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L’Illumination du coeur

Allard l’Olivier : LES OBJETS IMAGINAIRES

André Allard l’Olivier

vendredi 26 février 2010

CHAPITRE IV

  Sommaire  

 I

Les objets imaginaires se présentent, à l’estimation du sujet radical qui les vise, avec les mêmes attributs que les objets sensibles, sans être toutefois de tels objets : ils ne relèvent pas, en effet, de la perception sensorielle, mais de la mémoire ou de l’imagination (c’est pourquoi je les considère comme des objets de pensée). Ce sont des images, des représentations imaginaires fugitives ou persistantes, totales ou partielles, faibles ou fortes. Ainsi, le visage de mon ami Pierre, qui m’apparaît soudain, ou quand je l’évoque ; ou le son de sa voix que je crois entendre ; ou le goût, qui me revient, d’un fruit bien qu’il n’y ait pas de fruit ; ou une odeur insistante, bien qu’il n’y ait rien à sentir, etc. Mais, et aussi bien, c’est le visage de telle personne que je n’ai jamais vue, et dont je me construis une image représentative sur la base de ce que je sais d’elle ; ou tel aspect d’un lieu où je ne suis jamais allé, mais dont on m’a parlé d’une manière frappante. Sans oublier le rêve, la pensée rêveuse : des images surgissent, s’imposent, chacune d’elles en appelant une autre ou une série d’autres, et ces images s’organisent comme si elles étaient douées d’une vie ou d’un dynamisme propre : spectacle d’images visées par la radicalité subjective, que le sujet connaissant soit plongé dans le sommeil ou éveillé, mais comme engourdi. (Le sujet est alors passif ; mais la pensée rêveuse peut être active, visionnaire et créatrice. C’est l’activité « poématique », celle de l’artiste ou du poète.)

L’objet sensible hic et mine se donne à la visée pour « autre que moi » et pour réel et existant, dans la mesure où j’existe moi-même corporellement : il est perçu ; l’image n’est pas perçue, mais elle est comme perçue. Il y a, en principe, autant d’images que de sens, mais les images sont surtout visuelles et auditives. Elles sont immanentes à la pensée dont elles sont des déterminations, et le proférant les vise comme il vise les objets sensibles stricto sensu ; il les vise dans le « moi » pensant. En général, le sujet humain n’éprouve aucune difficulté à distinguer l’image du sensible stricto sensu ; il arrive cependant que des images très intenses surgissent et s’imposent au proférant-visant avec une force telle qu’elles paraissent aussi réelles que l’objet sensible stricto sensu. C’est l’hallucination. Alors le sujet confond image et sensible stricto sensu : littéralement, il voit des visages ou entend des voix. Cela est l’inverse de ce qui se passe quand le sujet perd le sens de l’altérité existentielle du sensible stricto sensu : l’objet sensible, réduit alors à la pensée, n’a pas plus de consistance qu’une image, en dépit de la « prétention à l’existence » que, même alors, il ne cesse d’élever.

