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Pistis Sophia

Amélineau : Pistis-Sophia, Introduction (I)

E. Amélineau

jeudi 24 décembre 2009

Comme dans tous les ouvrages gnostiques connus, et nous en connaissons au moins quatre, la révélation de la Gnose merveilleuse, dont la connaissance plaçait l’heureux possesseur en une position infiniment avantageuse pour l’obtention du bonheur éternel après la mort, est mise en la bouche de Jésus ressuscité d’entre les morts [1]. L’auteur de Pistis Sophia nous affirme qu’après sa résurrection, Jésus passa onze ans à enseigner cette admirable Gnose ;’i sos disciples et à la réunion des femmes qui l’avaient suivi. Quand la scène première du livre s’ouvre, Jésus est assis sur le mont des Oliviers avec tous ceux qui l’entourent, les douze Apôtres, Marie sa mère, Marie la Madeleine, Marthe et Salomé : ce sont du moins les principaux acteurs qui prendront la parole à mesure que l’initiation se déroulera.

A peine sommes-nous fixés sur le lieu où vont se passer quelques-unes des scènes suivantes, que Jésus, assis un peu à l’écart de ses disciples, est environné d’une grande lumière qui lui sert, de vêtement et ravi dans le ciel nu milieu de l’effroi des éléments cosmiques. Les disciples sont dans la stupéfaction et l’hébétement à la vue de la lumière qui a ravi Jésus ; ils font, entendre des prières et Jésus revient à eux pour leur expliquer les mystères qu’il peut et doit leur expliquer. Il leur explique d’abord qu’il est allé vers son père ; que le vêtement de lumière qu’on lui a apporté sur le mont des Oliviers était celui même qu’il avait déposé dans l’un des Æons lorsqu’il descendit sur la terre. Il part de là pour leur expliquer certaines paroles de l’Évangile et certains actes préparatoires à sa descente sur la terre, comme la venue d’Élie en la personne de Jean et l’Annonciation de Gabriel à Marie, l’élection des Apôtres en suite de la mise d’àmes supérieures en leurs corps au moment de la conception. Puis, tout d’un coup, sans aucune transition, et, il faut aussi le dire, sans que le moindre détail du livre indique une lacune, il narre son ascension dans les mystères supérieurs dos Æons. Dans ces divers mystères des divers Æons, les Chefs ou Archons de chaque lieu, les gardiens des portes et tous les habitants de l’Æon traversé, s’écartent en sa présence, étonnés, stupéfaits, hébétés, contraints par les mots magiques dont est couvert le vêtement de lumière qui est sur Jésus. Mais Jésus, dans quelques-uns de ces Æons — et là encore il y a solution de continuité dans le récit sans qu’il y ait lacune dans le texte — ne se retire qu’après avoir infligé un châtiment à certain nombre de leurs habitants. Les Archons, en effet, à sa vue, ont voulu combattre la lumière qui le revêtait : ils en ont été punis par l’ablation du tiers de la lumière qui se trouvait en eux, par le changement de la révolution de leurs sphères qui tournèrent alors à gauche au lieu de tourner à droite, ce qui jeta la plus grande confusion dans les horoscopes que tiraient les hommes habiles sur la terre, ce qui amena leur entière confusion lorsqu’ils ne savaient pas ce changement et qu’ils opéraient en tout temps comme si le mouvement astral était continu, lorsque pendant six mois il était à gauche et pendant six mois à droite, mais ce qui n’empêcha point que leurs pratiques se trouvassent justes lorsque le mouvement correspondait à la motion primitive, ce qui avait lieu pendant la moitié, de l’année.

Par une transition assez pénible Jésus, sur une interrogation de Marie la Madeleine, lui expliqua comment les âmes auraient pu attendre, dans l’Æon dont il a été question, que le nombre des âmes parfaites eût été rempli, puis comment ces âmes ont été créées, comment elles ont partagé le sort des sphères dont la révolution avait été changée inversement, et là Jésus rentre dans la continuation du premier sujet qu’il a traité. C’est alors qu’apparaît Pistis Sophia, l’Æon dont les malheurs et le salut vont être tout au long racontés dans l’ouvrage.

