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Chrétiens sans Église

Kolakowski : Le mysticisme. Définition.

Leszek Kolakowski

dimanche 17 janvier 2010

félicité
felicidade
bonheur
felicidad
happiness
Bonne chance ou fortune ; le mot grec est un composés fait sur daimon (puissance divine, dieu, destin). (selon R. Guérineau)

Le mysticisme mysticisme Le mot mystique (du grec μυάω muaô qui signifie « se taire », « être silencieux » et qui a donné μυστικός mystikos, les « Mystères » de l’Antiquité grecque) désigne « une approche expérimentale du divin » qui serait par nature incommunicable. Dans l’expérience mystique, l’âme humaine accèderait à une rencontre directe avec Dieu. , vu qu’il occupe une partie considérable de notre étude, exige une définition générale plus précise. Il faut noter à l’occasion que ce qui nous intéresse en fait, ce n’est pas la mystique, mais le mysticisme, c’est-à-dire les doctrines théologiques interprétant les expériences mystiques, et non les phénomènes psychiques dont se compose cette expérience expérience
aisthesis
perception
aísthesis
sensation
D’un point de vue très théorique, une expérience est un engagement dans une situation de mise à l’épreuve d’un élément d’ordre spéculatif, souvent appelé hypothèse lorsqu’elle s’inscrit dans un système logique. Cette situation et cet engagement ne sont pas toujours recherchés, il arrive ainsi qu’on parle d’expérience mystique quand se produit une révélation d’ordre spirituel. Au contraire, dans les disciplines scientifiques, les expériences sont qualifiées de scientifiques parce qu’elles sont conduites en respectant des protocoles aussi rigoureux que possible, concernant aussi bien la planification et la mise-en-oeuvre concrète de la situation expérimentale, que le recueil des données (souvent au moyen d’instruments de mesure) ou l’interprétation théorique qu’il en est faite.
, non les pratiques des mystiques ni leurs expériences vécues. Cette différenciation est importante et nous permet de nous débarrasser des questions touchant à la genèse genèse
genesis
génesis
génération
Même dans l’Iliade (XIV 201, 246), où son usage est attesté pour la première fois, génesis désigne non seulement la "naissance", mais aussi la "génération", "le fait de venir à l’être". [Luc Brisson]
psychologique des doctrines examinées ou de les traiter comme des thèmes en marge.

Nous avons affaire à l’expérience mystique interprétée de façon religieuse, ou encore à des doctrines qui modifient l’ensemble des croyances chrétiennes héritées, sous l’influence, entre autres, de cette expérience. Cependant, dans nos considérations, ces doctrines apparaissent en tant que faits sociaux dont le sens est défini par l’ensemble de la situation sociale au sein de laquelle ils apparaissent ; il n’est donc pas nécessaire, en outre, de se référer, pour ce qui est de ce sens, au caractère authentique ou fictif de l’expérience vécue qui est à sa racine.