Une chose sensible stricto sensu est une réalité à la condition d’être véridique, c’est-à-dire non trompeuse. La corde prise pour le serpent est une chose sensible stricto sensu non véridique, mais la corde, en elle-même, est véridique. De même, une chose imaginaire est, dans son ordre, une « réalité » par là même qu’elle est une chose (res) — c’est, si l’on veut, une « réalité imaginaire » — pourvu qu’elle ne soit pas prise pour une chose sensible au sens strict. L’irréalité, autrement dit l’erreur ou l’illusion, commence soit au moment où une chose imaginaire est prise pour une chose sensible au sens strict, comme dans l’hallucination, soit quand une chose sensible stricto sensu est ou bien considérée comme imaginaire ou bien prise pour une autre chose sensible. Le visage qui apparaît à l’halluciné et qu’il croit voir ou la voix qui s’impose à lui et qu’il croit entendre, sont choses irréelles, illusoires et trompeuses. L’hallucination est une erreur de la connaissance ; elle relève de l’ignorance. Si je n’existe pas corporellement, si mon corps, bien qu’appareil sensoriel, n’est qu’une vaste image visée par le proférant que je suis, alors les êtres sensibles stricto sensu, n’ayant d’autre existence que celle de ma pensée qui les pense, ne sont rien que des images et, dans ce cas, il n’y a pas de réalité sensible stricto sensu, mais seulement une hallucination permanente (et cohérente) — une réalité imaginaire. Mais si j’existe corporellement et accepte sans le discuter le sentiment puissant que des choses sensibles qui tombent sous mes sens existent hic et nunc, alors, au niveau de la constatation originelle, la distinction s’impose entre réalité sensible au sens strict, composée d’existants analogues à l’existant que je suis, et réalité imaginaire. Un ordre de réalité sensible stricto sensu est donc conditionnellement évident, hic et nunc, au niveau de la constatation originelle ; c’est celui de toutes les choses sensibles que je constate à cet instant : cette table, ce livre, ce jardin. D’ailleurs, cet ordre n’est pas coextensif au monde de la réalité sensible lato sensu, qui relève pour une très large part de ma représentation, et qui est l’ensemble indéfini de toutes les choses corporelles selon toute l’extension possible de l’espace et du temps. Ce jardin, avec cette terrasse, cette table, etc., constituent un ensemble cohérent ; mais cet ensemble n’est cohérent que parce que je me représente qu’il est un fragment de la réalité sensible envisagée dans sa totalité : au-delà de ce jardin, il y a une campagne, au-delà de cette campagne, un territoire peuplé de villages et de villes, avec ses cours d’eau, ses routes, ses forêts ; au-delà de ce territoire, un continent ; au-delà encore, la terre dans l’espace, le système solaire, la galaxie à laquelle celui-ci appartient, l’ensemble des galaxies... ; et, tout cela, je le sais en vertu de ma représentation tout à la fois intelligible et imaginaire. De même, je me représente, en vertu de cette même représentation, que tel objet sensible au sens strict, ce végétal, par exemple, est composé de cellules, composées de molécules, elles-mêmes composées d’atomes eux-mêmes réductibles à des particules... Non seulement je me représente cette complexité des corps qui n’appartiennent à aucun degré à l’être-que-je-suis, mais je me représente encore ceci que mon corps est composé lui aussi de cellules, d’atomes, de particules élémentaires. Ce n’est pas tout. Ce qui peut être dit de la réalité sensible lato sensu selon l’espace doit être dit aussi, mutatis mutandis, de cette même réalité selon le temps : je me représente un passé local ou universel, un futur local et universel : le problème du Commencement et de la Fin se pose comme, d’autre part, se pose celui du Petit et du Grand et est résolu d’une manière plus ou moins satisfaisante par la représentation — avec, au besoin, appel au principe de la relativité du temps.

La réalité sensible lato sensu comprend donc la représentation et la réalité sensible stricto sensu non point comme deux éléments superposés ou juxtaposés, mais comme deux dimensions d’une même réalité, une et unique. Cet ordre total est un ordre sensible dans la mesure où, englobant les choses que je perçois sensoriellement hic et nunc, celles-ci communiquent à l’ensemble cette densité existentielle que je lui accorde sans discussion, pourvu que je prenne en considération la prétention à l’existence qu’élèvent ces choses perçues hic et nunc ; mais, dans la mesure où cet ordre englobe, à chaque instant où je réalise la constatation originelle, une multitude de choses que je ne perçois pas sensoriellement hic et nunc — soit que je ne les perçoive plus, les ayant perçues dans le passé, soit que je ne les aie jamais perçues jusqu’à cet instant (et sans doute que, pour la plupart, je ne les percevrai jamais) — cet ordre est imaginaire, si raisonnable que soit la représentation que j’ai de ce cosmos au sein duquel je me représente moi-même, sujet connaissant, comme un être sensible parmi d’autres êtres sensibles.

