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L’IMMORTALITÉ

Wenzl : HISTOIRE DE LA CROYANCE A L’IMMORTALITÉ ET DU PROBLÈME DE L’IMMORTALITÉ

A. Wenzl (trad. J. Goffinet)

jeudi 3 décembre 2009

Aloys Wenzl, L’Immotalité. Sa signification métaphysique Metaphysik
métaphysique
metafísica
metaphysics
et anthropologique. Trad. J. Goffinet. Payot, 1957

INTRODUCTION - IMPORTANCE DE CETTE QUESTION : QUE POUVONS-NOUS ESPÉRER ?

Le problème de l’immortalité imortalidade
immortalité
immortality
inmortalidad
athanatos
est le problème philosophique le plus important pour la vie vie Le philosophe Michel Henry définit la vie d’un point de vue phénoménologique comme ce qui possède la faculté et le pouvoir « de se sentir et de s’éprouver soi-même en tout point de son être ». Pour lui, la vie est essentiellement force subjective et affectivité, elle consiste en une pure expérience subjective de soi qui oscille en permanence entre la souffrance et la joie. humaine. Des quatre quatre
quaternité
quaternidade
cuatro
cuaternidad
four
quaternity
fourfoldness
questions de Kant, certes connexes, c’est « Que pouvons-nous espérer ? » qui est la plus décisive pour la coloration intérieure de notre vie. Religion Religion
religion
religião
religión
, métaphysique Metaphysik
métaphysique
metafísica
metaphysics
, éthique s’y trouvent mêlées. On peut y rattacher toute la philosophie Philosophie
philosophy
filosofia
filosofía
φιλοσοφία
philosophia
, depuis le Phédon de Platon jusqu’à la tentative d’Epicure pour éluder cette question, depuis le moyen âge chrétien jusqu’à Descartes et Leibniz, depuis les postulats de Kant jusqu’à Nietzsche et jusqu’à la philosophie existentielle actuelle. Le problème du corps Körper
corpo
corps
soma
cuerpo
body
et de l’âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
et celui de la théodicée y sont liés très étroitement, en sont inséparables. La réponse à cette question de l’immortalité est déterminante pour la vie de l’homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
et celle de l’humanité, et pour le sens à leur donner. Si la vie se termine à la mort Tod
mort
morte
muerte
death
, l’homme, que l’instinct ne retient ni ne protège, est pris constamment entre le désir désir
epithymia
epithymía
épithymétikon
épithymia
de jouir au maximum de cette vie et le désespoir. La seule idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
qui soit bonne est d’essayer d’en tirer habilement le meilleur parti, « to make the best of it ». C’est à la fois plus facile et plus difficile que lorsqu’il est engagé pour une survie mais retenu en même temps par la conviction qu’il en a. Il n’est pas responsable d’un avenir pour soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
et les autres, mais il lui manque un but ultime. Cette vie qui devrait être imperdable est ressentie comme une profonde tragédie. L’homme vit alors dans un comme-si ; il cherche un succédané, il veut survivre dans sa postérité, dans la mémoire des survivants, dans l’influence de l’œuvre qu’il laisse, dans la gloire que donne l’histoire.

Mais aux moments où il réfléchit il est bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
obligé de voir que ce sont là des succédanés. Il garde la nostalgie de revoir ceux qui l’ont quitté, d’atteindre la plénitude d’une vie qui n’est remplie pour personne, et il lui reste le besoin Notwendigkeit
nécessité
necessidade
necesidad
necessity
besoin
need
ananke
d’une réponse aux questions qu’il ne peut écarter et n’arrive pas à résoudre, et qu’il ne peut résoudre et n’arrive pas à écarter, le besoin d’une connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
impérissable sur ce qui a rempli sa vie à lui telle qu’il l’a vécue lui seul, et d’une victoire de la justice et de l’amour amour
eros
éros
amor
love
. L’immortalité demeure l’exigence de la vie personnelle.