Pour cette raison, nous ne nous occupons pas du mysticisme compris de façon si large qu’il embrasse l’expression verbale de toutes les expériences vécues dans lesquelles le sujet sujet
objet
La notion du « sujet », loin de n’être que psychologique, est avant tout logique et principielle et ne saurait se restreindre par conséquent à aucun ordre particulier ; la subjectivité évidente des facultés de sensation prouve déjà que le couple sujet-objet n’appartient pas au seul domaine de la psychologie. [Frithjof Schuon]
humain fait l’expérience du sentiment d’irréalité du monde physique, de sa propre personnalité isolée et du temps temps Philosophes, scientifiques et hommes de la rue ont bien souvent des vues différentes sur ce qu’est le temps, et les progrès des uns influencent les autres depuis des siècles. (c’est un mysticisme ainsi compris qui est examiné dans l’essai bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
connu de B. Russell). Nous ne nous en occuperons que dans la mesure où de telles expériences sont interprétées à l’aide de catégories Kategorien
catégories
categorias
categorías
categories
kategoriai
spécifiquement religieuses. Ensuite, nous ne nous occupons pas des questions philosophiques qui peuvent se dégager des études faites à partir de l’expérience mystique, et donc de questions comme celle-ci : l’existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
d’expériences mystiques devrait-elle nous inciter à considérer la conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
discursive comme étant seulement une forme forme
idea
eidos
eîdos
idéa
En philosophie, on oppose la forme à la matière dans les cas généraux. Chez Aristote, c’est ce vers quoi tend tout changement : elle est à la fois l’acte, l’essence, la perfection, et le principe d’unité de chaque être. (Wikipédia)
particulière de la conscience, laquelle posséderait en outre d’autres formes de communication Mit-teilung 
Mitteilung
communication
comunicação
comunicación
avec l’Être ser
être
being
ón
Le concept d’être désigne en général ce que nous ressentons exister d’une manière ou d’une autre dans la perception, qu’elle soit sensible ou intelligible. L’étude de l’être est appelée ontologie ou métaphysique.
 ? (Problème examiné par Bergson dans Les deux dualité
deux
dyade
Quand la dualité est horizontale, elle exprime les pôles "actif" et "passif" ; quand elle est verticale, elle exprime les degrés "absolu" et "relatif", dans l’Ordre divin d’abord et dans l’ordre cosmique ensuite. [Frithjof Schuon]
sources de la morale et de la religion religion Le contenu et la raison d’être des religions est le rapport entre Dieu et l’homme ; entre l’Être nécessaire et l’existence contingente. C’est ce rapport qui donne aux religions toute leur puissance et toute leur légitimité ; c’est au contraire leur revendication confessionnelle d’absoluité qui constitue leur relativité. (Frithjof Schuon) et par W. James dans L’expérience religieuse.) Ou comme celle-là : ce genre particulier d’expérience permet-il d’une façon générale d’aboutir à des conclusions quelconques de nature nature
physis
phusis
phúsis
Le grec phúsis dérive de la racine indo-européenne bhû-, qui a donné en sanskrit comme verbe : "devenir", "se produire", "avoir lieu" ; comme non : "terre", "sol", "lieu", "état", "condition". Peut désigner aussi bien l’origine, que le déroulement et le résultat de tout processus. (Luc Brisson)
épistémologique ou ontologique ? (Problème soulevé et examiné dans ses détails dans l’intéressante étude de W. T. Stace.) Nous négligeons également les questions liées au caractère psychologique des expériences mystiques (questions posées en premier lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
par Ribot, pour autant que je sache, étudiées par l’école de Charcot et examinées de nos jours par une abondante littérature médicale et psychologique).

Si maintenant, ces restrictions faites, nous nous interrogeons sur la définition du mysticisme en faisant abstraction de toutes les façons obscures et désinvoltes d’utiliser ce terme pour désigner en général n’importe quel sentiment religieux ou quoi que ce soit que l’on veut flétrir parce qu’irrationnel, etc., ce qui nous importe, c’est que la définition soit dans la mesure du possible utile, c’est-à-dire qu’elle isole un phénomène phénoménologie
fenomenologia
phenomenology
phénomène
fenômeno
phenomenon
La phénoménologie de Edmund Husserl se définit d’abord comme une science transcendantale qui veut mettre au jour les structures universelles de l’objectivité.
suffisamment bien organisé du point de vue de la continuité historique et de la conscience de cette continuité, afin qu’il se prête à un objet autonome d’étude. On peut tout simplement se demander, à l’aide de la méthode socratique, ce qu’ont de commun des écrivains ou des textes pour lesquels l’adjectif « mystique » est universellement employé : les Upanishads, Plotin, le Pseudo-Denys, Al Gazali, Eckhart, Abubacer, saint Jean de la Croix croix Le terme croix vient du mot latin crux qui a le sens de « poteau », « gibet », voire « potence ». (voir crucifiement et la Crucifixion propre au Christ) Le terme grec pour désigner le même objet est stauros, dérivé lui de la lettre tau.