Tissue d’images liées entre elles de manière cohérente, la représentation confère à la réalité sensible lato sensu son intelligibilité. (L’intelligence consiste à saisir l’unité fonctionnelle ou organique d’un ensemble de plusieurs choses ; un tel ensemble est intelligible pour autant que ses parties sont unifiées.) Mais c’est la réalité sensible stricto sensu qui confère à l’ensemble la « densité existentielle » en l’absence de laquelle l’ordre total ne serait que pure représentation, rien en lui ne le distinguant de la pure pensée — de ma pensée pure, activée par ma radicalité subjective.

 II

La « densité existentielle » qui caractérise les objets sensibles actuellement perçus (pour autant du moins que j’accepte de prendre en considération la prétention à l’existence que ces objets ne cessent d’élever) rejaillit sur les éléments imaginaires de la représentation dans le temps même où celle-ci éclaire intelligiblement ce qui est aussi perçu hic et nunc ; mais ce rejaillissement n’est pas partout égal à lui-même et dans certains cas, il est purement fictif. En effet, ou bien les éléments de la représentation — les objets imaginaires — sont réputés relever (au présent, au passé ou au futur) de l’existence même à laquelle prétendent les objets sensibles stricto sensu, ou bien, comme les centaures, les chimères, les personnages de roman, etc., qui sont des êtres imaginaires fictifs, ils n’en relèvent pas. Les objets imaginaires fictifs sont des images non signifiantes (d’existentialité) en ce sens que je ne peux les rapporter ni à des perceptions sensorielles passées dont j’ai été l’auteur (souvenirs) ou dont je suis appelé à être l’auteur (prévisions), ni à des perceptions sensorielles dont je me représente qu’un autre que moi a été l’auteur (témoignages), à l’exclusion toutefois des images qui, bien qu’il ne soit pas possible de les rapporter à des perceptions sensorielles, relèvent néanmoins de l’existence en raison d’un travail intelligible opéré sur certains vestiges ou sur certains indices que j’ai perçus (souvenirs), que je suis appelé à percevoir (prévisions) ou qu’un autre que moi a perçus (témoignages) : ainsi l’image que je me fais du diplodocus dans les herbes du jurassique ou de la ville de Troie au sommet de sa

splendeur. Au contraire, les objets imaginaires réels sont des images signifiantes d’existentialité en ce sens que je suis en mesure de les rapporter soit à des perceptions sensorielles passées dont j’ai été l’auteur (souvenirs) ou dont je suis appelé à être l’auteur (prévisions), soit à des perceptions sensorielles dont je me représente qu’un autre que moi a été l’auteur (témoignages), incluant dans ce genre d’images celles qui, ne pouvant être rapportées à des perceptions sensorielles, relèvent néanmoins de l’existence pour la raison que j’ai dite. Tantôt donc c’est moi qui opère directement le rapport de l’image à l’existence, soit que je me souvienne, soit que je présume, et tantôt ce rapport est opéré par le truchement d’un autre que moi que je me représente. C’est pourquoi les images signifiantes se divisent en images directement signifiantes (conjecturelles : prévisions ; non conjecturelles : souvenirs) et en images indirectement signifiantes (témoignages), comme l’indique le tableau que voici :

_* 1. Images non signifiantes : fictions.
_* 2. Images signifiantes : réalités.
_**(a) Indirectement signifiantes : témoignages ;
_**(b) Directement signifiantes :
_***I - conjecturelles : pré-visions,
_***II - non conjecturelles : souvenirs [1].

La signification existentielle d’une image est une notion qui donne à entendre que l’image relève — parfois par de très longs détours — de l’existence, présente, passée ou à venir, qui est l’existence même dont sont doués les objets sensibles stricto sensu que je perçois hic et nunc. Il est d’ailleurs bien entendu que l’image signifiante ne renvoie pas à quelque « autre » qu’elle-même, car, en dehors de la représentation, il n’y a d’autre objet que l’objet sensible stricto sensu qui, en l’occurrence, est précisément absent. Ce que l’image signifie, c’est elle-même, mais soumise au traitement qui caractérise la connaissance intelligible, c’est-à-dire : elle-même, dans la représentation, mais reliée à des perceptions sensorielles. L’image signifiante est ainsi appelée parce qu’elle est revêtue d’une signification existentielle garantie par le fait qu’elle est liée à de telles perceptions. Pour la commodité de l’exposé, je commencerai par l’analyse des images directement signifiantes : souvenirs et prévisions.

