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Retraite mystique

Suso - DEUXIÈME JOUR - LA RENCONTRE DU CHRIST

jeudi 11 octobre 2007

Tirée des oeuvres du Bienheureux Henri Suso par Renée Zeller
Librairie de l’art catholique
1923

Dès don réveil le retraitant je tourne vers Dieu, le salue et l’appelle.

Voici, d’après le Bienheureux Suso, l’affectueuse louange, la bénédiction du matin.

« Toute la nuit mon âme a soupiré vers toi, ô Sagesse Eternelle, toi la beauté, toi la lumière ! Et ce matin le plus intime de mon âme s’éveille en toi, mon Amour. Je t’en prie Maître si bon, que ta présence fasse évanouir tous les maux qui menacent mon corps et mon âme. Déverse ta grâce surabondante, qu’elle inonde jusqu’en ses replis les plus secrets, mon coeur si froid, que le feu divin de ton amour l’embrase et le consume. Allons, très doux Jésus-Christ tourne maintenant vers moi ton visage d’amour car ce matin mon âme s’élance vers toi avec toutes ses puissances. Je te salue ardemment du plus profond de moi-même. Comme je voudrais que les mille légions de mille anges qui te servent te saluent pour moi ce matin ! Et que les dix mille armées de cent mille esprits célestes qui t’entourent, te glorifient dignement de ma part. Je voudrais encore que tout ce qui est charme et beauté dans les créatures te porte aujourd’hui ma louange et bénisse ton nom glorieux (ce nom consolant) notre sauvegarde, maintenant et dans les siècles sans fin de l’éternité. Amen. »

Voici le salut matutinal en latin.

Anima mea desideravit te in nocte, sed et spiritu meo in praecordiis meis de mane, evigilavi ad te, o praeclarissima Sapientia, petens, ut desiderata praesentia tua cuncta nobis adversantia removeat penetralia cordis nostri sua multiformi gratia perfundat et in amore tuo vehementer accendat. Et nunc, dulcissime Jesus Christe, ad te diluculo consurgo, teque ex intimo cordis affectu saluto. Millia quoque millium coelestium agminum tibi ministrantium te ex me salutent, ac decies millies centena millia tibi assistentium te ex me glorificent. Universalis etiam harmonia creaturarum te ex me collaudent, ac nomen tuum glorio-sum protectionis nostrae clipeum, benedicant in saecula. Amen.

PREMIÈRE ÉTAPE - L’AME SE REMÉMORE LES « ÉTONNANTES ATTRACTIONS DE DIEU »

Hanc amavi et exquisivi a juventute mea et quaesivi sponsam assumere. Je l’ai aimé dès ma jeunesse, je l’ai recherchée et je l’ai voulue pour mon épouse [Sagesse VIII, 3].

Le Disciple : Maître plein d’amour, depuis mon enfance je cherche quelqu’un, une soif me dévore et je ne sais pas, mon Dieu, de quoi j’ai si soif. Voici bien des années déjà que je poursuis ardemment quelque chose sans atteindre jamais ce but indécis. Je ne sais pas bien ce que c’est mais je sens cependant mon coeur s’élancer vers cet inconnu sans lequel, jamais, il ne pourra se reposer.

Dès les premiers jours de mon enfance j’ai voulu, Maître, faire comme les autres hommes et chercher ce bien dans tes créatures. Mais plus je cherchais moins je trouvais, plus j’avançais, plus s’éloignait l’objet de mes désirs. Avant même d’avoir pu reconnaître l’insaisissable fantôme, avant d’avoir goûté la paix près de lui : « Je ne suis pas ce que tu cherches », me disait-il, et partout et toujours j’étais repoussé.

Mais voici l’heure, ô Maître, où mon coeur éclate par la véhémence du désir. Qu’est-ce donc ? que n’est-ce pas ? ô Seigneur je m’égare. Toi le Maître bien-aimé du royaume des cieux, ne me nommeras-tu pas, ne me décriras-tu pas celui qui, secrètement, se joue de mon coeur ?

La Sagesse : Tu ne le reconnais pas ? C’est lui pourtant qui t’a tout entouré d’amour, c’est lui qui, si souvent, t’a barré le chemin pour te faire virer vers lui et t’obliger à ne te réjouir qu’en-Lui seul.