La croix est un symbole en forme d’intersection, formée de deux lignes ou plus. La « région » est une zone définie par l’intersection (il y a ainsi en général quatre régions).

Intègre un symbolisme cosmique universel extérieur au christianisme.
, Bérulle, Angélus Silesius, etc. Mais puisque le mysticisme a déjà été défini maintes fois, et précisément à l’aide de confrontations de ce genre, nous préférons commencer par l’analyse de quelques définitions caractéristiques puisées dans les dictionnaires.

Voici la définition donnée par un écrivain catholique de la fin fin
finalité
telos
télos
Le finalisme est une option théorique qui affirme l’existence d’une cause finale de l’univers, de la nature ou de l’humanité. Elle présuppose un dessein, un but ultime, une signification, immanents ou transcendants, présents dès leur origine. Cette perspective est aussi dite téléologique.
du xixe siècle, qui devait servir par la suite aux appréciations péjoratives du mysticisme : « On appelle mysticisme une doctrine philosophique qui attribue à la raison dianoia
la raison
La raison est une faculté de l’esprit humain dont la mise en œuvre nous permet de fixer des critères de vérité et d’erreur, de discerner le bien et le mal et de mettre en œuvre des moyens en vue d’une fin donnée. Cette faculté a donc plusieurs emplois, scientifique, technique et éthique.
(Vernunft) humaine, de par sa nature, la capacité de se hisser à une contemplation contemplation
theoria
theoría
contemplação
contempalción
directe de Dieu Dieu La conception exacte de Dieu varie en fonction des philosophies et des religions. Dieu désigne généralement un « être suprême » dont les qualités sont illimitées, l’individuation personnelle ou impersonnelle du principe de l’univers, c’est-à-dire sa raison « première » en tant qu’essence primordiale - Dieu est alors souvent considéré comme le démiurge ou créateur - et sa raison « dernière » en tant que finalité et sens de la vie, dans les religions monothéistes. , de l’absolu Absolu
Absoluto
Absolute
Absoluteness
, et de voir alors directement en lui toute vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
également u. » Cette définition, à notre avis, est absolument sans utilité, pour deux raisons au moins. En premier lieu, presque aucun des écrivains passant pour mystique ne traite les activités mystiques comme une œuvre de la « raison », mais proclame la suspension de toutes les activités intellectu intellect
noûs
L’Intellect est l ’« oeil du coeur » ou l’organe de la connaissance directe. Il se projette dans l’âme individuelle en se limitant et se polarisant ; il se manifeste sous un triple aspect, ou si l’on préfère, il se scinde en trois modes : l’intelligence, la volonté et le sentiment. [Frithjof Schuon]
elles dans le processus d’union avec Dieu. En second lieu, on professe très rarement l’opinion que les capacités naturelles de chaque âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
lui permettent l’accès à une contemplation directe de l’absolu ; en revanche la conviction est universelle que cette contemplation réussit grâce à l’obtention de la grâce qui l’accorde. Cette définition exclut en tout cas (et pas seulement) le mysticisme catholique orthodoxe. Et pourtant, il s’agit bien de ce qui est commun à ces orthodoxes et hétérodoxes que l’on a coutume d’appeler mystiques. En revanche, la seule conviction qu’il est possible de parvenir à une contemplation directe de Dieu est un élément à conserver et à préciser.