Cette Pistis Sophia était l’une des vingt-quatre émanations supérieures. Regardant un jour en haut, elle vit la lumière « au firmament du grand Trésor de la lumière. » Elle voulut parvenir en ce lieu et cessa de pratiquer le mystère du lieu qu’elle habitait : elle chanta un hymne à la lumière qu’elle avait vue. Mais, au lieu d’être exaucée, elle ne sut que s’attirer la jalousie et la haine de ceux qui partageaient sa demeure : ils la poursuivirent, elle s’enfuit hors de son Æon, tomba dans les profondeurs du chaos ténébreux et s’y trouva en butte à toutes les attaques des Ardions de ce chaos et de ceux qui se trouvaient en dessus. Ces Archons créèrent par émanation une foule d’êtres bizarres qui eurent pour mission d’enlever de Pistis Sophia la partie lumineuse qui se trouvait en elle. Elle fut alors plongée dans toutes les horreurs des ténèbres, et en butte à toutes les attaques des émanations diverses et horribles créées pour la combattre ; mais, si ses épreuves furent grandes, son courage fut encore plus grand : elle ne perdit point confiance, elle se tourna vers la lumière et lui adressa un hymne de repentir ou une repentance, ainsi que s’exprime le texte. Cette repentance, ainsi que les douze suivantes, sont calquées sur des Psaumes appliqués aux divers états par lesquels elle passe, et, afin de rendre la chose plus visible, les disciples, hommes ou femmes, en donnent l’explication en récitant précisément le psaume sur lequel a été calquée la repentance. A la neuvième repentance, Sophia est exaucée ; Jésus, le Sauveur, est envoyé vers elle et la tire par degrés de l’état misérable où elle se trouve, puis la sauve finalement du chaos. Les repentances se changent alors en actions de grâces. Jésus la conduit au-dessous du treizième Æon et l’y laisse en lui recommandant de l’appeler, lorsque le temps sera venu où certains Archons voudront encore la maltraiter. Ce temps arrive lorsque Jésus est dans le monde des hommes, sur le mont des Oliviers. Jésus alla alors à son secours, ainsi qu’il l’avait promis, et il l’introduisit dans le treizième Æon. Entre temps, après la treizième repentance de Pistis Sophia et au milieu de l’explication de son premier hymne d’actions de grâces, le texte est tout à coup interrompu par une page insérée au verso du folio 114, et qui contient une donnée tout à fait en dehors de celles que nous avons trouvées jusqu’ici. Puis, au folio 115 recto, est ce titre : Tome second de Pistis Sophia, fil ce tome second s’ouvre par la continuation de l’explication précédente, à savoir l’explication du premier hymne d’actions de grâces prononcé par Pistis Sophia.

Après que Pistis Sophia a été réintégrée dans son .Kon, le livre change d’allures, ou, pour mieux dire, les interrogations, qui se sont rencontrées quelquefois dans ce qui précède, deviennent de règle générale à partir de ce moment. Ces interrogations portent d’abord sur certains points particuliers de la constitution des mondes invisibles, puis elles se tournent presqu’entièrement sur les problèmes eschatologiques et les différents cas qu’ils soulèvent pour les diverses catégories d’àmes. Je ne m’attacherai pas à les analyser ici, le lecteur les trouvera tout au long dans l’ouvrage que j’ai traduit. Ce qu’il me suffira d’indiquer, c’est que le salut correspondra après la mort au degré de l’initiation reçue par les âmes ; que les âmes pécheresses et non initiées peuvent être sauvées par les fidèles, que les âmes pécheresses et initiées sont condamnées à être perdues irrévocablement, sans que rien puisse les sauver. Je dois encore ajouter que l’un des traits dominants de l’eschatologie valentinienne dans la Pistis Sophia, c’est la possibilité d’amender une première vie mauvaise par une seconde meilleure, car les disciples de Valentin et Valentin lui-même admettaient parfaitement la métempsychose.

Ici encore, les explications que Jésus donne à ses auditeurs sont tout à coup interrompues par un titre jeté au milieu du développement : Une partie des livres du Sauveur. Le passage ainsi annoncé comprend deux feuillets ; il ne ce rapporte ni de près, ni de loin, à ce qui précède et à ce qui suit, et le troisième feuillet à partir de ce titre est la continuation des explications interrompues si mal à propos, semble-t-il. Ces explications se continuent par l’examen des cas nouveaux que soulèvent les disciples dans cette morale eschatologique du valentinianisme ; elles donnent lieu à Jésus de décrire quelques-unes des particularités des Enfers valentiniens, jusqu’au moment où une nouvelle direction de l’ouvrage est annoncée par le titre Extrait des livres du Sauveur. Cette partie n’est pas plus terminée, ce me semble, que les autres ; c’est Marie la Madeleine qui parle dans les dernières lignes et sa phrase ne me paraît pas complète.