Mais, outre la vie de la personne, la civilisation et l’histoire dépendent aussi de la réponse à la même question. Car elle seule fixe le sens que prend une culture, et elle commande aussi la réponse à la question ultime de toute philosophie de l’histoire, celle du sens de l’histoire humaine. Car, pour y répondre ou tenter de le faire, il faut d’abord prendre position sur le sens de la vie individuelle. Si tout est fini de ce côté, l’histoire de l’humanité ne peut avoir de sens que par la réalisation du plus grand bonheur félicité
felicidade
bonheur
felicidad
happiness
eudaimonia
pour le plus grand nombre Zahl
nombre
número
number
nombres
números
numbers
 ; la mort termine la vie collective comme la vie individuelle, et termine tout ce qui serait digne de durer. Mais si la vie de l’individu a son sens dans l’éternité aion
aiôn
éon
éternité
eternidade
eternity
eternidad
, celle de l’humanité ne peut avoir le sien qu’en formant dans son ensemble une histoire du salut salut
salvação
salvación
salvation
σωτηρία
σωτηρ
soteria
soter
.

CHAPITRE PREMIER - HISTOIRE DE LA CROYANCE croyance
croire
crença
crer
belief
believe
A L’IMMORTALITÉ ET DU PROBLÈME DE L’IMMORTALITÉ

Le mythe mythe
mito
myth
mythos
nous offre deux conceptions opposées de la survie, celle d’une île des bienheureux et celle d’un monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
souterrain obscur, selon que dominait, pourrait-on dire, ou la nostalgie de l’au-delà ou la volont voluntas Notre volonté n’est pleinement humaine que par sa participation opérative aux vérités concernant Dieu et nos fins dernières. [Frithjof Schuon] é de vivre en ce monde et la peur peur
frayeur
medo
miedo
fear
La peur est la résistance ou le rejet à ce qui EST.
de la mort. Dans les religions perse et égyptienne, c’est un jugement divin divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
qui décide, d’après la vie sur terre Terre
Terra
Earth
Tierra
Gea
, si la région où arrive le défunt sera lumineuse ou obscure. D’autres religions aussi, celle de la Grèce même, intègrent dans leur conception de l’au-delà l’idée de jugement et de châtiment. Dans la croyance à la transmigration des âmes, la conduite morale est sanctionnée par la réincarnation, et le retour à l’existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
est toujours plus ou moins la preuve d’un devoir inaccompli ; le salut est l’entrée dans le nirvana, ce qui ne veut pas dire néant Nichts
néant
nada
nothing
VOIRE vide
mais seulement négation de l’être Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
perceptible et représentable, royaume de paix paix
paz
peace
et d’illumination, bien qu’il y ait hésitation, non seulement dans les interprétations philosophiques modernes, mais encore dans celles de l’Inde, entre une immortalité individuelle sans désirs égoïstes dans une existence totalement différente, et un néant effectif. Bouddha lui-même ne décide pas si celui qui est entré dans le nirvana parfait s’élève à une béatitude sans désirs et sans conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
personnelle ou s’il continue d’exister comme individu (Keyserling voit dans cette réserve un symptôme de lassitude et de vieillesse de la civilisation). Confucius ne répond pas davantage. Son conseil d’agir action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
toujours comme s’il y avait des êtres supraterrestres témoins de notre conduite, mais sans savoir episteme
saber
savoir
ciência
science
ciencia
s’il en existe, rappelle Kant posant notre ignorance ignorance
ignorância
ignorancia
comme nécessaire à l’accomplissement inconditionnel du devoir. Le judaïsme change la croyance à l’immortalité (beaucoup voient en cela une influence perse) en croyance à la résurrection du corps.