Le Disciple : Mais qui est-ce ? je ne l’ai jamais vu, je ne l’ai jamais entendu, je l’ignore.

La Sagesse : Ce n’est pas étonnant, tu t’appuyais avec trop de confiance sur les créatures (de chair), de sorte que Lui (l’invisible) n’était pour toi qu’un étranger. Mais l’heure est venue, ouvre maintenant tes yeux intérieurs, regarde qui je suis : ce que tu cherches, c’est moi, moi-même.

Oui, moi l’Eternelle Sagesse, qui, dans ma prescience éternelle, t’embrassais d’avance du fond de mon éternité et t’ai choisi pour moi-même. C’est moi l’inconnu qui s’est dressé sur ta route chaque fois que, livré à toi-même, tu voulais m’échapper. La résistance que t’opposait toute chose est précisément le signe que tu es mon élu, celui que je veux tout entier pour moi seul.

Ecoute mon fils, suis le conseil de l’intelligence, livre tes pieds aux entraves de la Sagesse et incline ton cou sous ses chaînes ; courbe tes épaules, reçois son joug et ne ronge pas tes liens. Car, à la fin, tu trouveras en elle le repos et elle se changera pour toi en délices ; ses fers te deviendront une force protectrice et un ferme appui, son joug une parure de gloire. Car la beauté de la, vie est en elle et ses chaînes sont des liens salutaires. Tu te vêtiras d’elle comme d’une robe de gloire, et comme une couronne d’allégresse tu en ceindras ton front [Ecclésiastique, VI, 24, 26, 29, 32]. Alors, pour peu de labeur un grand reposte surviendra. La musique et le vin réjouissent le coeur, mais l’amour de la Sagesse les surpasse tous deux. Qu’aucune considération ne t’arrête, marche, va de l’avant, et du fond de ton coeur livre-toi aux tendresses de cette épouse.

Le Disciple : Sagesse aimable et douce, c’est donc toi que j’ai cherchée longtemps, si longtemps ! Toi qu’à toute force voulait mon coeur ! Mais pourquoi mon Dieu, pourquoi venir si tard, pourquoi m’avoir laissé cheminer à l’aventure par de si durs sentiers ?

La Sagesse : Si j’étais venue tout d’abord, ton âme n’aurait jamais goûté, comme aujourd’hui, le sentiment profond de ma bonté.

Le disciple se recueille alors davantage, il rassemble toutes ses puissances pour mieux adorer la Divinité présente en lui et il écoute ta voix céleste qui lui dit : « Proebe fili mi cor tuum mihi. Mon fils donne-moi ton coeur. »

Qui pourra raconter les mystérieux silences pendant lesquels l’âme savoure la présence de Dieu ?...

Le Disciple : « O Sagesse très aimée, toi qui seule connais d’une manière parfaite la nature d’un coeur pris d’amour, tu sais bien que personne ne peut aimer ce qu’il ne connaît pas. Or donc, puisque tu requiers de moi que je t’aime d’amour unique et que je rende aimable à mes frères ta dilection, donne-moi de te connaître davantage afin que je puisse mieux te comprendre et mieux t’obéir.

La Sagesse : En partant de Dieu cime des êtres, l’échelle des créatures sorties de lui va descendant, selon l’ordre de la nature, du plus parfait à ce qui l’est moins, parce que toutes les perfections descendent avec une certaine harmonie de leur sommet : Dieu le pivot du monde. Mais l’homme, en partant de lui-même, commence naturellement par les choses inférieures et, s’élevant par degrés, progresse dans la connaissance des choses divines. Si donc tu désires parvenir à la connaissance de la divinité, il faut que, passant par l’humanité et la passion du Dieu fait homme comme sur une voie royale, tu apprennes à monter par degrés jusqu’aux choses plus hautes.

