si Jésus s’est contredit lui-même, on discute la proposition de Simon : il existe plusieurs dieux, et le dieu suprême (qui dans la suite est aussi appelé la grande puissance) est inconnu de tous ; il n’est pas juste, mais bon. A la fin de la première journée, un tiers seulement des partisans de Simon le suivent encore. Le lendemain matin, après un entretien de Pierre avec les siens et une digression sur le Dieu non créé et le Dieu crée, qui ne se trouve pas dans tous les manuscrits la discussion publique avec Simon continue. Elle porte sur le problème du mal. Le soir, quelques disciples seulement accompagnent Simon. La troisième journée se termine par la confusion du Magicien. Elle est amenée par la discussion sur l’immortalité de l’âme niée par Simon. Pour convaincre son adversaire, Pierre l’invite à se rendre dans sa chambre dans laquelle, selon les renseignements d’Aquila, il a snspendu l’image du jeune homme assassiné dont l’âme lui est soumise. Simon furieux quitte la salle, suivi d’un seul fidèle. Pierre parle au peuple et l’exhorte à se prosterner pour adorer Dieu.

Chap. III, 51-75 : Entretien particulier entre Pierre et les siens à Césarée. Organisation de l’Eglise. — Pendant la nuit, l’apôtre s’adrçsse, en particulier, aux siens qui veulent savoir pourquoi Dieu permet à Simon d’accomplir des miracles. Cette question donne à l’apôtre l’occasion de développer la théorie des « couples » qui est une des doctrines centrales dans les Pseudo-Clémentines. Dieu a toujours associé deux éléments semblables entre lesquels il s’agit de choisir. Pour savoir faire la distinction entre l’élément bon et l’élément mauvais, il faut aimer Dieu ; d’autre part, il faut examiner lequel des deux est utile. Cependant Pierre indique aussi un moyen tout mécanique qui permet de faire le départ : l’élément qui vient en premier lieu est mauvais, celui qui vient en second lieu est bon. Les couples énumérés, que nous étudierons plus loin en détail sont au nombre de dix.

Là-dessus un ancien disciple de. Simon arrive pour annoncer le départ du Magicien pour Rome. Pierre reste encore trois mois à Césarée. Il parle à la foule et organise l’église de Césarée en mettant à sa tête Zacchée comme évêque, un collège de douze pres-bytres et quatre diacres. Il envoie douze fidèles en mission pour suivre les traces de Simon, tandis que Clément, Nicétas et Aquila restent auprès de lui. Pour porter le nombre des messagers à douze, il remplace ces trois et Zacchée par 4 autres. Après avoir reçu de la part des douze envoyés une lettre annonçant les nouveaux méfaits du Magicien, Pierre se décide à partir pour Tripolis où l’adversaire doit séjourner. En même temps, il charge Clément d’envoyer plusieurs livres à Jacques sur les différents sujets qui ont été traités. Le chapitre 75 donne une énumération précise des titres de ces livres qui est extrêmement importante pour la solution du problème littéraire posé par les Pseudo-Clémentines.

Chap. IV, I-VI, 15 : Séjour à Tripolis. — Pierre ne s’arrête ni à Tyr ni à Sidon ni à Bérytos, mais se rend directement à Tripolis et invite les habitants de ces autres villes à l’y rejoindre. Arrivé à Tripolis, il accepte l’hospitalité de Maron. Avec les siens, il s’entretient sur la mission et sur les rapports entre les juifs et les chrétiens. L’amour de la loi doit amener les juifs à l’amour de Jésus, et l’amour de Jésus doit amener les païens à l’amour de la loi. L’apôtre guérit des malades et profite de l’occasion pour parler de l’origine des maladies et du mal en général qu’il attribue à l’action des démons. Suit une explication de l’origine de l’idolâtrie. La prédication de la première journée se termine par des conseils pratiques. Les vrais apôtres qu’il est nécessaire de distinguer des faux, doivent avoir un mandat de la part de Jacques qui est à Jérusalem. Quiconque ne se fera pas approuver par Jacques ou son successeur sera un faux apôtre. La deuxième journée est occupée par des discours sur l’origine de l’ignorance, un exposé sur le vrai prophète et surtout une diatribe contre l’idolâtrie. La prédication de la troisième journée traite de la force inhérente à l’eau du baptême. L’eau a été créée dès le commencement. Elle éteint le feu à venir. Le baptême doit purifier l’homme intérieurement. — C’est à ce moment seulement, à la fin du séjour à Tripolis, que Clément reçoit le baptême.