La définition qui suit est tirée du dictionnaire de J. M. Baldwin (1902) : Le mysticisme, ce sont ce les formes de pensée spéculative et religieuse qui professent qu’elles atteignent une appréhension directe de l’essence essence
ousía
Les termes "substance" et "essence" sont souvent synonymes, mais à rigoureusement parler, le premier terme suggère une continuité, et le second, une discontinuité ; le premier se référant plutôt à l’immanence, et le second, à la transcendance. [Frithjof Schuon]
divine ou du fond ultime de l’être ». Dans cette définition, il est question de l’ « essence », à la différence des manifestations de Dieu dans le monde ; autrement dit, le mysticisme poserait la possibilité possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
C’est infini ce qui n’est déterminé par aucune frontière ; c’est tout d’abord la Potentialité ou la Possibilité en soi, et ipso facto la Possibilité des choses, donc la Virtualité. Sans la Toute-Possibilité, il n’y aurait ni Créateur ni création, ni Mâyâ ni Samsâra. [Frithjof Schuon]
de connaître connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
Dieu non seulement par ses œuvres, mais directement. Mais la tournure est alors un pléonasme, car en parlant d’ « appréhension directe », on suppose déjà qu’il ne s’agit pas de la connaissance des manifestations de Dieu dans le monde créé. On peut donc sauter le mot « essence ». Que signifie par ailleurs « le fond ultime de l’être » ? On l’ignore. On peut toutefois estimer que celui qui traite par exemple toute la réalité comme un ensemble d’objets matériels, reconnaît en même temps que la matière matière
hyle
La matière est la substance qui compose tout corps ayant une réalité tangible. Ses trois états les plus communs sont l’état solide, l’état liquide, l’état gazeux. La matière occupe de l’espace et possède une masse. Ainsi, en physique, tout ce qui a une masse est de la matière.
est le « fond ultime de l’être ». Serait alors un mystique celui qui considère que la matière est expérimentée de façon directe. Il est vrai que cela doit être une « pensée spéculative et religieuse », mais ces mots n’expliquent pas grand-chose. Il est plus efficace de définir le mysticisme de telle sorte qu’il ne faille pas définir au préalable la religion.

Voici une définition de source catholique : « Théologie mystique signifie [...] connaissance de Dieu par un procédé mystique. [...] nous considérons comme mystique tout fait psychologique dans lequel l’homme homme
anthropos
hommes
humanité
L’homme est la personnification d’une alternative aux dimensions qui échappent à sa vision immédiate ; en d’autres termes, la raison d’être même de la condition humaine est de choisir, et de faire le bon choix : d’opter pour la participation libératrice à l’Etre nécessaire, et non pour l’errance asservissante dans le labyrinthe du possible et en direction du néant. (Frithjof Schuon, Perspectives spirituelles et faits humains)
pense atteindre directement et immédiatement Dieu, en un mot « expérimenter » Dieu, que ce soit par un effort personnel d’intelligence intelligence Notre intelligence n’est pleinement humaine que par les vérités concernant Dieu et nos fins dernières. Elle opère la compréhension de Dieu, du monde, de l’homme. [Frithjof Schuon] ou d’amour amour
eros
éros
amor
love
, qui nous élèverait jusqu’à lui, nous permettrait de le « trouver », de l’étreindre en quelque manière, ou, au contraire, que ce soit par une condescendance de Dieu, qui s’abaisse vers nous, nous « touche », nous fait sentir sa présence ou son action action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
, nous inonde de consolations ou de lumières. [...] L’expérience religieuse ne devient mystique que si elle est ressentie comme venant de Dieu. » C’est là, on le voit, la définition non pas du mysticisme en tant que croyance en la possibilité de démarches mystiques, mais de la théologie mystique en tant que connaissance née de ces démarches ; autrement dit, elle touche à la genèse de la doctrine, et non à son contenu. Cette définition, qui se rencontre fréquemment dans la littérature catholique, ne semble pas efficace, car elle écarte en effet ceux des écrivains qui passent pour mystiques mais dont on ne peut pas affirmer de leur doctrine qu’elle est ou non le résultat d’expériences mystiques personnelles. On relativise donc la doctrine en raison de son mode psychologique de constitution, ce qui est difficilement vérifiable et, pour des raisons évidentes, impossible à admettre en tant que critère dans des études historiques.