 III

Une image, visuelle ou auditive, complète ou partielle, s’impose au proférant-visant que je suis. Lorsque, dépassant cette image, je suis capable de la relier intelligiblement à au moins une situation passée caractérisée par des perceptions sensorielles dont j’ai été l’auteur et que je me représente, cette image est un souvenir (ou une réminiscence) fournie par ma mémoire [2]. L’image ne se divise pas en un support et en un supporté à la manière dont un tableau est une toile, un bois ou un carton, sur lequel se trouve peint ou dessiné quelque chose ; l’image ne me présente pas quelque chose d’autre qu’elle que j’aie à connaître : l’image est ce que j’ai à connaître en le dépassant intelligiblement : l’image est directement représentative. L’image de mon ami Pierre est Pierre lui-même présent à moi, en moi, représentativement, parce que je ne le perçois pas sensorielle-ment hic et nunc. Où est Pierre que je ne perçois pas ? Là où l’image de Pierre est, c’est-à-dire dans ma représentation, et nulle part ailleurs ; car où pourrait-il être ailleurs ? La réponse : Pierre est à Londres, si elle veut dire que Pierre est ailleurs que là où est maintenant l’image de Pierre, cette réponse est une fausse réponse, car elle ne fait pas sortir de la représentation ; je me représente Pierre à Londres, et tel est le sens à donner à la réponse. Si Pierre n’est pas sensible au sens strict, s’il n’est pas visible et palpable, alors il est représenté. C’est en vain qu’on me dit : mais non, Pierre est à Londres, vous le savez bien ! Je sais seulement que Pierre est à Londres dans ma représentation qui englobe Londres et Pierre. Par association, à partir de l’image de Pierre, je me figure Pierre à Londres, visitant la National Gallery, puis Pierre en promenade à Hyde Park ; il a faim, il se dispose à se rendre à tel restaurant. Or, cela n’est pas connaître l’image en la dépassant, c’est rêver. Pour dépasser l’image, pour la connaître, je dois, intelligiblement, la relier à des perceptions sensorielles passées, des perceptions miennes, dont elle est un vestige, une trace. Pierre m’est donné maintenant par l’image que j’en ai ; mais, à partir de cette image, Pierre est situé par moi, intelligiblement dans mon passé, en tant que ce passé est du perçu passé : j’ai rencontré Pierre tel jour ; nous avons sympathisé pour la première fois tel autre jour ; nous avons travaillé ensemble à tel ouvrage, durant tant de temps, etc. Certes, tout cela relève aussi de ma représentation, mais la différence est que mes représentations sont ici liées à des perceptions sensorielles qui ont été miennes et qui les garantissent. Ce Pierre-là dont je me représente que je l’ai perçu, est l’objet signifié par l’image signifiante qui se présente maintenant au proférant-visant que je suis. Dans la mesure où elle se laisse relier à des situations, représentées certes, mais impliquant des perceptions sensorielles passées, qui ont été révélatrices d’une réalité stricto sensu, l’image est un souvenir, et cette image est directement et non conjecturellement signifiante. 1° Elle est signifiante parce qu’elle est reliée à des perceptions sensorielles ; 2° Elle est directement signifiante parce que c’est moi qui ai été l’auteur de ces perceptions ; 3° Enfin, elle est non conjecturellement signifiante parce que l’apparition de l’image a lieu, en principe, sans le concours de l’imagination créatrice : elle ne comporte aucune invention. Assurément, un souvenir peut être brouillé et confus ; il y a même des souvenirs trompeurs comme il y a des souvenirs obscurs, des souvenirs emmêlés les uns dans les autres. Mais, ou bien un souvenir est faux, et je me trompe, ou bien il est vrai et, dans ce cas, du point de vue existentiel, comme relié à une réalité sensible stricto sensu que je me représente, il est l’image la plus simple, la plus dépouillée d’imagination que l’on puisse concevoir.

