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La Kabbale Juive

Vulliaud : Le Milieu Mystique - Esséniens, Dosithéens, Pharisiens (I)

Paul Vulliaud

dimanche 4 juillet 2010

Paul Vulliaud, La Kabbale Juive.

D’éminents auteurs ont prétendu que d’étroits rapports unissent la Kabbale et l’Essénisme. Affirmer cette intimité est un lieu commun de l’érudition. Quelques savants ne craignent pas de soutenir que « les idées spéculatives qui sont attribuées aux Esséniens par Josèphe et par Philon, les seuls écrivains de l’antiquité qui nous aient parlé d’eux d’une manière un peu suivie, ont beaucoup d’analogie avec celles qui ont été recueillies à une époque certainement postérieure dans le Zohar » [1]. Des écrivains plus compétents que Franck, Munk et Bénamozegh notamment, ont énoncé la même thèse. Qu’en est-il ? Nous sommes avides de connaître leurs preuves. N’aurons-nous dans ces affirmations qu’un témoignage entre mille de la légèreté avec laquelle certains hommes désignés sous le nom de « savants » créent en réalité une science toute fictive.

La « littérature » relative aux Esséniens est innombrable ; étonnamment, si l’on réfléchit à la pauvreté des documents primitifs. Cette pénurie a multiplié les conjectures sur l’origine et la signification du nom de la Secte, sur ses doctrines et son caractère comparé à divers mouvements religieux. Par rapport à l’étymologie du nom,, Serarius, jadis, citait une dizaine de sources. Bellermann en compta quatorze, Ginzburg une vingtaine. Il est arrivé à l’histoire de l’Essénisme ce qui s’est produit pour la Kabbale et le Zohar. L’on s’est posé le même genre de questions. La variété des réponses n’est pas moins remarquable. L’Essénisme est-il authentiquement juif ? En quelle mesure les idées étrangères l’ont-elles influencé ? Et surtout, quels sont les points de contact avec la mystique juive, avec la Kabbale ?

Il faut l’avouer, le résultat des recherches est limité. Réduits aux textes de Josèphe et de Philon,. nous en saurions,, à peu de chose près, autant. Derenbourg prévoyait que l’état de nos connaissances sur l’Essénisme, très imparfait, n’a aucune chance de s’améliorer. Les savants ne l’ont pas écouté lorsqu’il conseillait la plus grande prudence, si la science doit être plus vraie qu’aventureiuie, si elle veut éclairer plutôt qu’étonner. Loin d’être prudente, elle s’est montrée téméraire et souvent tendancieuse. Cependant, l’étude de la question Essénienne a révélé accessoirement maints détails de la vie mystique chez les Juifs, et qui démontrent l’existence pré-chrétienne d’un esoterismo juif, d’une gnose.

Ginsburg a donné un intéressant compte rendu des opinions suscitées par le problème Essénien, d’Azariah de Rossi jusqu’à Milman. Depuis que cet héhraïsant a publié son opuscule, The Essenes, la variété des avis n’a fait que s’accroître. Un point de vue qui reste, malgré tout, estimable est celui de l’école inaugurée par Rappaport et Frankel, assez judicieuse pour n’avoir point négligé les ressources de la documentation juive. Il est estimable, quoique cette école ait oublié la parole du Talmud qui invite à dire : « Je ne sais pas », quoique sa critique de l’histoire Essénienne, elle aussi, forme un ensemble déconcertant de contradictions. Tels qui s’accordent sur un point, diffèrent sur un autre. « La tentation de trouver les Esséniens dans notre littérature patristique, avouait Herzfeld, s’est ’convertie en chasse aux hypothèses (hypothesenjagd). » Cette école — que nous appellerons juive — a été également désavouée par Friedlœnder. « Une bonne part de responsabilité dans le désarroi qui règne au sujet des Esséniens, écrivait-il, appartient aux savants juifs, qui veulent expliquer l’origine de l’Essénisme à l’aide du Talmud, tandis que le Talmud ne se doutait même pas de l’existence de cet ordre [2]. » Mais, peu> importe l’école ! C’est partout une même confusion. La conjecture qui semblait abandonnée retrouvera un apologiste pour la prétendre à jamais démontrée. Un seul auteur, Hilgenfeld, afin de citer un.exemple, changera plusieurs fois, d’avis au long de sa carrière. Herzfeld est de la famille des conciliateurs. A ses yeux, l’Essénisme est un mélange de Pharisaïsme, d’Alexandrinisme, de Pythagoréisme, et de quelques rites égyptiens. Pourquoi s’arrêter dans le dénombrement ? Le Parsisme, le Bouddhisme réclament ! Bref, tous auteurs consultés, l’on peut redire avec autant de raison que Schûrer : « Il n’est pas facile de sortir de ce labyrinthe. » Brucker — on excusera ce rappel de « vieille érudition » — l’avait déjà reconnu en son temps. « Etymon adeo, incertum est, disait-il, ut citius equos gryphis jungere, quam doctorum virorum opiniones inler se conciliare liceat. » Il n’y a guère que Stapfer pour qui l’Essénisme n’ait pas de secrets [3]. Un souvenir, en passant, à ce brave Pierre Leroux qui parlait de l’Essénisme avec la familiarité d’un affilié qui aurait vécu auprès d’eux, puis serait revenu, ici-bas, à la suite de je ne sais quelle métempsycose, pour nous en instruire !