Pour finir, la définition du dictionnaire de Lalande : « Proprement, croyance à la possibilité d’une union intime et directe de l’esprit esprit
pneuma
L’esprit est constitué par l’ensemble des facultés intellectuelles. Dans de nombreuses traditions religieuses, il s’agit d’un principe de la vie incorporelle de l’être humain. En philosophie, la notion d’esprit est au cœur des traditions dites spiritualistes. On oppose en ce sens corps et esprit (nommé plus volontiers conscience par la philosophie et âme par certaines religions. En psychologie contemporaine, le terme devient synonyme de l’ensemble des activités mentales humaines, conscientes et non-conscientes.
humain au principe Principe
arche
arkhê
L’Univers total comporte quatre degrés fondamentaux : le Principe en soi, qui est "pur Absolu" ; le Principe déjà compris en Mâyâ, lequel est le Dieu créateur, législateur et salvateur ; le Principe réfléchi dans l’ordre créé, lequel est l’ordre "céleste", et aussi l’Avatâra ; et la création périphérique, qui est purement "horizontale" et "naturelle". [Frithjof Schuon]
fondamental de l’être, union constituant à la fois un mode d’existence et un mode de connaissance étrangers et supérieurs à l’existence et à la connaissance normales. » Cette définition ne semble pas exempte d’objections. Est-ce que le « principe fondamental de l’être » peut être également la matière ? Est-ce que le mot « union » doit signifier quelque chose d’autre que l’expérience et, en particulier, doit-il être une identification ou n’être seulement qu’un sentiment de dépendance ? Le terme est typique des mystiques, mais il s’agit cependant de ne pas lui attribuer par avance tel ou tel contenu dans la définition.

En définitive, l’élément commun à ces définitions et à d’autres est de caractériser le mysticisme comme étant la conviction qu’une communication directe avec Dieu est possible. Toutefois, le mot « Dieu » suggère trop fortement l’existence d’une individualité ; or, il s’agit de donner une définition englobant également le mysticisme panthéiste ou religieux sans Dieu personnel. Le remplacement de Dieu par « fond ultime », « absolu », etc., n’est pas suffisant, étant donné que ces tournures pourraient se rapporter à la matière. Dire qu’il s’agit d’une communication avec un être spirituel ou surnaturel n’est pas non plus suffisant à soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
seul, car il ne serait pas efficace d’appeler mysticisme, par exemple, le spiritisme, la croyance dans la possibilité de communiquer avec les esprits, etc. Les deux attributs de l’Etre avec lequel le lien mystique doit s’accomplir devraient être pris en considération sans que l’on définisse plus précisément les conditions que cette communication exige (par exemple, si chacun en est capable ou les élus seulement ; si c’est par son propre effort ou en vertu arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
de la grâce surnaturelle ; si toujours ou dans des moments exceptionnels, etc.).

Il s’agit ensuite d’une communication « directe », et non pas, par conséquent, au moyen du raisonnement discursif et conceptuel, non pas au moyen d’activités qui peuvent être exprimées adéquatement par des mots, mais par « l’expérience », c’est-à-dire par un contact analogue aux perceptions sensibles, mais ayant l’âme immatérielle et une autre existence immatérielle comme termes. Le genre de cette expérience est défini par les mystiques, en règle générale, par analogie analogia
analogie
analogy
analogía
avec de fortes expériences sensibles — essentiellement en considération du fait qu’elle n’est pas médiatisée par les instruments conceptuels —, et il est douteux que l’on puisse, dans sa description, aller au-delà de l’analogie.

Après ces explications, nous définissons le mysticisme de la façon suivante :