La pré-vision s’offre au proférant-visant que je suis comme référable à des perceptions à venir, possibles ou certaines. Une image, visuelle ou auditive, complète ou incomplète, se présente « là devant » ma radicalité subjective. Si cette image est reliée intelligiblement à une situation représentée à venir, caractérisée par des perceptions sensorielles, possibles ou certaines, mais en tout cas dont je serai l’auteur, cette image est une pré-vision fournie par mon imagination et visée par le principe radical de ma subjectivité [3].

J’ai rendez-vous, par exemple, avec un personnage, M. X..., ayant assez d’importance pour que ma pensée s’arrête à lui. Je n’ai jamais vu ce personnage et n’ai, à son sujet, que de vagues indications. Tandis que je me rends chez lui, je me le représente. Ma représentation est motivée par ce que je sais ou crois savoir de lui. Je me représente donc M. X... grand, maigre, l’œil sévère, le poil blanc, les mains osseuses. Voilà une image. Je peux rêver : M. X... me reçoit froidement ; il me considère d’un œil bleu, sans indulgence, la colère se saisit de moi. Rêvant de la sorte, je me vois lui disant des insultes. L’image, ici, n’est pas un souvenir, c’est une pré-vision phantasmatique et, à ce titre, un produit de mon imagination forgeant sur quelques renseignements précis que j’ai de l’homme que je m’imagine et qui, peut-être, sera gros, jovial et accueillant. D’autre part, ce qui a été dit de mon ami Pierre vaut pour M. X... Il n’est nulle part ailleurs que là où maintenant est son image. Mais, cette image, je la dépasse et la connais en la reliant à des perceptions à venir et qui, peut-être, ne s’accompliront pas. Une telle image est directement signifiante parce que c’est le proférant-visant que je suis qui doit percevoir ; mais elle est conjecturelle parce que j’ignore au fond ce que mes perceptions me révéleront ; je ne sais même pas avec certitude si elles se réaliseront.

Les analyses brèves qui précèdent font référence à des perceptions sensorielles que j’ai réalisées dans le passé ou que je suis appelé à réaliser dans le futur [4] et, en conséquence, à du sensible stricto sensu, perçu dans le passé ou à percevoir dans le futur, mais que je me représente. Ces vues rétrospectives et anticipatives sont établies, maintenant, avec le concours de la représentation ou savoir, par ma pensée active. Mais, moins encore que les perceptions actuelles, qui ne peuvent décider avec une certitude absolue du statut existentiel du sensible stricto sensu, la représentation du sensible antérieurement perçu ou du sensible à percevoir n’est en mesure de décider de ce statut en ce qui concerne ce qui a été perçu ou ce qui est à percevoir. Le sentiment très vif que j’ai que le perçu stricto sensu existe et, par conséquent, par une généralisation licite, que le sensible perçu dans le passé a existé et que le sensible appelé à être perçu existera, s’il suffit à justifier l’agir de l’être humain (en tant que, inviscéré dans le monde, il désire et répugne, veut et ne veut pas, etc.) doit être lui-même justifié devant la pensée active de ce sujet pour être autre chose qu’un sentiment illusoire. Car, je le répète, les choses sensibles stricto sensu n’existent que dans la mesure où j’ai le sentiment vif et puissant d’exister corporellement. Dans cette mesure, elles existent, certes. Toute la question est de savoir si la radicalité subjective, qui m’existencifie comme pur sujet proférant, visant et pensant, m’existencifie aussi comme sujet corporel.

