Philosophia Perennis

Accueil > Philosophia > Allard l’Olivier : L’Illumination du Coeur — L’EXPECTATIVE

Allard l’Olivier : L’Illumination du Coeur — L’EXPECTATIVE

André Allard l’Olivier

samedi 19 septembre 2009

  Sommaire  

 I

Tout ce que je perçois, ou imagine, ou pense, n’est pas ce que je suis radicalement en tant que sujet pur. Je ne suis pas ces objets que je perçois ; je ne suis pas les images qui s’offrent à mon esprit ; je ne suis même pas les notions que je pense, ni les discours que je tiens. Lorsque « je » me pense, « je » pense ce que je suis (je pense moi) : je ne suis même pas ce que ma pensée dit que je suis (à savoir, tel moi). Comme subjectivité pure, je suis proférant « je » et ce n’est qu’ensuite que je suis percevant, imaginant et cogitant, car chacun de ces actes — percevoir, imaginer, cogiter — appelle un « quelque chose » — le perçu, l’imaginé, le cogité — qui est « objet » par rapport au « je » profond que je suis, c’est-à-dire par rapport au principe radical de ma subjectivité, lequel, sujet qui perçoit (quelque chose), imagine (quelque chose) ou cogite (quelque chose) est lui-même par-delà — ou en deçà — de tous les « quelques choses » perçus, imaginés ou cogites et, en conséquence, rigoureusement inobjectivable.

Ce principe radical est acte d’être. Non pas une pensée, à savoir la pensée de mon exister, mais bien plutôt mon exister même par quoi il se fait que je pense, imagine et perçois. Non point cogito ergo sum, mais sum ergo cogito. Le principe radical de ma subjectivité est le proférateur du sum ; il n’est pas moi, mais « je », ce par quoi j’existe pensant, imaginant et percevant. Il est semblable à une lumineuse poussée existentielle qui me pose percevant et pensant ; il est exister. Voilà la constatation originelle.

La constatation originelle est encore que j’existe en tant que pensant, imaginant et percevant, mais que la réalité existentielle des choses sensibles ne se donne pas à moi avec la même évidence. Je perçois des choses sensibles qui prétendent exister, et j’enregistre qu’elles le prétendent, mais je ne « réalise » pas qu’elles existent comme j’existe en vertu du principe radical de ma subjectivité. Peut-être ne sont-elles que des images qui prétendent exister ; et lorsque, me ramassant sur moi-même, j’opère la constatation originelle avec une force particulièrement intense, tout se passe, en effet, comme si j’existais rêvant que je perçois des choses sensibles [1]. Mais même alors je demeure pensant, imaginant et percevant : seulement, ce que je perçois, ce pommier, cette table et ce corps lui-même qui est le mien, n’a que l’apparence d’exister. Ainsi, sur une toile à deux dimensions, la perspective figure une profondeur inexistante.

J’ai, néanmoins, à tenir compte qu’il est évident que les choses sensibles paraissent exister, ce dont je me contente dans la vie de tous les jours. Et j’ai d’autant plus à en tenir compte que je ne me définis nullement « chose pensante » comme le faisait Descartes, pour qui se posait inexorablement le problème de la réalité du « monde extérieur » par rapport à sa pensée. La certitude que je suis posé existentiellement comme pensant et percevant par le principe radical de ma subjectivité, avec cette conséquence que ma pensée elle-même est objective par rapport à ce principe, cette certitude, dis-je, m’empêche de me maintenir sur la position cartésienne comme si celle-ci était le commencement absolu de tout vrai savoir.

 II

Chose, objet, être objectif, sont des termes rigoureusement synonymes qui désignent n’importe quoi à l’exception du proférant existentiel lui-même : aussi bien le nombre cent vingt-cinq, que j’inspecte (pour connaître, par exemple, qu’il est cubique), que la notion de nombre (ou n’importe quelle autre notion) ou, dans un ordre de choses entièrement différent, ce pommier, dans le jardin, dont, par la fenêtre, je vois et détaille la parure ou, encore, mes yeux par lesquels je vois ce pommier et que je touche du bout des doigts, ou ces doigts que je vois et au moyen desquels je touche mes yeux. Et toutes ces choses, en leur qualité d’objet, sont « visées » par le proférant-visant, puisque celui-ci est le sujet pur.