Avec l’Extrait des livres du Sauveur, je viens de le dire, l’œuvre gnostique prend une nouvelle direction. Le début montre que c’est un livre tout à fait particulier que nous avons ici, car il commence par ces mots :« Il arriva donc, après qu’on eut crucifié Notre-Seigneur, que le troisième jour il se leva d’entre les morts. » Comme dans les autres livres que j’ai déjà indiqués, les disciples se rassemblent près du Sauveur, sur les bords de l’Océan, et lui adressent une prière à laquelle Jésus répond en leur expliquant la situation des planètes, après les avoir amenées à sa droite. Ces planètes sont au nombre de cinq : Saturne, Mars, Mercure, Vénus et Jupiter ; elles sont gouvernées par la dernière dans lequel est placé Sabaôth le petit et le bon. Puis, sur la demande de Marie la Madeleine, Jésus explique ce que sont les voies-du milieu qui sont également au nombre de cinq dont chacune a pour préposé des Archons dont les noms sont donnés, noms tout aussi bizarres que les formes de ces Archons. Puis Jésus renvoie les vertus de gauche à la place qu’elles doivent occuper. Pressé de nouveau par ses disciples, il leur répond qu’il va leur conférer le baptême de la Rémission des péchés, et, de fait, il le leur confère. Après avoir ainsi conféré ce baptême, Jésus dit à ses disciples qu’il y a d’autres baptêmes et il en entreprend l’explication. L’explication est coupée par une lacune de huit feuillets, soit sans doute un cahier qui s’est détaché du manuscrit primitif et qui s’est perdu. Quand le texte reprend, il continue les explications eschatologiques commencées auparavant et il donne certains cas où la métempsychose aura lieu, d’après la position des planètes dans les divers signes du zodiaque. Puis le livre finit brusquement au milieu d’une phrase où les disciples déplorent le sort malheureux des pécheurs. Je ne crois pas, pour ma part qu’il se terminait ainsi et je suis persuadé que les derniers feuillets ont disparu.

La véritable conclusion de l’ouvrage se trouve écourtée, je crois, dans une page qui est attachée à la lin du manuscrit : elle parle de la dispersion des apôtres, trois par trois, vers les quatre points cardinaux, pour prêcher la bonne nouvelle de l’Évangile gnostique, le Christ confirmant leur prédication par des signes et des prodiges, de sorte que la terre entière connut le royaume de Dieu. C’est bien là, si je ne me trompe, la conclusion véritable du livre tel qu’elle devait être d’après le contexte, ou tout au moins celle qu’exigerait le contexte. Je trouve la confirmation de ces vues dans ce l’ait que celte conclusion n’est pas entière, qu’elle était déjà commencée au feuillet précédent, comme le prouve le premier mot du dernier feuillet, car il appartient à une phrase dont nous n’avons que ce mot. J’aurai fini de décrire le livre de Pistis Sophia, lorsque j’aurai dil qu’il est écrit en lettres onciales sur un parchemin assez fin, qu’il contient 354 feuillets, dont huit ont disparu ainsi que je l’ai dil, plus le feuillet qui contient la conclusion.

Le lecteur qui aura lu les pages précédentes aura vu de lui-même que Pistis Sophia n’est pas un ouvrage un dans l’état où il nous est parvenu, qu’on y trouve, outre le livre consacré à Pistis Sophia, celui qu’on nommait Livre du Sauveur : que le scribe qui a copié cet ouvrage l’a fait sans beaucoup de discernement, qu’il a intercalé certains passages à des endroits où ils n’ont aucune raison de se trouver, qu’il a placé des titres là où il n’y a aucune raison de les y voir, qu’il a laissé aussi des passages entiers sans les copier. Et cela non seulement est vrai pour les passages que je viens d’indiquer, niais encore pour les phrases prises en elles-mêmes : le lecteur qui aura le courage — courage qui sera amplement récompensé d’ailleurs, —de lire la traduction que je donne de Pistis Sophia, trouvera que certaines phrases ne sont pas plus achevées que les passages auxquels j’ai fait allusion. Je serais même tenté de croire que le scribe qui a transcrit ce livre ne comprenait pas ce qu’il écrivait. Il a fait, en effet, des fautes tellement lourdes que son ignorance éclate presque à chaque page, surtout à mesure qu’il approche de la lin de l’ouvrage. Évidemment, il n’appartenait pas à un milieu instruit, et je dirai même plus, à une époque instruite.