Le Disciple : O Sagesse Eternelle, toi qui descendis pour nous du trône altissime, toi qui quittas le coeur du Père, où tu reposais comme sur un lit royal, pour te pencher sur cette vallée de misère, toi qui subis pendant trente-trois ans l’exil de ce monde et qui voulus enfin, par le mystère de ta passion cruelle et de ta mort, montrer à tous l’excès de ta charité pour les hommes, je t’en conjure, du plus intime de mon âme, au nom de ta mort d’ineffable amour, daigne te découvrir à moi sous les traits et dans les dispositions d’excessive charité que tu avais au milieu des supplices de ton amère passion.

La Sagesse : La violence de mon amour et de mes douleurs m’avait revêtue des pâleurs de la mort. J’apparus alors déchirée, flétrie mais d’autant plus aimable au coeur sensible et à l’esprit bon.

Le Disciple : Puis-je comprendre, ô Maître, qu’un amant défiguré par la mort soit aimable à contempler ? Ne semblerait-il pas plutôt que sa vue excitât la répulsion ? Extérieurement c’est une souillure livide, intérieurement l’effondrement de la douleur. Il ne peut montrer ni forme ni beauté aux yeux des chercheurs d’amour ; plus rien n’existe pour lui, sinon souffrance et misère. Comment donc peux-tu traiter d’aimable ce qui, de toute évidence, nous apparaît si lamentable ?

La Sagesse : Ceux qui savent vraiment aimer n’ont cure des épines quand ils peuvent cueillir la rose qu’ils convoitent ; et les sages véritables préfèrent un joyau précieux, caché dans un coffret misérable, plutôt qu’un objet sans valeur dans un bel écrin doré. Pour qui juge d’après l’apparence l’Eternelle Sagesse, l’Epouse de ton âme, n’est qu’humiliation, abjection, mépris, mais le sanctuaire de son coeur est éblouissant d’une lumière vivante. Sa chair semble morte, et son âme rayonne illuminée par la splendeur de l’invisible Divinité. Son corps apparaît comme la misère même, mais il cache en lui le germe de sa glorification. Peut-être croyais-tu qu’il était avili, ce corps, détrompe-toi, il est magnifique !

Tel est ton Bien-Aimé. Tu l’aperçois ici, défiguré par les supplices, mais s’il te donnait de le contempler, ne fût-ce qu’un instant, dans toute sa beauté, tu défaillerais devant l’éclat de sa grâce, devant la splendeur de sa face et l’immensité de ses allégresses ; non, l’homme ne peut vivre et le voir tel qu’il est [Exode xxxiii, 20]. C’est celui dont ne peuvent se rassasier les regards des anges.

Ecoute encore. Même extérieurement, il ne faut pas considérer ce corps meurtri comme repoussant, car, malgré ce que tu peux croire il est, au contraire, d’une grande beauté. Au lieu de le considérer tel qu’il apparaît au premier aspect, regarde bien ce qu’il a souffert, et d’où vient qu’il a tant souffert, et pour qui il a souffert. Le pourquoi ? c’est un excès d’amour et de tendresse. Et si tu me demandes pour qui ? C’est pour toi, répondrai-je avec certitude, c’est pour te rendre ta beauté par ses flétrissures, c’est pour te guérir par ses pâleurs, c’est pour t’obtenir, par sa mort, l’immortalité de la vie sans fin. Si tu sais donc contempler ton Bien-Aimé avec les yeux de l’amour tu le trouveras tout plein de charité, débordant de dilection ; il n’a pas aimé qu’avec des mots Lui, ce n’est pas comme les amants du siècle, mais il a prouvé sa tendresse par des faits, dans la mort même, oui, jusqu’à la mort !

L’état dans lequel tu le vois extérieurement réduit par la violence de ses douleurs parle donc bien plus d’amour que de disgrâce. Ne t’étonne pas cependant, s’il n’en paraît pas ainsi au coeur sans amour car la lumière, aimable aux yeux purs, ne peut que blesser des yeux malades.

Le Disciple : Oui, c’est vrai ; ô bienheureux les yeux qui savent regarder ainsi ! car ce n’est pas le propre de tous, mais seulement d’une élite d’amoureux fervents. La grâce est trompeuse, vaine est la beauté, qu’on traite avec raison d’insensé celui qui n’aime qu’une apparence au lieu d’aimer la réalité ! Il prend, en effet, le mensonge pour la vérité et détourne sa bouche du fruit délicieux.