Les choses que je vise sont ou bien sensibles, ce qui veut dire que la visée qui les saisit est opérée hic et nunc par le moyen des sens, ou, au contraire, non sensibles. Ces dernières sont des objets de pensée et elles sont de deux sortes, soit des intelligibles, soit des images [2]. Je reviendrai sur la distinction qu’il convient de faire entre un objet intelligible et un objet imaginaire ; je veux noter tout de suite que, visant les choses, quand elles surgissent et apparaissent, je les connais en tant qu’elles sont « là » et que, les connaissant comme « là », je les connais soit comme déjà connues à un degré au moins suffisant (je les reconnais), soit comme devant être connues mieux que comme choses simplement « là », ce qui suppose que je vais m’appliquer à les mieux connaître. Or, c’est parce que toute chose est « là », y compris les choses qui constituent une partie ou un aspect de l’être-total-que-je-suis (corporel, pensant, agissant, voulant, ne voulant pas, désirant ou éprouvant de l’aversion, etc.) que j’en viens à soupçonner, à la racine de cet être que je suis, un principe supérieur, « devant » quoi les choses connues comme je l’ai dit se tiennent, et qui me spécifie sujet radical pur. D’autre part, si une chose connue par ce proférant-visant qui me spécifie sujet radical pur est connue comme devant être mieux connue, cette connaissance seconde, à n’en pas douter, n’est pas l’affaire de ce principe qui n’est qu’un œil — ou un faisceau de lumière projeté sur les choses ; elle est celle de la pensée mentale, par laquelle l’être-que-je-suis est en outre pensant, imaginant, voulant, etc., pensée qui n’est un dynamisme que parce qu’elle est liée au principe radical qui la vise et l’anime. Autre donc est le mental, organe et siège de la pensée raisonnable, et autre le principe radical de ma subjectivité, encore appelé « proférant-visant » (parce qu’il profère le sum et vise tout ce qui n’est pas lui). Mais si le principe radical vise le mental et les objets intelligibles situés au plan du mental, il n’en est pas moins certain qu’il a partie liée avec le mental. Ils sont unis comme sont unies la main qui tient la plume et la plume qui trace les mots. Intelligence : tel est le nom qui convient à cette union. Et le principe radical, dans la mesure où il est uni au mental, est appelé esprit (nous). On comprend que l’examen des objets de pensée, en tant que visés par le principe radical, soit rendu malaisé par ce double aspect de ce principe qui, d’une part, vise, voit et connaît, à la manière d’un œil, tous les objets qui lui sont ob-jectés, et qui, d’autre part, est uni étroitement au mental qu’il active et dont il est, en quelque sorte, la racine, si bien que tout acte de connaissance noétique est l’affaire commune de ces deux constitutifs de l’intelligence.

En tant que je suis ce corps — ces mains, ces bras, ce tronc, ces yeux — je suis chose sensible parmi les choses sensibles de ce monde ; et en tant que je suis pensée, je pense et, notamment, ces choses sensibles ; mais en tant que je suis ce proférant qui dit « je » et qui vise tout ce qui s’offre à lui, je ne suis ni ce corps, ni cette pensée, mais seulement une réalité purement et radicalement subjective. Tout être « là devant » le sujet radical et pur est chose, et toute pensée, dans la mesure où elle est objectivement « là devant » le sujet radical et pur qui la vise, est chose elle-même (bien que le dynamisme de la pensée implique une étroite association de la radicalité subjective et des objets noétiques ob-posés à celle-ci).

 III

En dehors (ou au-delà) de tous les aspects objectifs que l’« être-que-je-suis » comporte à l’égard de son noyau proférant et visant, il y a donc précisément ce principe qui profère et qui vise, qui me spécifie sujet pur et qui, par conséquent, est lui-même pure subjectivité et, en tant que tel, absolument non objectivable ; car s’il était objectivable, il serait objectivement visable par ce qui, en Fêtre-que-je-suis, opère les visées. Le principe radical, qui est le viseur, ne peut jamais, pour cette raison même, être visé. Il est l’œil qui voit toutes choses mais qui ne peut se voir lui-même [3]. Ou bien donc il faut nier toute subjectivité et considérer que, dans les visées, n’interviennent que des objets sans sujet visant, ou poser fermement, dans l’être humain complet, un principe de subjectivité pure, proférateur du « je » et absolument inobjectivable lui-même — bien que, dans les discours mentaux que vise le proférant, il soit question de ce dernier comme de « cela » qui, visant tout, ne peut être lui-même visé. Je pose donc, de cette manière, le proférant-visant, et je le pose en relation avec tel ou tel objet (voire avec la notion que j’ai de lui et dont j’use dans mon discours), comprenant que c’est par cette pure et existentielle subjectivité que j’existe autrement qu’une chose ; et que si, néanmoins, à un autre point de vue, je suis chose — chose visante, agissante et pensante dans le monde des choses sensibles — ce n’est point en tant que je suis cette pure subjectivité seulement, mais en tant que je suis, en outre, « corporel », « doué de mémoire, ou d’intelligence ou d’imagination », « agissant », « voulant ou ne voulant pas », « animé par le désir ou par l’aversion », et ainsi de suite, aussi longtemps que se présenteront à ma pure subjectivité visante des déterminations attribuables à l’être-que-je-suis — dont cette pure subjectivité est le noyau radical.