« Doctrine selon laquelle il est possible, dans certaines conditions, que l’âme humaine, qui est une réalité différente du corps Körper
corpo
corps
soma
cuerpo
body
humain, communique au moyen d’une expérience (non sensible, mais analogue par son caractère direct à celle qui se produit dans le contact des sens humains avec leurs objets) avec la réalité spirituelle qui conserve la primauté (dans le temps ou dans la création Création La création à laquelle nous appartenons est un cycle de la manifestation universelle, celle-ci étant composée d’une indéfinité de cycles "nécessaires" sous le rapport de leur existence mais "libres" sous celui de leur particularité. [Frithjof Schuon] ) par rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
à toute autre réalité ; on admet en même temps que cette communication, liée à une intense affection d’amour, et en outre libre de toute participation participation Traduit métochè et désigne le pouvoir qu’on les énergies incrées de créer et de modeler les êtres. (glossaire de La Philocalie) des facultés physiques de l’homme, constitue un bien particulièrement désiré et qu’elle est, du moins dans ses formes les plus intenses, le bien suprême auquel l’homme peut accéder dans sa vie vie Le philosophe Michel Henry définit la vie d’un point de vue phénoménologique comme ce qui possède la faculté et le pouvoir « de se sentir et de s’éprouver soi-même en tout point de son être ». Pour lui, la vie est essentiellement force subjective et affectivité, elle consiste en une pure expérience subjective de soi qui oscille en permanence entre la souffrance et la joie. terrestre. » (Cette dernière phrase est évidemment nécessaire ; chez tous les mystiques, l’essentiel, l’indispensable, ce n’est pas seulement de constater en théorie que l’union surnaturelle est possible ; c’est encore de conférer une valeur à cette union, de la considérer comme le but le plus digne de leurs désirs ; et pourtant, ce qui donne son prix à ce but, ce n’est pas nécessairement qu’il est un bien pour l’homme.)

C’est là, à notre avis, une définition qui donne les traits essentiels et suffisants du phénomène que nous voulons saisir. Cela ne signifie évidemment pas qu’il se réduit à ces particularités. La pratique nous enseigne que toute une série de traits accompagnent invariablement ou presque celui que nous avons spécifié dans la définition ; ils sont décrits comme en étant pour une part la conséquence. De la lecture des textes mystiques, les traits suivants se dégagent comme étant les plus communs :

1° conviction que la nature humaine abandonnée à elle-même est totalement corrompue, ou du moins qu’elle est incapable de participer positivement à la création des valeurs ;

2° mépris total pour le savoir « naturel », profane et théologique, et reconnaissance du fait que l’expérience mystique est fondamentalement ineffable (ce qui découle du reste de son caractère direct) ;

3° idée d’un amour totalement désintéressé (renoncement à son propre salut salut Dans les religions qui constatent la rupture entre Dieu et les humains, le salut, salut de l’âme ou salut éternel est le rétablissement durable, éternel, des liens entre eux. comme mobile d’action et d’amour) ;

4° négation du temps, absence du passé et du futur dans l’image image
eikon
eikón
Il n’y a pas de théophanie qui ne soit préfigurée dans la constitution même de l’être humain, car celui-ci est "fait à l’image de Dieu" ; l’ésotérisme entend actualiser ce que Dieu a mis de divin dans ce miroir de lui-même qu’est l’homme. (Frithjof Schuon, Résumé de métaphysique intégrale)
du monde, ou même refus de reconnaître au temps une réalité autre qu’illusoire, subjective ou phénoménale ;

5° reconnaissance de l’antagonisme existant entre l’individualité (et surtout l’emploi de sa volont voluntas Notre volonté n’est pleinement humaine que par sa participation opérative aux vérités concernant Dieu et nos fins dernières. [Frithjof Schuon] é propre) et la perfection perfection
perfeição
perfección
 ;