 IV

Après les images directement signifiantes, non conjecturelles comme le souvenir, conjecturelles comme la pré-vision phantasmatique, il convient d’examiner le cas des images indirectement signifiantes. L’image signifiante est directe quand j’ai été, ou quand je suis appelé à être le sujet percevant de la réalité stricto sensu que je me représente ; ou même, simplement, quand je m’imagine que je suis cet auteur ; dans tous les autres cas, la signification est indirecte ; elle est liée à des perceptions sensorielles, c’est vrai, mais je ne suis pas l’auteur de celles-ci. C’est un autre que moi, que je me représente, qui est cet auteur. Ici, la représentation est au second degré. Un autre que moi est, a été ou sera témoin, ou le témoin d’un témoin. La chaîne qui me relie au premier qui a vu (c’est-à-dire sensoriellement perçu) peut être extrêmement longue et complexe (ainsi, saint Irénée de Lyon a connu saint Polycarpe, qui a connu saint Jean, qui a connu le Christ ; mais saint Irénée lui-même n’est connu de moi que dans la texture complexe de ma représentation) ; et le risque que le début de la chaîne soit purement mythique, c’est-à-dire non signifiante, croît en raison de sa longueur et de sa complexité. De plus, la communication n’est pas toujours assurée par une simple chaîne de témoins, et de bouche à oreille ; la chaîne peut être coupée par des transmetteurs non humains (livres, lettres, dessins, reproductions diverses). Ainsi, dans bien des cas, la jonction de l’image phantasmatique à du sensible perçu (représenté) exige un travail de vérification parfois très long ; et si le résultat de ce travail est négatif, il faut conclure que l’image indirecte n’est pas signifiante, mais dépourvue de signification, au sens donné ici à ce mot.

L’image non signifiante ne peut être soumise à un traitement susceptible de la situer dans la représentation comme reliée à des perceptions sensorielles inactuelles et, par là même, à mes perceptions actuelles. Autrement dit, elle est non signifiante dans la mesure où son existence dans la pensée n’est pas liée à des perceptions sensorielles rapportables à moi ou à un autre. Dans le cas de l’image non signifiante, personne n’a jamais perçu, ne perçoit et ne percevra jamais. C’est ainsi que l’image est dénuée de signification par rapport à la représentation ; elle ne peut y être située en relation avec des perceptions sensorielles ; il n’y a pas de témoin, il n’y en a jamais eu et il ne saurait y en avoir ; mais cela n’est évidemment pas à dire que les perceptions sensorielles soient absentes de la confection de ces images et, le cas échéant, de leur transmission d’un sujet humain à un autre. Cela même n’est pas à dire que de telles images soient dépourvues d’une certaine intelligibilité ; seulement, celle-ci n’est pas signifiante au sens donné ici à ce terme, mais en un sens dérivé.

Flaubert, Madame Bovary. Voilà une image non signifiante. Emma Bovary est une création de Flaubert, un produit de son imagination. L’intelligibilité dont cet objet fictif est néanmoins revêtu me renvoie à un objet de pensée autre que lui et non à lui-même en tant que signifié : Flaubert, son créateur. D’une manière générale : toutes les créations poétiques connues comme telles, à quoi il faut joindre les images légendaires et mythiques (centaures, sirènes, héros légendaires, la Belle au Bois dormant, etc.) [5].

 V

Les parties de la représentation tissues d’images signifiantes sont amalgamées à d’autres parties tissues, elles, d’images non signifiantes. Là où des images phantasmatiques, cependant tenues pour indirectement signifiantes, ne peuvent être liées à des perceptions sensorielles par des chaînes solides, la représentation devient mythique, et les images qui se donnent comme indirectement signifiantes ne se distinguent plus des images dépourvues de signification. L’histoire d’un peuple peut être retenue par des chroniques considérées comme certaines et des historiens établissent, à partir de là, des représentations qui n’excèdent pas la signification admissible ; le plus souvent, les origines sont dépourvues de signification : elles sont légendaires et mythiques et, à défaut de mieux, il ne reste qu’à y croire, naïvement. D’une manière générale, chaque fois qu’il est impossible d’établir que l’origine d’une chaîne correspond à un témoin, l’origine est dépourvue de signification.

La réflexion critique, par des arguments serrés ainsi que par l’interprétation des vestiges [6], tend à suppléer à l’absence de témoins ou de chaînes cohérentes de témoins : c’est la prétention de la science moderne. Il faut néanmoins admettre qu’une image qu’il est impossible de relier à des perceptions actuelles ou inactuelles et qui n’est, en conséquence, en aucune manière signifiante, est une image mythique. Et il en est probablement ainsi de bien des images qu’on se forge et à la signification desquelles on croit en se disant que s’il n’y a pas eu de témoins, tout se passe néanmoins comme s’il y en avait eu. Bien des anticipations qui paraissent conquérantes et flattent le goût de l’homme pour le merveilleux ne sont que des rêveries, tout autant que bien des représentations mythiques auxquelles il est doux et consolant de croire.