La doctrine du Christ est que les hommes vivent dans l’assurance de la vie éternelle. La résurrection du Christ est le sommet de la révélation Révélation
révélation
revelação
revelation
revelación
apocalypsis
apocalipse
divine, et devient le point Le point En géométrie, un point est le plus petit élément constitutif de l’espace géométrique, c’est-à-dire un lieu au sein duquel on ne peut distinguer aucun autre lieu que lui-même. de départ de l’annonce de la Bonne Nouvelle. La vie terrestre est le temps Zeit
le temps
o tempo
the time
el tiempo
chronos
de l’épreuve et du choix ; l’histoire de l’humanité est une histoire du salut ; la vie de l’homme et celle de l’humanité sont des préparations au royaume de Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
, des luttes contre la tentation de se révolter contre Dieu, de se faire dieu soi-même et de sombrer dans la finitude Endlichkeit 
finitude
finitude
finitud
finite
limit
limite
et la temporalité terrestres. Création Création
Criação
criação
creation
creación
, chute chute
queda
decadência
caída
fall
, rédemption, telles sont les trois trinité
trois
triade
ternaire
trindade
três
tríade
ternário
trinity
three
triad
thèses fondamentales de la religion chrétienne, religion historique où la transcendance fait irruption dans le monde de notre expérience expérience
aisthesis
perception
aísthesis
sensation
experiência
sensação
percepção
impressão
impression
impresión
percepción
sensación
et se recoupe avec lui, et ces trois thèses convergent dans la doctrine d’un au-delà où s’accomplit la justice. Les représentations du ciel ciel
cieux
céu
céus
heaven
heavens
cielo
cielos
et de l’enfer enfer
inferno
hell
sont des symboles symbolon
symbolisme
symboles
symbole
simbolismo
símbolo
símbolos
symbol
symbolism
symbols
, et sont souvent aussi, plus ou moins, comprises en ce sens. A la fin Ende
la fin
o final
o fim
el fin
finalité
finalidade
finalidad
the end
the goal
purpose
propósito
telos
télos
meta
du temps se placent la résurrection pour la vie éternelle sous une apparence transfigurée, et la vision de Dieu pour les hommes de bonne volonté, et, pour ceux qui se sont séparés de lui, cette séparation vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
singularidade
individuation
séparation
et le tourment qu’elle entraîne. Mais entre la mort personnelle et la résurrection, domaine entièrement nouveau de communauté en Dieu, il y a pour les trépassés imparfaits le temps de la purification purification
purificação
purificación
katharsis
. L’Islam a hérité de cette croyance chrétienne à l’au-delà sous la forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
que lui a imprimée Mahomet.

Ainsi les religions unissent la croyance à une survie et celle d’une séparation des esprits selon leur mérite moral. Au moyen âge la conception de l’immortalité a trouvé sa forme classique dans la Divine Comédie de Dante. La dogmatique théologique a conscience du caractère symbolique et mystérieux de toutes les descriptions verbales. Il n’y a de discussion dans l’Église et entre les confessions que sur deux problèmes : 1° celui de la distinction entre péché grave, « mortel », conduisant à la séparation définitive d’avec Dieu, et péché véniel, dont même après la mort l’âme peut être purifiée par le repentir et la grâce, et aussi par l’intercession en sa faveur (Luther a élevé sa protestation contre cette idée des indulgences ou du moins contre son expression imparfaite) ; et, 2°, le problème du temps qui sépare la mort de la résurrection : est-il un sommeil de l’âme, comme Luther le conçoit parfois, ou une période de vie incorporelle mais personnelle ?

En philosophie, Platon est le grand théoricien de l’immortalité. Il formule ses preuves dans le Phédon, et elles culminent dans la preuve existentielle de la mort de Socrate. Le corps est pour l’âme une prison, mais par l’anamnèse l’âme participe encore aux idées à la lumière Licht
lumière
luz
light
phos
desquelles elle vivra après la mort. L’être véritable a toujours été et sera toujours ; la vision des idées intemporelles qui jaillit parfois est une garantie de l’éternité de l’être de l’âme.