Rappaport (1829) jugeait que les Esséniens ne constituèrent pas une secte distincte au sein du Judaïsme dans le sens absolu du niot, qu’il faut les considérer comme un ordre. Il pensait que les particularités, signalées par Philon et Josèphe, s’accordent avec les renseignements que rapportent la Mischna, le Talmud et les Midraschim sur les Hassidim, les Vatikin ou « vieux croyants », groupés en sainte communauté de Jérusalem. L’Essénisme était une forme intense du Pharisaïsme. Rappaport prétendait aussi que la prière citée par Josèphe comme étant celle que les Esséniens adressaient au lever du soleil est l’hymne des louanges, insérée dans le Rituel juif. Cette prière fait allusion au mystère de la Cosmogonie (Maasé Bereschith) et à la Théosophie (Maasé Merkabah), ainsi qu’aux anges qui jouent un rôle important, dans les théories de la fraternité Essénienne. N’est-il pas bien hardi d’attribuer une telle origine à ce produit de littérature psalmique ?

Frankel avec lequel, dit Ginsburg, commence une nouvelle phase de l’histoire Essénienne (1846) développa la théorie précédente. Les Esséniens auraient appartenu, comme les Pharisiens, au groupe Hassidéen primitif. Ce sera plus tard seulement que les sectes prendront, au cours de leur développement, une physionomie mieux dessinée, un caractère séparé qu’on ne doit pas exagérer. La différence est relative au rigorisme ou au laxisme suivant lequel les prescriptions religieuses sont observées. Les Esséniens seraient nommés, contrairement au préjugé vulgaire dans la Mischna, le Talmud et les Midraschim, ou plutôt on y fait une allusion fréquente. Frankel n’hésite pas à dire que les sources rabbiniques en parlent constamment. C’est d’eux qu’il s’agit sous les expressions de Hassidim harischonim (les pieux d’autrefois), Haberim (compagnons), Vatikin (forts), Tsenouim (humbles), Kahala kadischa d’bierouschalaym (sainte assemblée de Jérusalem), Toblé schaharith (baigneurs du matin, hémérobaptistes).

Jost, Graetz, et plus tard Bénamozegh, Kofaler, Edersheim, Lehmann, et d’autres encore, suivirent la voie tracée par Frankel. Ils profitèrent des sources rabbiniques, sans aboutir toutefois aux mêmes conclusions. Ainsi Grsetz tomba dans l’erreur de prétendre que le Christianisme fut engendré par l’Essénisme. Bénamozegh exagéra au possible cette idée. C’est à satiété qu’il parle dans tous ses écrits d’une relation qu’il imagine entre la Kabbale, l’Essénisme et le Christianisme. Lehmann, chez qui l’on constate cette tendance, a publié le commentaire subtil d’un intéressant texte talmudique, et qui pourtant ne jette pas autant de lumière — nous l’analyserons — sur notre problème que l’auteur le suppose.

Ces orientalistes, en questionnant le document juif, s’étaient-ils engagés dans la bonne voie ? Nous connaissons la réponse négative de Friedlsender. Des historiens renommés furent attirés par l’antiquité classique.