La Sagesse : Puisque tu m’écoutes d’un coeur dévot, je veux donc dérouler brièvement devant toi les scènes de ma passion, afin d’en imprimer pour toujours le souvenir salutaire dans ton âme et multiplier en toi les raisons de m’aimer.

Deuxième étape

L’âme écoute le récit des souffrances du sauveur et apprend de sa bouche a se conformer a lui

C’était la veille de Pâques, au soir. Je venais d’achever mon dernier repas avec mes disciples, l’heure allait sonner pour moi de passer de ce monde au Père. Je sortis donc avec les onze pour gagner le mont des Oliviers où je tombai en agonie. Là, tandis que je m’attardai dans la prière, et qu’en mon esprit passait chacun des supplices cruels, prêts à s’abattre sur moi, une sueur m’inonda, et c’était comme des gouttes de sang s’écoulant jusqu’à terre. Non, il n’est peut-être pas un homme sous le ciel capable de comprendre mes angoisses et l’horreur véhémente, terrible, qui secoua ma nature délicate en face de la mort effrayante dont le fantôme se dressait devant moi. Et voici qu’arrivèrent mes ennemis, les fils des ténèbres. Us me saisirent brutalement, me lièrent avec cruauté et me reconduisirent à Jérusalem. Au cours de la nuit, ces hommes sacrilèges épuisèrent sur moi divers genres de supplices. Ils se délectaient de mes douleurs, m’accablant de moqueries, d’injures et d’outrages sans nombre. Ils souillaient de crachats mon visage d’amour, me voilaient les yeux et faisaient plier mon cou sous leurs brutalités.

Le matin venu, ils me proclamèrent digne de mort parce que j’avais confessé la vérité dans la cour de Caïphe. Alors, celle dont les entrailles maternelles m’avaient mis au monde devint dolente à cause de moi et, me voyant au milieu de telles angoisses, accablé de tant d’outrages, ses yeux commencèrent à pleurer des larmes intarissables [Tobie, X, 4]. Conduit ensuite à Pilate, je fus accusé devant lui, puis condamné. Mes ennemis me fixaient avec des yeux terribles et ils se dressaient en face de moi comme des géants. Pour moi, semblable au doux agneau qu’on s’apprête à immoler [Jérémie, II, 19] je demeurai plein de mansuétude, la tête inclinée dans la grande patience de mon coeur. Puis Hérode me revêtit d’une robe blanche et, tel un insensé, je fus le jouet de sa cour. Mon corps de beauté fut déchiré par des fouets terribles, mon chef délicat, troué d’épines acérées, mon aimable face devint dégoûtante de sang et de crachats. Enfin, lorsque, condamné comme un misérable, on m’eut chargé les épaules de ma propre croix, je fus emmené au lieu du supplice par une foule qui hurlait : « A mort ! à mort ! crucifiez le malfaiteur ! »

Le Disciple : O amour au-dessus de tout amour, si le début de ta passion fut si cruel, quel put être le couronnement de tant de douleurs ? Mais « il est quelque chose dont je m’étonne sans cesse : je cherche ta divinité et tu me montres ton humanité, j’aspire à ta douceur et tu me présentes l’amertume, je m’approche de ton sein (pour m’y reposer) et tu m’engages au milieu de rudes combats. O Sagesse Eternelle, pourquoi ?... Que veux-tu donc me montrer par là ?

La Sagesse : Sache qu’il n’est donné à personne de parvenir au radieux sommet de ma divinité, ni d’en goûter l’ineffable douceur si, poussé par un dévot sentiment de foi et d’amour, on ne gravit d’abord les rudes sentiers de mon humanité et de mes douleurs. Et plus haut sera monté celui qui aura négligé de passer par cette voie de ma passion, plus lourdement il retombera dans les bas-fonds. C’est en vérité le chemin par lequel il faut marcher, la porte qui, seule, donne accès au but tant désiré. Laisse donc maintenant toute crainte, raffermis ton coeur tremblant et revêts ton âme de virilité. Avance hardiment, jetons-nous ensemble dans la mêlée et tiens bon. Siérait-il au serviteur de s’amollir dans les délices, tandis qu’il voit son maître livrer de si rudes combats ?