 IV

Le principe radical de ma subjectivité, rigoureusement inobjectivable, me définit tout à la fois existant, proférant et visant. Il est, en outre, ce en l’absence de quoi je serais incapable de connaissance achevée bien que ce principe ne soit pas lui-même ce qui achève toute connaissance. Il serait, en effet, plus qu’aventureux de soutenir que tout acte de connaissance accomplie est le fait de ce principe. Pour connaître, il faut viser, et la visée est déjà à un certain degré acte de connaissance ; mais il ne suffit pas de viser pour connaître d’une manière achevée si, par connaissance achevée d’une chose, on entend l’identification de cette chose, c’est-à-dire renonciation de ce qu’elle est en elle-même et par rapport aux autres choses. Le principe subjectif radical est la condition de toute connaissance et, en ce sens, ce principe est connaissant radical, mais cette connaissance nécessaire n’est pas suffisante pour qu’il y ait connaissance achevée. Il faut encore qu’intervienne le mental qui est la pensée avec ses objets propres, visée par le principe radical et dont les opérations accomplissent noétiquement la connaissance [4].

Ce qu’il est permis de dire, en revanche, c’est que l’objet visé, quel qu’il soit, par là même qu’il est visé, est toujours radicalement connu, bien qu’il ne le soit pas nécessairement d’une manière achevée. Dès lors que l’objet est « là devant » le proférant-visant, il est immédiatement connu soit comme effectivement connu en raison d’opérations mentales antérieures, soit comme devant être connu par inspection de ce qu’il est et par réflexion. Il n’y a d’objet que visé ; inversement, toute visée aboutit à un objet. Il n’y a donc jamais rien d’absolument inconnu au sein d’une visée, car comme il n’y a rien de tout ce dont il peut être question qui ne soit visé, et comme toute visée est un rapport qui lie un objet au principe subjectif qui le vise (et, inversement, lie ce principe qui vise à l’objet visé), tout objet visé est ipso facto déjà de quelque façon connu : connu comme déjà connu et il est alors reconnu, ou connu comme à connaître. C’est en ce sens, mais en ce sens seulement, qu’il est permis de dire que le sujet radical est à l’objet visé comme le connaissant est au connu.

 V

Cette relation qui unit le sujet pur ou radical à l’objet, on peut, à la suite de Husserl, l’appeler intention. L’intention est être elle-même, l’être intentionnel, et l’être de l’objet, comme celui du sujet, ne sont que les « moments » de l’intentionnalité. Il y a donc, selon Husserl, un sujet dans toute visée intentionnelle, et ce sujet, bien entendu, ne saurait être le vieux sujet psychologique à l’intérieur duquel certains seraient tentés de loger l’intentionnalité (comme certains idéalistes, jadis, logeaient l’objet connu). Et, de fait, il n’y a pas une « intériorité psychologique » à opposer à F« extériorité » du monde sensible. « L’in-tentionnalité ne peut être conçue sur le modèle d’une donnée interne ou externe, car elle constitue la dimension primordiale à l’intérieur de laquelle se séparent l’extérieur et l’intérieur. L’in-tentionnalité étant le rapport sujet-objet, ne se laisse attribuer à aucun des deux termes du rapport [5]. »