Une image est dite signifiante quand elle est revêtue d’une signification intelligible, c’est-à-dire qu’elle est signifiante dans la mesure où son existence dans la pensée est liée à des perceptions actuelles, ou inactuelles, le sujet percevant étant moi ou un autre sujet humain. Et, dans le cas où le sujet percevant est un autre que moi, cet autre, dans ma représentation, est une image, et il faut que cette image elle-même soit signifiante ; et il en est de même de chaque témoin si le proférant-visant a affaire à une chaîne de cette sorte. Si je considère une image qu’il est impossible de transcender par référence à un témoin, on ne peut objecter que, malgré tout, une telle image est signifiante puisque, à défaut du témoin nécessaire, on peut imaginer un témoin qui « aurait perçu s’il avait été là ». Un tel témoin hypothétique n’est-il pas lui-même, en effet, une image sans signification ?

La conclusion de ces quelques réflexions qui exigeraient d’être systématiquement développées est que la représentation tout entière, en tant que composée d’images, baigne dans la mythique du côté du Grand (univers galactiques, espace courbe) et du Petit (particules élémentaires, ondes, etc.), comme du côté de l’Origine et de la Fin de l’Univers. Toutefois, je n’ai esquissé cette analyse et ce classement des images que pour étoffer l’objet proprement dit de ma réflexion qui est que les images, comme les objets sensibles, sont des objets visés par la radicalité subjective qui profère le sum en tout être humain.


Voir en ligne : Heidegger et ses références


[1Deux remarques : 1) Les images oniriques échappent au critère du rapport de l’image à l’existence. Le rêve est une fiction, comme est une fiction l’œuvre d’un romancier. 2) Les images qu’il n’est pas possible de rapporter à des perceptions sensorielles mais qui, cependant, relèvent de l’existence, appartiennent au genre des images signifiantes, comme il apparaîtrait en développant — mais en compliquant aussi — ce tableau.

[2Il y a plusieurs mémoires : mémoire des idées et de leurs associations, mémoire des états subjectifs et affectifs (sentiments), et même une mémoire fondamentale de mon identité qui se confond avec la conscience d’être ; mais c’est à la mémoire purement imaginative qu’il faut rapporter les images-souvenirs, quel que soit le sens auquel elles correspondent (par exemple, la qualité d’un tissu qu’on se remémore « tactilement » est une image).

[3Prenant le mot phantasmata au sens de représentation, non pas trompeuse, mais dépourvue du caractère de rétrocession du passé qui caractérise le souvenir, lorsque celui-ci n’est pas faux, je donne le nom de phantasme à toute image produite par l’imagination créatrice (phantasia, phantaisie ou fantaisie, radical phan, idée de montrer, de paraître) à partir d’éléments fournis par la mémoire et diversement combinés, de sorte que le sujet ne peut relier directement et intelligiblement une telle image à des perceptions sensorielles dont il aurait été l’auteur. Il est à noter que, dans le cas du souvenir trompeur et incertain, le sujet connaissant peut prendre pour un souvenir une image qui n’est qu’un simple phantasme. Il peut même, inversement, prendre un souvenir réel pour un phantasme.

[4Ou même dont j’imagine que je suis appelé à être l’auteur. Ainsi, quand je me laisse aller à la rêverie que je voyage en Chine ou en Patagonie, pays où je ne suis jamais allé.

[5Il faut également dénoncer les mythologies qui naissent de témoins abusés (visionnaires, hallucinés) ou d’interprétations tendancieuses du perçu comme, par exemple, le spiritisme, avec ses imageries et son caractère délirant.

[6Le vestige est un objet qu’un témoin examine ou a examiné et à partir duquel il estime légitime de compléter sa représentation du monde.