Livre-toi de bon coeur à tous les assauts de l’épreuve afin d’être assujetti à mon seul bon plaisir. Tel un géant (qui s’apprête au combat) revêts ta cotte de mailles et prends mes armes. L’écuyer ne précède pas son seigneur, il le suit ; tune boiras donc qu’au calice où j’aurai bu moi-même et tu n’auras spirituellement à supporter, selon la mesure de tes forces, que des épreuves subies d’abord par ton maître. Oui, ton coeur sera pressé comme dans un étau, car il faudra mortifier chaque jour ta sensualité en lutte contre l’esprit ; un flot de tribulations multiples fondra sur toi pour te disposer à m’aimer et tu seras inondé comme d’une sueur de sang. Je veux, en effet, couvrir d’une floraison de roses le jardin de ton âme en la fertilisant par les angoisses et les épreuves. Virilise donc ton coeur et prépare-toi à la tentation, car ce que je t’ai prédit t’arrivera.

Le Disciple : O abîme insondable des jugements de Dieu ! O décrets terrifiants de l’éternelle prédestination ! N’aurais-tu pas pu sauver les hommes d’une manière plus douce ? Pardonne à ma misère de te parler ainsi, ne pouvais-tu, dans ton éternelle Sagesse, trouver une autre façon de nous racheter, malheureux que nous sommes, et de nous prouver ton amour ? Te fallait-il passer toi-même par un tel luxe de douleurs et nous imposer encore de tant souffrir avec toi ? Avait-il tort le saint prophète d’antan, lorsque, s’attaquant presque à tes décrets il osait te dire : « Pourquoi serez-vous comme un homme errant, comme un homme fort impuissant à sauver ? » [Jérémie XIV, 19]

La Sagesse : La puissance de l’Essence divine dépasse tout ce que peut concevoir l’intelligence humaine. Et comme notre esprit ne peut saisir la Divinité, de même il est impuissant à scruter la profondeur des jugements par lesquels chaque créature est conduite à sa fin. Il faut donc se garder d’une curiosité excessive dans les matières qui ne dépendent que du bon plaisir de Dieu, de peur qu’en « voulant pénétrer sa majesté, on ne soit écrasé du poids de sa gloire » [Prov. XXV, 27]. Il est vrai qu’en son immensité, le Dieu tout puissant aurait pu racheter les hommes de manières bien diverses, mais dans les conditions où ils se trouvaient, rien ne pouvait mieux convenir à leur salut. L’auteur de la nature, en effet, n’a pas pour but de faire prévaloir sa puissance dans ses opérations, mais de donner à chaque créature ce qui lui est bon d’après sa nature. L’homme qui, par un plaisir désordonné avait perdu la joie, pouvait-il plus sûrement la reconquérir que par la tribulation ? Mais je dis plus : puisque pour atteindre la Vie, difficile est la route et resserré le sentier [Mathieu VII, 14], puis qu’avant l’Incarnation les âmes étaient rares qui pouvaient s’aventurer sur cette voie, pouvait-on mieux la frayer que par le passage de celui qui l’ayant tracée, voulut la franchir le premier ? Il a gravi dans les tourments le rude et douloureux sentier, il l’a parcouru avec un tel élan que la créature peut maintenant plus facilement passer où son Créateur l’a précédée. Réfléchis encore profondément à ceci : si tu t’étais trouvé sous le coup d’une condamnation à mort et qu’à ta place quelqu’un livrât son propre corps au supplice, te renvoyant libre, sain et sauf, t’aurait-il été possible de recevoir une plus grande marque d’amour et de dévouement ? Quelle dette au-dessus de cette dette ? Quel motif plus capable d’exciter à aimer de retour ?

Ne t’effrayes donc pas des épreuves imposées aux âmes élues, ne laisse point ton âme se briser au choc de l’adversité. Le charme ineffable de ma présence, l’admirable douceur dé mon amour t’empêcheront de sentir la douleur ou te la rendront légère : telle est la vertu de « l’onction » [Jean I, II, 27] souveraine. N’est-ce pas aux âmes les plus accablées pour mon amour de dures tribulations qu’appartiendra le privilège des consolations spirituelles et la grâce suprême d’être plus amplement réjouies des visites de Dieu ?