Chap. VII : Clément, sa mère et ses frères se reconnaissent. — De Tripolis, Pierre arrive à Ortosias et de là à Antharadus. Une grande foule le suivant, il ordonne aux siens d’avancer par groupes, de peur qu’il n’arrive un tumulte. Clément est heureux de pouvoir rester auprès de Pierre et manifeste sa reconnaissance à l’apôtre. Répondant à une question de Pierre, il lui raconte que des liens de parenté l’unissent à la famille de l’empereur, que son père s’appelait Faustinianus, sa mère Mattidie et qu’il avait deux frères jumeaux, Faustinus et Faustus. Lorsque Clément eut cinq ans, sa mère reçut par un songe l’ordre de quitter le pays avec les deux fils jumeaux. Faustinianus consentit au départ de’ sa femme et de ses deux enfants pour Athènes ; il resta lui-même avec Clément. Sans nouvelles de sa famille, il partit d’ailleurs bientôt à sa recherche, et Clément, laissé seul à la maison, ne sut plus rien de ses parents. — Après cet entretien, on propose à Pierre d’aller visiter les grandes colonnes de l’île d’Aradus. On s’y rend, et Pierre y découvre une femme qui demande l’aumône. Pierre l’invite à lui raconter son histoire et finit par reconnaître en elle Mattidie, la mère de Clément. Le frère de son mari ayant voulu la déshonorer, elle avait prétexté le songe pour partir. Mais, dans le naufrage qui l’avait jeté dans l’île, ses deux enfants avaient disparu. C’est ainsi que Clément retrouve sa mère. Pierre guérit ensuite de la paralysie une femme qui avait offert l’hospitalité à Mfittidie. Puis tous rentrent à Antharadus et partent pour Laodicée. En cours de route, Pierre raconte à ses compagnons ce qui vient d’arriver. Alors Nicétas et Aquila se révèlent comme Faustinus et Faustus, et les deux jumeaux reconnaissent leur mère et leur frère Clément. Ils racontent comment, après le naufrage, ils ont été recueillis par des pirates qui, après avoir changé leurs noms, les ont vendus à une femme appelée Justa. Celle-ci leur a fait donner une éducation grecque. Simon a été élevé avec eux, et de la sorte ils se sont laissé égarer par lui pendant un certain temps. — Malgré son vif désir d’être baptisée sur-le-champ, Mattidie est obligée de jeûner auparavant au moins pendant une journée. Pierre déclare que ce court délai constitue déjà une faveur particulière qu’il lui accorde, parce que, par ses paroles, elle a prouvé qu’elle a la foi. Le lendemain, le baptême a lieu.