En effet, d’après l’examen des fautes énormes qu’a commises le scribe, je ne puis attribuer au manuscrit qui nous a conservé la Pistis Sophia une date plus tardive que le IXe ou le Xe siècle. Encore, est-ce un minimum. J’ai pour cela plusieurs raisons. D’abord, le manuscrit est écrit sur parchemin, et le parchemin n’a guère été usité en Egypte d’une manière courante avant le VIe ou le VIIe siècle [2]. Ensuite, l’écriture qui est onciale, passable dans les premiers feuillets du manuscrit, devient bâtarde dans un grand nombre de feuillets, lorsque le scribe a la main fatiguée : ce n’est plus l’écriture si belle des scribes égyptiens des grandes époques, c’est une écriture lâche, sans consistance, presque ronde et hâtive. En troisième lieu, les fautes d’orthographe dans l’emploi des mots grecs montrent, avec évidence, que le scribe appartenait à une époque où le grec n’était presque plus connu. C’est pour toutes ces raisons que je ne puis placer la copie du manuscrit de Pistis Sophia avant le IXe ou le Xe siècle au plus tôt. Je n’ignore pas qu’en écrivant ces lignes je m’écarte considérablement du sentiment de mes devanciers qui ont donné le manuscrit, dont il s’agit, comme étant du IVe siècle, sur la vue de l’écriture [3]. Mais outre que l’écriture onciale était encore employée en Egypte au XIe siècle de notre ère, et même au XIIe, nous avons maintenant, dans les grandes bibliothèques de l’Europe, un certain nombre de manuscrits datés et le plus ancien est du commencement du VIIe siècle ou peut-être des dernières années du VIe [4]. Dans les manuscrits les plus anciens, les mots grecs sont employés aussi souvent que dans le corps de l’ouvrage de Pistis Sophia [5], ils sont toujours ou presque toujours bien écrits conformément aux règles en usage pour l’orthographe grecque.

Mais ce n’est pas une raison pour attribuer la composition de l’ouvrage en question à une époque aussi tardive que celle que j’attribue à la copie que nous en avons. Je traiterai plus loin cette question et l’on verra, par le nom de l’auteur que je crois être Valentin lui-même, que j’attribue à cette composition une origine autrement ancienne. Ce que je veux faire observer ici, c’est ma ferme conviction que nous nous trouvons en présence d’un ouvrage traduit du grec en copte. Quiconque a quelque connaissance de la langue copte sait que cette langue ignore les longues phrases, que c’est une langue éminemment analytique et non point synthétique, que les phrases procèdent toujours par petits membres très clairs, presque indépendants les uns des autres. Évidemment, tous les auteurs ne sont pas également faciles, certains d’entre eux même sont d’une grande difficulté d’intelligence ; mais ce qu’il y a de certain, c’est que jamais, au grand jamais, nous ne rencontrons en copte ces périodes à incises compliquées, à trois ou quatre membres différents, dont les éléments sont unis les uns aux autres d’une manière synthétique, si bien que l’intelligence de la phrase entière ne peut être obtenue qu’avec le dernier mot. Eh bien, c’est ce que le lecteur rencontrera précisément en cet ouvrage. Les phrases sont tellement enchevêtrées de propositions incidentes et compliquées, que souvent, très souvent, le traducteur copte a perdu le fil, comme on dit, qu’il a fait des propositions incidentes les propositions principales, et que l’on trouve trois ou quatre pages plus loin la continuation de la proposition première. Cette particularité n’est pas de nature à rendre plus facile la traduction d’un ouvrage dont les idées sont par elles mêmes très difficiles à saisir ; la seule chose qu’elle proclame avec évidence, c’est que le livre a été primitivement écrit dans une langue savante, que par conséquent aucun des idiomes parlés en Orient ne peut être celui dans lequel a été conçu et écrit l’ouvrage en question, qu’il faut nécessairement choisir entre le grec et le latin, qu’une seule de ces deux langues à cette époque, le IIe siècle, est vraisemblable en Egypte, la langue grecque. D’ailleurs, s’il pouvait raisonnablement rester un doute dans un esprit quelconque, l’emploi de la terminologie grecque fort touffue dans l’ouvrage serait une preuve convaincante que l’ouvrage a été primitivement écrit en grec.


Voir en ligne : Livres d’Amélineau


[1Dans les deux traites gnostiques d’Oxford que j’ai publies dans les Notices et Extraits des manuscrits, tome XXIX, Jésus est exactement dans le même rôle ; dans le troisième traité, connu jusqu’à présent, c’est-à-dire dans l’adjuration du papyrus publié par M. Kossi de Turin, il est fort probable que cette adjuration est enseignée par Jésus à ses disciples, car les préliminaires ressemblent fort aux mystères que nous trouvons ici et dans l’un des deux traités d’Oxford.

[2Je n’ignore point, écrivant ces mots, qu’ils sont capables de soulever des tempêtes ; mais je prie ceux qui seraient scandalisés d’attendre quelques mois et ils connaîtront dans toute leur ampleur les raisons que j’ai de penser de la sorte.

[3Woïde : Appendix ad edit. novi Testamenti greeci, p. 137.

[4Ce phénomène est une vie de St-Pakhôme.

[5Je dis le corps pour réserver la terminologie de l’œuvre gnostique.