Et maintenant, cédant de nouveau à mon désir d’épancher tendrement dans ton coeur l’amertume de ma passion, je vais en reprendre le récit où je l’avais laissé.

M’ayant conduit hors la ville, mes bourreaux me suspendirent au gibet de la croix ; et pour que ma mort apparut plus ignominieuse encore ils me placèrent entre deux voleurs. Tandis que je pendais là, en proie aux terribles assauts de la mort, un voile de ténèbres obscurcit mes yeux de lumière, le bruit des sarcasmes remplit mes oreilles divines, la nausée d’odeurs infectes me saisit et mes lèvres si douces furent baignées de fiel amer. Sous les coups et les blessures qui labouraient si cruellement ma chair j’apparus alors aux yeux de tous recouvert d’une pourpre de sang.

Oh ! si tu m’avais vu en cet instant misérablement pendu sur mon gibet, ton âme en aurait défailli de douleur ! En cette heure de larmes, je sentis le vaste monde se dérober sous moi, je n’avais plus où poser ma tête accablée de souffrances, elle pendait inerte sur ma poitrine ; ma face exquise disparaissait sous les crachats. Une pâleur livide vint succéder aux vives couleurs sur mes joues flétries, toute ma beauté s’était évanouie, elle était morte, mon aspect n’était plus reconnaissable, on aurait dit un lépreux.

Le Disciple : O qui me donnera de pouvoir, en cette heure, considérer comme je le voudrais, ton visage si doux sous ton masque lugubre ! Qui me donnera de l’arroser d’un torrent de larmes dans le renoncement démon coeur !

La Sagesse : Personne ne peut mieux payer de retour l’amour que j’ai témoigné dans ma passion qu’en me suivant au Calvaire, non seulement en paroles mais en actes réels. Porter mes stigmates c’est-à-dire le fardeau de ma croix sur son corps, rendre sa vie conforme à la mienne dans l’humilité, fouler aux pieds la prospérité, ne pas reculer en face de l’épreuve, tendre au sommet de la perfection spirituelle de toute son ardeur, voilà ce qui m’est plus agréable qu’un torrent de larmes, encore que les pleurs dévots versés par tendresse pour moi soient agréables à Dieu.

Le Disciple : Apprends-moi donc, Sagesse Bien-aimée, à me conformer à tes souffrances, mon coeur le désire.

La Sagesse : Détourne les yeux des objets funestes à ton âme ; ferme les oreilles aux paroles vaines ; prends pour de la douceur l’amertume, prive ton corps des délices superflues et désordonnées, ne recherche qu’en moi le repos et la paix ; reçois avec joie toutes les tribulations ; supporte avec patience le mal causé par ton prochain ; désire le mépris de tous les hommes. Apprends à briser en tout ta volonté et à mortifier continuellement ta concupiscence pour l’amour de celui qui est mort pour toi.

Voici, mon fils, voici les premiers principes que te donne l’Eternelle Sagesse et qu’elle propose encore aux autres âmes qui veulent l’aimer : tu peux les lire sur mon corps crucifié comme dans un livre ouvert.

Le Disciple : Mon âme a soif encore, une soif brûlante d’entendre à nouveau ta parole si douce aux âmes malheureuses. Dis-moi Maître, pourquoi tant d’amour ? Pourquoi des tourments si cruels et tant de rigueur pour toi-même puisque, s’il t’avait plu, tu pouvais nous racheter à moins de prix ?

La Sagesse : C’est la force de mon amour qui m’y forçait. Une telle flamme de charité me brûlait qu’elle m’interdisait tout ménagement de moi-même. Jamais le voyageur épuisé de soif n’a plus désiré l’eau claire des fontaines que moi le salut des pécheurs ; j’ai multiplié les traces douloureuses sur mon corps, parce qu’elles étaient autant de signes d’amour. Je supportais ces plaies, consumé du désir de guérir les blessures du péché et de faire remonter jusqu’au Père Céleste les malheureux pécheurs, qui voudraient se réconcilier avec Lui.