Dans la doctrine d’Aristote, seul l’esprit esprit
pneuma
espírito
spirit
mente
mind
, le nous, que l’homme reçoit de l’extérieur, entre en ligne de compte pour la postexistence. Chez Plotin, l’âme retourne à la mort à son origine divine. L’épicurisme nous fait renoncer à l’espoir en nous donnant cette illusoire consolation : jusqu’à ce que la mort vienne, je vis ; et quand elle est venue je ne suis plus. Divers partisans de l’absence d’un au-delà usent de diverses variantes pour chercher à nous ôter l’angoisse Angst 
angoisse
angústia
anxiety
angustia
angstbereit
prêt à l’angoisse
ängsten
s’angoisser
angustiar-se
 ; mais même si marcher, partir, mourir n’« étaient » pas, ce sophisme tomberait à côté de la question. Il est grotesque de la part de Pline (23-79 ; Hist. Nat.) de ramener à la vanité vanité
vaine gloire
cénodoxie
kenodoxía
La cénodoxie couramment dénommée vaine gloire ou vanité, est une passion particulièrement importante et source de nombreuses maladies de l’âme. (Jean-Claude Larchet, Thérapeutique des maladies spirituelles)
humaine la croyance à l’immortalité « comme si la vie de l’homme était différente de celle des autres animaux ». Différente, elle l’est au moins par la conscience de la mort, et la conscience du fait que le sens de la vie humaine reste incomplet si elle s’achève avec la mort. L’aspiration à la survie n’est pas « puérile » et « prétentieuse » ; elle est besoin de voir durer ce qui est digne de durer.

Passons sur les conceptions de la gnose et de la patristique, trop longues à exposer. La scolastique reprend les arguments de Platon avec l’ontologie d’Aristote : la Révélation nous garantit l’immortalité personnelle ; le rôle de la philosophie est seulement d’éclairer cette foi
foi
faith
pistis
par le raisonnement lui-même. L’âme humaine (c’est là l’idée principale surtout chez Thomas d’Aquin) ne peut, ayant la faculté de penser, qu’être incorporelle, immatérielle ; et de l’immatérialité ce théologien déduit la substantialité et l’indestructibilité de l’âme. L’aspiration naturelle de l’âme à exister toujours, ce besoin d’immortalité, forme aussi un argument psychologique. La philosophie des temps modernes se dégage, avec l’avènement des « lumières », de ses bases religieuses. On est surpris de voir la doctrine de la métempsychose reprise comme la plus conforme à la raison dianoia
la raison
raison discursive
reason
razão
razón
, par exemple dans « Education éducation
educação
education
educación
paideia
du genre humain » de Lessing. On la rencontre aussi dans quelques passages de Goethe, mais chez lui il faut se rappeler la diversité de son expérience religieuse. La même doctrine trouve accueil aussi chez Hume, et plus tard chez Schopenhauer, et aujourd’hui dans la théosophie Théosophie L’exigence totale de la Doctrine sacrée - de la "théosophie" au sens propre du mot - résulte du fait que l’intelligence spécifiquement humaine est par définition capable d’objectivité et de transcendance et implique ipso facto cette même capacité pour la volonté et pour l’âme sensible ; d’où la liberté de notre volonté et l’instinct moral de notre âme. [Frithjof Schuon] et l’anthroposophie.

Kant a pris position à l’égard du problème de l’immortalité au moins trois fois dans ses ouvrages : en 1766, dans les « Rêves d’un visionnaire », en 1781 dans la « Critique de la raison pure » et en 1788 dans la « Critique de la raison pratique ». Très impressionné visiblement par ce qu’il apprenait de la clairvoyance et des visions de Swedenborg, il avait examiné en détail les Arcana cœlestia de ce dernier. Dans une lettre dont la date est discutée, il avait reconnu dans les faits des phénomènes inexplicables mais très importants. Mais la doctrine secrète de Swedenborg lui paraissait fantaisiste, et, dans les « Rêves d’un visionnaire », il l’écarta ironiquement.