Goodwin, Th. Gale avaient soutenu le parallélisme entre le Pythagorisme et l’Essénisme. Ils trouvèrent spécialement en Zeller un étninent successeur. Entre temps, pour Gfrörer (1838), Esséniens et Thérapeutes constituent une même secte. Les Juifs se seraient groupés, au me siècle avant l’ère chrétienne, en sociétés à Alexandrie sur le modèle pythagoricien, engendrant la secte des Thérapeutes d’Egypte qui se serait développée en Palestine vers 130 avant Jésus-Christ. L’Essénisme serait le canal par lequel la théosophie alexandrine s’établit sur le sol palestinien. Gfrörer était à ce point convaincu des rapports intimes entre le Christianisme et l’Essénisme qu’en ne les admettant pas,, on était, à ses yeux, privé de tout sens historique ! Il affirmait. aussi que le Zohar est l’expression générale de la doctrine des Esséniens. L’obligation au secret doctrinal trouvait sa raison dans l’hostilité des prêtres de Palestine à cette importation étrangère. En somme, les trois sectes, Pythagorisme, Thérapeutes, Essénisme, étaient « ce que la grand’mère et la mère sont à la fille ». Le parallèle entre Thérapeutes et Esséniens, s’imagine le nourrisson de Tubingue, est si parfait qu’il s’étend à leurs noms. Car le mot Essaios, suivant la plus correcte étymologie, est dérivé du verbe syro-chaldaïque assâ : guérir, et donne la traduction littérale de Therapeutes.

Le temps où la savante Allemagne débitait ces contes est passé. C’était celui où la littérature rabbinique était mal connue sinon ignorée, où le Pharisaïsme était la lettre et la légalité, tandis qu’Alexandrie représentait l’esprit et l’allégorie. Des hommes de génie ont partagé ces vues simplistes. Gioberti écrivait : « Presso i Giudei ai tempi di Cristo vi eran due scuole ; l’Alessandrina, filosófica, acroamática, sottile ; la Palestina, tradizionale, essoterica positiva. La prima esprimeva il genio Indo-pelasgico e Greco ; l’altra esponeva il genio semitico [4]. » Lorsque les savants se grisent de mots, ils prétendent construire des synthèses ! Le dernier écho de cette théorie qui a troublé si longtemps l’érudition, s’entend chez Herriot qui soutient (1898) que l’Essénisme « aurait subi profondément l’influence du néo-pythagorisme et du judaïsme alexandrin ». Doehne avait déjà estimé que l’Essénisme est le produit de la philosophie juive alexandrine. Il dérivait le mot « Essénien » de assâ, guérir. Cette origine a été maintes fois soutenue. On supposait probablement que l’identification avec les Thérapeutes, guérisseurs du corps et de l’âme, cadrait avec cette étymologie, à moins que l’étymologie n’ait conduit à cette identification. Il y a souvent de la puérilité dans les jeux de « savants » ! Schürer note ici avec raison que les Esséniens n’ont jamais été appelés therapeutai : médecins, mais therapeutai theou : serviteurs de Dieu. Benamozegh aurait dû s’en aviser, puisqu’il dérive « Essénien » de Assia ou Assé qui, écrit-il, signifie dans la langue araméenne médecin, guérisseur, ce qui, en grec, correspond à thérapeute [5].