6° reconnaissance de l’antagonisme entre créature et créateur, considérés l’un L'Un
hen
hén
L’Un, en philosophie ou en mystique, désigne le Principe suprême, souvent donné comme impensable et ineffable. Historiquement, cette notion prend tout son essor, en philosophie, à partir du néoplatonisme de Plotin au milieu du IIIe siècle. Grammaticalement, le mot « un » est ici employé comme substantif et avec majuscule (comme « Dieu » ou « Être »). Le mot s’oppose principalement à Multiple (dès Platon) et entre dans la liste des transcendantaux (avec Être, Bien, Vrai, Beau... qui sont au-delà des catégories et peuvent se convertir : Un = Bien = Beau). C’est l’Un-Dieu, l’Un-principe, mesure suprême.
et l’autre comme objets d’un rapport moral (antagonisme qui peut être résolu dans l’unité l'unité "Il faut élever cette fine pointe de l’âme, selon laquelle nous sommes unité. Nous participons au Premier, duquel dérive pour toutes choses l’unification, selon l’unité et pour ainsi dire la fleur de notre essence, grâce à laquelle nous nous attachons principalement au Divin. Partout, en effet, ’c’est par le semblable qu’est appréhendé le semblable’, les principes les plus élevés d’unification des êtres par ce qu’il y a d’un dans l’âme. De toutes nos activités, c’est ici la plus haute : par elle nous devenons possédés de Dieu." (Proclus) finale).

Pierre Poiret a écrit un ouvrage consacré à la définition générale du mysticisme examiné à travers les textes, et non pas à l’aide de son expérience propre. Cet auteur qui, par son activité d’écrivain et d’éditeur, fait en quelque sorte la synthèse de l’ensemble de la pensée mystique des XVIe et XVIIe siècles, caractérise par les traits suivants ce qui est commun aux auteurs qu’il tient pour mystiques (Tauler, Ruysbroeck, Harphius, saint Jean de la Croix, Gelenius, sainte Thérèse d’Avila, sainte Gertrude, sainte Catherine de Sienne, Louis de Blois, Angele de Foligno, saint François d’Assise, Henri Suso, Benoît de Canfeld, Jacob Boehme, Hiel, Alfonso Rodriguez, Antoinette Bourignon et autres) :

L’union avec Dieu, en tant que fin pour laquelle Dieu a créé les hommes, ne peut s’accomplir que par la grâce du Saint-Esprit Esprit-Saint
Saint-Esprit
Le Saint-Esprit représente, comme la Vierge, le mystère du divin Amour. [Frithjof Schuon]
. La volonté propre de l’homme empêche cela et le perd, son emploi a entraîné une corruption complète de la nature humaine dont seules des opérations divines peuvent nous délivrer. L’union avec Dieu s’accomplit dans une passivité totale.

L’auteur est à la fois un mystique et un théoricien très informé du mysticisme, il possède en outre une certaine capacité de pensée analytique ; sa définition généralise bien les traits de la mystique chrétienne d’orientations diverses.

Dans le cadre de la définition que nous avons adoptée, une quantité infinie de variantes est possible. Elle permet aussi bien l’identification totale de l’âme avec Dieu (ou encore une identité originelle à laquelle il faut simplement revenir) que des unions partielles. Elle admet aussi bien des doctrines panthéistes que catholiques orthodoxes. Elle admet également le mysticisme dans le contexte de diverses religions, aussi bien monothéistes à l’extrême comme l’Islam, ou sans dieu personnel comme le bouddhisme. Elle admet en outre la mystique en tant qu’état absolument passif et en tant qu’activité de l’homme ; en tant que moments exceptionnels d’extase et qu’habitus constant, indépendant de tout accident physique et non lié aux moments d’obscurcissement extatique. Elle admet toute la variété des conditions qui sont considérées comme nécessaires pour que l’union mystique puisse s’accomplir. Elle admet le maintien ou l’annihilation de la personnalité humaine dans les états mystiques. Dans ce cadre, s’insèrent les diverses acceptions de l’absolu et les diverses acceptions de l’âme, ainsi que toute la diversité des doctrines religieuses au sein desquelles des courants ou des théories mystiques ont surgi. Sur la base d’une telle définition, on peut, je l’estime, examiner divers types de mysticisme, leurs controverses et leurs points de convergence.

Pour les besoins de la présente étude, cette définition pourrait d’ailleurs être moins vaste et de contenu plus riche. En effet, ce qui nous intéresse, ce sont les courants mystiques surgis génétiquement au sein de la culture chrétienne, dans des limites de temps et de lieu définies.


Voir en ligne : Wikipédia