Chap. VIII-X, 52 : Faustinianus reconnaît sa famille. Discussion entre le père et ses fils. — Le jour suivant, Pierre va avec les trois frères un peu à l’écart pour prier. Lorsqu’ils ont fini, un vieillard mal habillé qui les a observés à leur insu, s’approche d’eux pour les assurer de la pitié que lui inspirent ceux qui prient, comme si tout n’était pas dù au hasard et à la « genesis ». Il leur propose une discussion sur ce sujet. Une foule se rassemble. On fixe l’ordre de la discussion. Les trois frères répondront au vieillard ; chacun traitera la question qu’il connaît le mieux, Nicétas ayant fréquenté l’Ecole d’Epicure, Aquila celle de Pyrrhon, Clément celle des Platoniciens et des Aristotéliciens. Nicétas commence par la réfutation d’Epicure : le monde étant un corps et non pas un élément simple postule une raison créatrice. La deuxième journée, c’est Aquila qui réfute la proposition du vieillard selon laquelle il existe des choses bien faites qui ne permettent cependant pas d’admettre une intelligence créatrice. Suit une discussion sur les choses qui n’ont aucune utilité et sur l’origine du mal. Pierre qui a assisté à ce débat tout philosophique, sans intervenir, ajoute à la fin de la deuxième journée des remarques sur la vanité des discussions des philosophes et la nécessité de recourir au vrai prophète pour connaître la pensée de Dieu. Le lendemain, Clément défend le libre arbitre contre le vieillard. L’inégalité a divisé les hommes en justes et en injustes. La peur rend les hommes capables de choisir le bien. La divergence des coutumes régnant chez les différents peuples prouve que ce n’est pas la constellation des astres qui régit les actions humaines. Pour prouver l’inexactitude de la thèse des astrologues, le vieillard raconte sa propre vie. Il a épousé une femme née sous une constellation qui produit des femmes adultères périssant dans un naufrage. Effectivement, son frère lui a révélé que sa femme aurait voulu se livrer à lui, après quoi elle aurait inventé un songe lui ordonnant de partir. Désormais il n’y a plus aucun doute que le vieillard n’est autre que Faustinianus, mari de Mattidie et père de Clément, de Nicétas et d’Aquila. Pierre peut prouver, d’une façon éclatante, l’erreur manifeste de l’astrologie, d’autant plus que Mattidie est tout à fait innocente. Le lendemain, Pierre donne aux fils de Faustinianus des conseils pour préparer la conversion de leur père. Une nouvelle discussion commence entre le père et ses fils ; ceux-ci prouvent l’inanité de l’astrologie et l’immoralité de la mythologie grecque qu’il serait vain d’interpréter d’une façon allégorique. Pierre prononce un discours final pour exhorter le vieillard et tous les païens à se faire baptiser.

Chap. X, 52-72 : Transformation de la face de Faustinianus par Simon. Triomphe final de Pierre à Antioche. — Lorsque Pierre a fini de parler, un messager vient annoncer à Faustinianus que ses amis de jeunesse, Annubion et Appion, sont à Laodicée chez imon, et il l’invite à aller les trouver. Pierre lui permet d’aller voir ses amis. Pendant toute la nuit, l’apôtre s’entretient avec les trois frères. Le matin, Faustinianus revient, mais avec la face de Simon. Là-dessus, l’un de ceux que Pierre avait envoyés en mission pour le précéder à Antioche, arrive et raconte que Simon a répandu dans cette Ville des calomnies contre l’apôtre, à tel point que la population est en fureur contre Pierre. Pendant que les envoyés de Pierre ont délibéré, continue le messager, comment ils pourraient changer les dispositions de la foule, le centurion Corneille a passé par Antioche. Sur son conseil, ils ont répandu le bruit que l’empereur l’aurait chargé de s’emparer de Simon. Le Magicien, effrayé, a pris la fuite, et ainsi il est revenu à Laodicée. Pierre comprend maintenant que c’est pour échapper à l’empereur que le Magicien a donné sa propre face à Faustinianus. Alors Annubion arrive pour annoncer que Simon vient de s’enfuir de Laodicée avec Appion et Athénodore, tandis que lui-même a décidé de ne plus le suivre. Pierre promet à Faustinianus de lui rendre sa figure naturelle à condition qu’il aille rétracter d’abord Antioche, sous le masque de Simon, les calomnies et les erreurs que celui-ci y a répandues. Faustinianus obéit, et il fait tant et si bien que la population d’Antioche est tournée contre Simon ; celui-ci revenu à Antioche, cherche en vain à se faire entendre. Après avoir établi un évêque et des presbytres à Laodicée, Pierre se rend à Antioche et y guérit des malades. L’histoire aboutit à une véritable apothéose de l’apôtre. Théophile offre sa basilique comme église, elle devient la cathedra de Pierre. Après un jeûne général, Faustinianus est baptisé, et toute la cité considère Pierre comme un ange.


Voir en ligne : Sophia Perennis