Quoique des savants juifs aient appelé l’attention sur les mouvements religieux de la Palestine, prouvé que l’Essénisme est, en principe, une exaltation du Pharisaïsme, l’on s’évertua de chercher quelles influences étrangères — Parsisme, Syriacisme, Bouddhisme, Grécisme — auraient pu faire naître l’association juive. Neander, dans l’introduction de son Histoire de l’Eglise, avait bien averti de ne pas conclure des ressemblances de certains phénomènes religieux à une origine extérieure. Cependant, et quoique cet auteur ait heureusement reconnu le caractère originellement juif de l’Essénisme, il se montra partisan de la théorie suivant laquelle des éléments étrangers s’y sont mêlés. Il adopta le Parsisme. C’est la question de la vénération du soleil chez les Esséniens qui le mena à cette conclusion. On exagérera plus lard la valeur de l’influence orientale. Edersheim ira jusqu’à prétendre que les historiens juifs modernes ont outré l’étroitesse des ressemblances entre le Pharisaïsme et l’Essénisme. Le plus rebelle à suivre ses coreligionnaires est encore Friedlrender (1887). « Depuis Doehne, Gfrôrer et Baur, dit-il, qui étaient sur la bonne voie, non. seulement la question n’a pas fait de progrès, mais il s’est même produit un recul considérable et on s’est engagé dans une fausse direction. On veut absolument expliquer l’Essénisme par le Pharisaïsme, et on s’obstine à n’y voir aucune influence étrangère, même celle qui saute aux yeux [6]. » Pour cet auteur, l’âme de la secte est d’extraction alexandrine. On doit lire la réfutation ; solide malgré sa brièveté, de l’impénitent fantaisiste par E. Bre-hier. « D’une façon générale, conclut celui-ci, tontes les tentatives de relier l’Essénisme à l’Alexandrinisme semblent échouer... Friedlaender a tenté sans y réussir de voir dans ses doctrines des traces d’Alexandrinisme [7]. »

Goodwin fut le premier (1625) à reprendre le parallèle entre Pythagoriciens et Esséniens, provoqué par Josèphe, longuement exposé par Brucker et dont Zeller, nous l’avons noté, se constitua le plus savant champion. Une superficielle analogie était devenue une étroite similitude. Ginsburg détruisit non moins savamment le parallèle imaginé. C’est en 1864 que cet orientaliste publia son remarquable essai : The Essenes. Il y marquait sa surprise que, pour les sources d’information, on ne se référât qu’à Philon, Josèphe, Pline, Solin, Eusèbe et Epiphane. Il prend la défense de la thèse que nous avons appelée juive, c’est-à-dire, celle d’après laquelle le témoignage combiné des anciens écrivains ordinairement suivis, reste insuffisant, et qu’une histoire plus précise des Esséniens implique la documentation fournie par le Talmud et les Midraschim. Philon et Josèphe, dans leurs apologies, sont trop décidés à montrer les sectes juives analogues aux écoles grecques. Pline l’Ancien ; Solin qui résume Pline, Porphyre qui a résumé Josèphe, sont trop ignorants du Judaïsme, nourrissent trop de préjugés contre les Juifs. L’érudition d’Epiphane est suspecte. Quant à Hippolyte, il suit Josèphe, et Eusèbe reproduit Philon en le christianisant.

L’analyse de la thèse de Zeller par Ginsburg est minutieuse. Maintes comparaisons entre le Pythagorisme et l’Essénisme disparaissent, d’autres retrouvent leur paternité dans le Judaïsme, et les points de différence surgissent nombreux et fondamentaux. Les observations complémentaires de Lightfoot auraient dû complètement ruiner le système doctement élaboré par le critique allemand. De, toutes les opinions sur l’origine du nom « Essénien », Ginsburg préfère celle de hassid, saint, pieux.

Lightfoot remit, dix ans après Ginsburg, le problème en question (1875). Edersheim a plusieurs fois déclaré, soit dans son Histoire de la Nation juive, soit dans son ouvrage sur Jésus le Messie, que la discussion de l’évèque de Durham ouvrait une ère nouvelle de l’histoire Essénienne. « La discussion magistrale du professeur Lightfoot sur les Esséniens, s’exprime-t-il, remplie d’une science si solide et si calme, a ouvert une ère nouvelle à l’étude de la secte. On peut dire qu’elle a transporté cette étude du domaine de la spéculation arbitraire dans celui de l’investigation historique. » Voyons ce qu’il en est.


Voir en ligne : Sophia Perennis


[1Franck, Nouvelles études orientales, p. 56.

[2Revue des Etudes juives, t. XIV, n. 28.

[3P. Stapfer, La Palestine au temps de Jésus-Chrit, p. 432.

[4Gioberti, Filosofía délia Rivelazione, p. 131. Turin, 1856. On sail que dans la langue de Gioberti essoterica correspond à exotérique et aeroamatique à ésotérique.

[5E. Benamozegh, Storia degli Esseni. p. 34.

[6Friedlœnder ignore le travail de Lightfoot.

[7Bréhier, Les idées philosophiques et religieuses de Philon d’Alexandrie, p. 52.