Des amis « indiscrets » l’avaient, semble-t-il, pressé de prendre position, et il saisissait l’occasion de se détacher d’une métaphysique spéculative tout en disant peut-être à celle-ci une dernière fois ce que sa propre « fantaisie » lui présentait comme possible. Ce qu’il a dit est en réalité Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
plus important que ne s’en rendent compte d’ordinaire ceux qui se laissent hypnotiser par sa critique satirique de Swedenborg, et méconnaissent la double portée de cet écrit. Dans la « Critique de la raison pure », il tire systématiquement les conséquences théoriques ; il repousse comme sophismes et paralogismes les preuves de la psychologie rationnelle tirées de la simplicité, de la non-composition et de l’immatérialité de l’âme. Dans la « Critique de la raison pratique », il formule de la manière devenue classique le refus de la croyance à l’immortalité au cas où celle-ci est posée comme condition préliminaire de l’action morale, mais il l’accepte, avec la liberté Freiheit
liberté
liberdade
freedom
liberdad
eleutheria
et l’existence de Dieu, comme postulat, pour que la vie humaine ait un sens plein et parfait et pour que la justice existe, ce qui est au fond l’argument psychologique de Thomas d’Aquin. La raison de son refus des preuves théoriques, de l’« impossibilité » de se tourmenter avec cette question, est déjà donnée dans les Rêves : souligner l’importance de la conviction d’une existence après la mort n’est qu’un prétexte pour la vanité de la science science
epistêmê
episteme
sciences
ciência
ciências
ciencia
ciencias
 : « N’est-il donc bon d’être vertueux que parce qu’il y a un autre monde ?... Peut-on appeler vertueux celui qui s’adonnerait volontiers à ses vices vice
vices
kakíai
Le vice désigne d’une manière générale et non morale ce qui est défectueux, le défaut. En morale, c’est un penchant devenu habitude que la morale religieuse ou sociale réprouve (en matière sexuelle mais pas seulement), ou un défaut excessif. Wikipédia
préférés s’il n’était effrayé d’un châtiment à venir ? » C’est donc l’absence de preuve scientifique qui permet, d’après Kant, l’acte acte
puissance
energeia
dynamis
véritablement moral. Avoir pour but une récompense dans l’au-delà lui ôterait sa valeur morale. Mais, prisonnier de son système et de son temps, Kant méconnaît l’impossibilité d’éluder la question du sens de l’existence humaine, qui commande celle de la survie, et dont nous dirons encore l’importance pour l’éthique même ; et il méconnaît l’influence de la contre-attaque du matérialisme et du pur empirisme, où la philosophie rejettera la question qu’il a posée : « Que pouvons-nous espérer ? » comme la simple expression d’un pieux désir. Pour lui l’immortalité est un postulat, mais il est convaincu aussi de ceci : « Il n’y a jamais eu d’âme droite droite
direita
right
qui pût souffrir l’idée qu’avec la mort tout fût fini et qui n’élevât sa noble pensée à l’espoir d’un avenir ». Mais cela exige qu’on justifie cette conviction contre les influences qui prétendent ia montrer impossible et impensable.

L’idéalisme allemand, en face de ce problème, se retrouve aux confins de la mystique mysticisme
misticismo
mysticism
μυστικός
mystikos
místico
místicos
mystic
mystique
. Nous consacrerons un appendice à examiner la position de Schopenhauer. La transition entre Hegel et le matérialisme est représentée par Feuerbach, qui rejette d’abord la croyance en Dieu comme un rêve sonho
rêve
dream
Morphée
de l’enfance de l’humanité, et de même, dans ses « Pensées sur la mort et l’immortalité », la survie personnelle comme l’expression du désir d’un égoïsme sublimé. Le matérialisme implique la négation de l’immortalité : si l’on ne veut d’autre réalité que la matière matière
matéria
matter
hyle
material
matériel
materialidade
matérialité
materiality
materialidad
, si la vie même en est issue selon les lois physicochimiques sans autonomie propre, si la conscience n’est — chose absolument incompréhensible — qu’épiphénomène de processus matériels assez complexes, alors il n’est plus question d’immortalité personnelle, même si l’on penche vers un certain hylozoïsme. La survie n’aura, au siècle dernier, en dehors de la philosophie vraiment croyante et chrétienne, qu’un seul grand défenseur : Gustave Théodore Fechner. Dans « Opuscule sur la vie après la mort » et « Zendavesta, ou : des choses du ciel et de l’au-delà du point de vue de la philosophie naturelle » on trouve peut-être, sur ce problème, les dernières considérations originales qui soient fines et profondes. Bientôt après éclate le cri de Zarathoustra : « Restez fidèles à la terre ! » C’est plus un cri de désespoir qu’une consolation, et c’est une tentative désespérée de surmonter le nihilisme de l’absurdité. Et malgré tout Zarathoustra-Nietzsche ne veut pas non plus être privé de l’immortalité. Elle apparaît, pour rester ici-bas, sous la forme de l’éternel retour : par la répétition de l’éternel identique, notre vie même se répète indéfiniment. C’est là à la fois une idée scientifiquement insoutenable et une bien faible et insuffisante consolation pour les victimes de la souffrance souffrance
sofrimento
suffering
sofrimiento
imméritée et de l’injustice terrestre. Même le sens qu’on aimerait en tirer : « Dirige ta vie de manière que tu puisses à chaque instant souhaiter avoir à la recommencer », est impossible dans un monde d’absolu Absolu
Absoluto
Absolute
Absoluteness
déterminisme et d’éternelle répétition. Et cependant Nietzsche voit dans son enseignement le « tournant de l’histoire » !