Il faut entendre par là que la radicalité subjective d’un sujet connaissant vise non seulement les objets sensibles qui environnent le corps de ce sujet, mais ce corps lui-même, et les parties de ce corps distinguées les unes des autres, et, en outre, toute image ou tout objet intelligible mentalement « là devant » cette radicalité. S’il y a lieu de parler d’une « ligne de partage » entre le sujet et ce qui n’est pas lui, cette ligne doit être conçue comme isolant, non pas un certain sujet psychologique d’un certain monde objectif, mais le sujet radical, le sujet au sens strict, pur proférant-visant, de ce que ce sujet n’est pas. Or, ce sujet, au sens strict, est le foyer qui existencifie le sujet pensant et percevant, car c’est lui, ce noyau radical, qui profère le sutn. La radicalité subjective est aussi radicalité existentielle. On aurait souhaité qu’Husserl dirigeât de ce côté ses pénétrantes recherches. Mais, dans la mesure où il a prescrit la « mise entre parenthèses » de toute existence et refusé, conséquemment, d’examiner aussi bien la question de l’existence du pôle subjectif de la relation intentionnelle que celle de l’existence du pôle objectif, quel qu’il soit, qui ne manque jamais à une telle relation, Husserl, semble-t-il, s’est fermé la voie qui conduit au décèlement du principe radical subjectif, lequel, cependant, une fois décelé à l’occasion de la prise de conscience qui résulte du retournement vers soi opéré par l’ignorant sagace, ne peut pas ne pas être posé comme cela qui ne peut être objectivement visé, mais qui, cependant, vise tout et est ce par quoi le sujet pensant et percevant existe.

Husserl enseigne la « mise entre parenthèses » de toute existence, tant celle du pôle subjectif que celle du pôle objectif de la relation intentionnelle. Heidegger, quant à lui, repousse une fois pour toutes l’opposition sujet-objet. Et, en ce qui concerne l’existence, ne voulant considérer que des « étants », il s’y prend de telle manière que ses premiers traducteurs français ont eu toutes les peines du monde à opérer une transposition correcte de son vocabulaire : les choses sensibles sont des « étants », le Dasein seul ek-siste ; mais on traduit aussi en disant que les choses sensibles existent et sont des existants. Il s’est produit, en cette matière, une grande et regrettable confusion. Il est urgent de réintroduire la notion d’exister en la distinguant de la notion d’être. Il n’est rien dont il soit question qui ne soit ; donc tout « est » ; mais tout étant n’existe pas par là même. Exister, c’est être en acte. Or, il est certain que j’existe par la vertu du principe radical de ma subjectivité ; mais je ne sais pas si l’exister que je décèle et dont je suis doué en tant qu’être pensant englobe la totalité de l’être-que-je-suis. En particulier, je ne sais pas si j’existe corps et âme, si mon corps existe par là même que j’existe comme pensant. De ce fait, je ne sais pas avec certitude si les choses sensibles en lesquelles je me trouve corporellement inviscéré existent comme, proférant le sum, j’existe.

 VI

J’existe, des choses sont. En particulier, des choses sensibles sont, constitutives d’un monde en ce sens que chacune d’elles est inscrite dans un milieu spatio-temporel qui la contient et qu’elle implique par sa présence. Et tandis que j’existe en raison de ma radicalité subjective, je suis chose sensible parmi d’autres choses sensibles en raison de ma condition corporelle. Il est certain que j’existe (et même que j’existe pensant, en raison d’une certaine unité de mon esprit et de mon mental) ; mais il ne l’est pas, bien que je perçoive des choses sensibles, que j’existe corporellement, encore que j’en aie le sentiment extrêmement vif. Que dirai-je alors des choses sensibles parmi lesquelles je me trouve, de par mon corps ? Qu’elles existent ? Comme dirait Husserl, leur évidence n’est pas apodictique. Assurément, il paraît bien qu’elles existent et, du fait de leur existence, j’ai ce même vif sentiment que de celui de mon existence corporelle ; mais cela n’est pas absolument certain. (Je me garderai bien, d’ailleurs, d’affirmer qu’elles n’existent pas.) N’ayant, de l’existence, qu’une expérience certaine, à savoir celle de mon activité subjective, issant de ma radicalité et rejaillissant sur mon mental pensant, je ne saurais tenir pour une certitude inébranlable que les choses sensibles existent. Quoi ! Cet arbre, cette pierre disposeraient, comme moi, d’une radicalité subjective qui ferait qu’elles existent comme j’existe ! Certes, je le répète, je ne puis disconvenir qu’elles paraissent exister ; mais c’est tout, et ce n’est pas assez pour qu’à leur égard, et

sur ce point, je puisse conclure. Pour autant donc que les choses sensibles, s’il est évident qu’elles élèvent, selon l’expression de Husserl, une « prétention à l’existence » [6], ne sont néanmoins pas évidemment existantes, leur réalité existentielle est sujette à caution. Peut-être ne sont-elles qu’illusoirement douées d’existence [7].

Mais, pourtant, si j’existe, et si je suis « au monde », en relations incessantes avec les choses sensibles du monde, ne faut-il pas que je conclue à l’existence réelle de ces choses ? Comment l’air que je respire, l’eau que je bois, le pain que je mange, les formes que je vois, les sons que j’entends ne seraient-ils pas réels si je suis réel ? Mon existence réelle n’implique-t-elle pas l’existence réelle du monde dans lequel je suis corpo-rellement inviscéré ? Je commettrais une méprise en l’affirmant. J’existe, sans doute, par la vertu existencijicatrice de mon principe radical ; toute la question, cependant, est de déterminer avec exactitude ce qui de l’être-que-je-suis existe et, en quelque sorte, l’ampleur du « rayon existencificateur » qui me pose. Comme être pensant, j’existe à coup sûr. Mais comme être corporel ? Si j’établis clairement que mon corps, en tant que chose sensible, au sein du monde sensible et distincte de ma radica-lité subjective, existe, alors, à n’en point douter, sera établi aussi que toutes les choses de ce monde sensible existent comme j’existe en vertu de ma radicalité. Mais si l’existence de mon corps est problématique, s’il n’est pas évident que j’existe « corps et âme » ; si j’en arrive, au contraire, à cette conviction que mon corps n’est qu’une sorte d’objet que « je » traîne partout, que « je » manœuvre illusoirement, l’existence réelle des choses sensibles sera, de ce fait, elle-même illusoire, encore que, selon les apparences, l’être total que je suis existe « corps et âme », corporellement inscrit dans un monde de choses corporelles existantes.

 VII

Mais s’il est problématique que les choses sensibles existent, il est certain qu’elles sont, et cette certitude est inscrite au sein d’une certitude beaucoup plus vaste sur laquelle je dois insister malgré que son énoncé ait l’apparence d’un lieu commun des plus vulgaires, ou plutôt à cause de cette apparence même : toute chose, quelle qu’elle soit, objectivement « là devant » le proférant radical que je suis, est ; en outre, et cette seconde partie de l’énoncé concerne plus particulièrement les choses sensibles, toute chose, étant, est ce qu’elle est — et pas autre chose ; et l’on donne le nom d’essence à ce qu’une chose sensible est. Toutes sont, mais l’une est ceci, l’autre cela. L’intuition de l’être porte donc sur deux éléments. En premier lieu, les choses sont, perçues ou pensées, et elles sont toutes semblables entre elles par cela que toutes sont, que toutes relèvent de l’Etre. De la sorte, Il n’y a rien — dont il soit question ou dont il puisse être question, si fugitive ou si allusive que puisse être la mise en question — qui — par là même — ne soit ; et, en ce sens, mais en ce sens seulement, toute chose est un « étant », toute chose participe à l’Etre. L’Etre enveloppe tout dans son extension universelle et le principe radical lui-même [8] ; il est plus qu’une évidence, il est Yultima ratio de toutes les évidences : ce plus petit commun dénominateur des choses est la banalité même et c’est pourquoi il est, par excellence, le grand méconnu.

Ainsi, avant d’être un « ceci » — homme, cheval, pommier, couleur, son, image, nombre, notion — toute chose est un être . sans être l’Etre, et le terme « être » suffit à les désigner toutes, sans d’ailleurs révéler quoi que ce soit d’aucune d’elles, et cela est une première évidence ; mais, en second lieu, si toutes les choses « sont » devant le proférant qui les vise, toutes ne « sont » pas de la même manière (et, pour commencer, les unes sont sensibles et les autres ne le sont pas). C’est pourquoi, si toute chose « est » et, de ce point de vue, est semblable à toutes les autres [9], toute chose se distingue de l’ensemble des autres choses et tout à la fois de chacune d’entre elles, par ce qu’elle est [10].


[1Cf. Husserl : « Il est clair que l’expérience sensible universelle, dans l’évidence de laquelle le monde nous est perpétuellement donné, ne saurait être considérée sans plus comme apodictique, c’est-à-dire comme excluant de façon absolue la possibilité de douter de l’existence du monde, c’est-à-dire la possibilité de sa non-existence. » (Méditations cartésiennes, I. 7.)