Jetons encore un regard sur l’époque actuelle. On peut dire, surtout pour l’Allemagne, que la pensée de la mort y prédomine, pensée qui fut le dernier sujet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
poétique de Rilke et de Hölderlin et aussi le centre centre
centro
center
d’intérêt de la philosophie existentielle qui leur fait suite. La langue de Heidegger est artificielle ; les mots chez lui n’ont pas leur signification habituelle, mais une autre qui reste obscure et hésitante. Mais même si l’angoisse pour lui n’est pas le sentiment que nous appelons ainsi, mais une angoisse « existentielle », une révélation de notre « abandon » dans le « néant » (mot qui à son tour n’est donc pas à prendre pour une simple négation), cette « situation fondamentale » d’angoisse est tout de même bien, en fin de compte, une angoisse devant la mort. L’homme est le seul être qui soit conscient de sa finitude et de sa temporalité, et donc de l’inéluctabilité de la rencontre de la mort. Chez celui que la mort ne menace pas immédiatement, cette angoisse est comme la peur du vertige qui nous prend quand nous nous imaginons déjà au bord d’un précipice vers lequel nous marchons. Il n’y a, contre cette angoisse existentielle, aucun remède et aucune consolation ; tout ce que nous pouvons espérer est d’échapper aux affres et aux souffrances immédiates de la mort. Nous ne sommes en réalité que des « morts en permission », et il n’y a d’autre parti qu’une héroïque résignation ou la fuite dans l’étourdissement de la vie avec refoulement de la pensée de la fin : stoïcisme ou épicurisme modernes. Mais la vie n’atteint par là ni achèvement ni justice. Plus il faudrait qu’une chose ne puisse se perdre, plus il est absurde qu’on soit obligé de perdre ce qui n’a de sens qu’en étant impérissable. Telle est pourtant la situation du nihilisme moderne.

Un bref examen des diverses positions à l’égard du problème de l’immortalité les montre dépendantes de deux tendances affectives profondes : d’un côté l’aspiration à survivre, à revoir ceux qui furent chers, à contempler la vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
et l’accomplissement de la justice : mobile initial et positif, rejeté comme projection d’un désir par l’autre tendance ; mais, dans celle-ci même, présence Anwesenheit
présence
parousia
presença
presence
parusía
d’un mobile affectif profond : angoisse de l’indéterminé apeiron
indéterminé
indeterminado
ilimitado
illimité
undetermined
unlimited
, ou angoisse de dévaloriser et de perdre cette vie si elle ne nous épuise pas et si nous ne l’épuisons pas : attitude jugée plus héroïque.

Il y a pourtant entre ces deux extrêmes le grand nombre de ceux qui partagent l’aspiration, mais, pour des motifs de scepticisme théorique, ne croient pas devoir l’approuver.


Voir en ligne : Heidegger et ses références