[2Le classement de tous les êtres objectifs est assuré par une double dichotomie. Tout d’abord, l’objet est soit sensible, soit de pensée. Ensuite, l’objet de pensée est soit imaginaire, soit intelligible. L’objet sensible est celui qui, visé par ma radicalité subjective — et par le moyen de mes sens — se présente hic et nunc à l’être total que je suis comme un existant analogue à l’existant qu’en raison de ma radicalité subjective, je suis. C’est, par exemple, ce pommier couvert de fleurs, situé dans le jardin, et qui me paraît exister comme j’existe. Cela posé, l’objet de pensée se définit négativement : c’est l’être non sensible offert immédiatement à la vue interne qui me spécifie sujet pur. L’objet sensible paraît exister ; l’objet de pensée n’a même pas cette apparence d’existence, car il n’existe que de l’existence dont, être pensant, je suis doué : l’être de pensée est une détermination de ma pensée.

[3L’œil corporel voit tout, hormis lui-même, sauf s’il se voit dans un miroir, La notion de principe radical est le reflet du principe radical dans le miroir de l’objectivité. Je ne peux me viser directement en tant que principe visant, mais je vise ce principe que je suis dans la notion « vide » que j’en dégage. Le principe radical se voit dans un « autre » notionnel, mais lui-même ne se vise pas.

[4Noétique dérive d’une racine GNO qui connote les idées de connaître, de savoir, et qui est apparentée à la racine GEN (idée de naissance, d’origine, de génération, de production, de devenir : l’homme devient ce qu’il connaît). Le sanscrit jnâna (connaissance) est voisin du grec gnosis (latin co-gnoscere). En de nombreux dérivés grecs de GNO, le gamma est tombé. D’où noos (forme ionienne de nous), noein, etc. La noesis est, au niveau du mental (noikos), la pensée dite « simple et intuitive ». En fait, ce n’est pas la pensée, objet mental, qui intuitionne, mais le proférant-visant qui vise cette pensée. Le nous est le proférant-visant radical en tant que lié à la pensée noétique qui est raisonnable parce que visée et « activée » par ce proférant. Le vouç est donc l’esprit. — Pour Heidegger (Qu’appelle-t-on penser ? P.U.F., 1968, p. 258), vouç ne signifie pas originellement ce qui se dessinera plus tard comme « raison » ; « noos signifie le sentiment qui se sent porté à quelque chose et le prend à cœur » ; en outre, noein signifie aussi ce que nous entendons par « flairer » et « flair ». « La façon humaine de flairer, c’est pressentir. Et le pressentiment véritable, c’est la façon dont quelque chose d’essentiel nous arrive et ainsi se donne à notre attention pour que nous l’y gardions. »

[5E. Fink, L’Analyse intentionnelle et le problème de la pensée spéculative, dans Problèmes actuels de la Phénoménologie, Desclée de Brouwer, 1952, pp. 75 et suiv.

[6Seinsanspruch. Husserl, Méditations cartésiennes, I, 8.

[7S’il devait être irréfutablement établi que les choses sensibles ne sont pas réellement douées d’existence, elles seraient existentiellement illusoires (comme est essentiellement illusoire toute chose qui apparaît comme autre que ce qu’elle est réellement).

[8Si je pose que tout objet est un être et que tout être est un objet, je dois assurément conclure que le principe radical est un non-être : il n’est pas. Mais comme, à n’en point douter, ce principe m’existencifie, est la raison de mon existence en tant que sujet pensant, je dois rejeter cette conclusion et admettre que le principe radical de ma subjectivité est. Dès lors, l’être est infiniment plus que le « plus petit commun dénominateur des choses objectives visées » : non seulement il subsume tout ce qui est vu, mais encore ce qui voit ; à la fois objectif et subjectif, l’être est universel et se dit de tout.

[9Etant donné deux objets, si différents qu’ils soient, et si grande la « distance » logique qui sépare ce que chacun d’eux est pour sa part, ils ne sont jamais absolument étrangers. Quels qu’ils soient, l’un et l’autre sont, chacun à sa manière, et l’être, logiquement, les assume pareillement.

[10Etant donné deux objets, si semblables qu’on les suppose, et si petite la « distance » logique qui sépare ce que chacun d’eux est pour sa part, ils ne sont jamais absolument identiques. Par quelque trait, toujours chacun d’eux diffère de l’autre.