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Les Cahiers d’Hermès

Paul Arnold : VIGNY ET LA TRADITION SOCRATIQUE

Dir. Rolland de Renéville

jeudi 27 août 2009

Les Cahiers d’Hermès. Dir. Rolland de Renéville. La Colombe, 1947

Après avoir administré l’Extrême-onction à Alfred de Vigny mourant, l’abbé Vidal, vieil ami du poète, confia à ses proches : « Je crois que si un autre prêtre se présentait, il (Vigny) en serait fort surpris et probablement même ne l’admettrait point. » Lui-même, ajouta-t-il, n’avait obtenu du poète la dernière confession qu’en se servant d’un « prétexte » — un prétendu départ — « pour brusquer pour ainsi dire la chose ». Une telle confidence, plus encore que certaines réticences de la famille, laisse planer un doute sur la sincérité de cette conversion ou de cet exercice pieux. Et il n’est pas téméraire de penser que « cela n’implique pas une adhésion au dogme » [1].

Lorsque, grâce aux soins de MM. Fernand Gregh et Baldensperger, on révéla ce qui demeure du Journal intime du poète, les abondantes déclarations de principe et les méditations secrètes de Vigny ne laissèrent plus place au doute. Alfred de Vigny avait traversé une crise religieuse profonde et acquis très tôt des certitudes nouvelles, antichrétiennes, en dépit d’une tolérance complice, au reste moins spirituelle que politique et opportuniste. Du même coup toute son œuvre poétique s’éclaira d’un jour nouveau, son vocabulaire mystique changea de sens, le scepticisme railleur du Docteur Noir apparut comme l’expression à peine voilée du scepticisme de Vigny bien davantage que les élans juvéniles de Stello ou le désespoir de Chatterton.

Et, à la vérité, l’inquiétude religieuse, les affres du doute, les certitudes païennes ou gnostiques emplissent toute l’œuvre dès 1819, lorsque, au lendemain de La Dryade, de Symetha, du Bain d’une Dame romaine, vers empreints d’une subtile sensualité, Alfred de Vigny découvre le mal — La Femme adultère, Le Somnambule—et soudain le doute sur la Providence. En 1821, à vingt-quatre ans, il imagine La Prison, dialogue pathétique entre l’Homme au Masque de Fer, mourant dans sa prison, et un prêtre venu pour le confesser. Déjà l’homme lance à la face du ciel cette accusation qui orientera demain la pensée du poète :

Il est un Dieu ? J’ai pourtant bien souffert.

Déjà, le spectacle de la souffrance humaine, de la mort de l’innocent, du martyre du juste porte l’adolescent à douter du ciel. Et voici dès 1823 toute une métaphysique, tout un système, composite certes et s’accommodant des pires contradictions, mais par delà des influences trop diverses, original et mûri : Eloa.

Eloa ou la sœur des Anges, mystère en trois chants, paraphrasant à sa manière la Tentation de la Genèse, raconte, on s’en souvient, en son langage symbolique, comment naquit un ange d’une larme que sur Lazare mort versa Jésus, comment il reçut sa consécration au ciel par les Anges et Séraphins qui l’adoptent et par l’Esprit-Saint qui l’anime, comment il eut nom Eloa, comment il s’apitoie sur le sort de Lucifer, comment il descend vers la terre où le séduisent le charme de l’harmonie des sphères puis les paroles de Satan tentateur et consolateur des hommes. Attendri par le récit de la misère de Satan — et de la condition humaine — espérant secourir et consoler ce consolateur des humains, Eloa consent à s’unir à lui et tombe au pouvoir de celui qui cependant sera « plus triste que jamais ».

Vigny devait concevoir un dénouement à la tragédie de la chute, un terme aux misères de Satan et de l’homme, un retour d’Eloa à sa condition primitive et de Satan même. Voici, en effet, le plan d’un second poème qu’il consigna dans son Journal :

Chaque fois qu’il arrivait des damnés en enfer, Eloa pleurait. Un jour que ses larmes coulaient ainsi, l’ange maudit la regarde ; il n’a plus de bonheur à faire le mal. Elle le voit, lui parle, il pleure. Eloa sourit et élève son doigt vers le ciel, geste que l’on n’ose jamais faire dans les enfers.
— Qu’as-tu ? dit Satan. Qu’arrive-t-il ? Tu souris ?
— Entends-tu ? entends-tu le bruit des mondes qui éclatent et tombent en poussière ? Les temps sont finis. Tu es sauvé.
Elle le prend par la main, et les voûtes de l’enfer s’ouvrent pour les laisser passer... Ils voient en passant tous les mondes s’abîmer... Dieu avait tout jugé du regard quand ils arrivèrent. Les anges étaient assis. Une place était vacante parmi eux : c’était la première. Une voix ineffable prononça ces mots :
— Tu as été puni pendant le temps ; tu as assez souffert puisque tu fus l’ange du mal. Tu as aimé une fois ; entre dans mon éternité. Le mal n’existe plus.

Voilà donc l’accomplissement de ce vœu que le poète d’Eloa ose à peine formuler, à l’instant où le Tentateur lui-même, ému par le récit qu’il fait de ses malheurs et du souvenir de son état céleste, est au bord des larmes :

Ah ! si dans ce moment la Vierge eût pu l’entendre,
Si la céleste main qu’elle eût osé lui tendre
L’eût saisi, repentant, docile à remonter...
Qui sait ? Le mal peut-être eût cessé d’exister...

A certains égards, l’Ange Eloa symbolise l’âme humaine, Satan pour une part le monde de matière, la condition humaine, leur union l’incarnation de l’âme dans le corps, l’enfer sa captivité dans la chair, ce que les Grecs exprimaient par la formule soma-séma : corps-tombeau. Dès lors Eloa se présente à nous comme une étrange conciliation de la pensée chrétienne gnostique et agnostique et de la pensée antique. Satan, c’est l’orgueil de l’Archange châtié comme dans la Genèse : responsabilité de Satan et de l’homme ; irresponsabilité du ciel. Et parallèlement cruauté du ciel châtiant — en un dessein sur lequel le poète ne s’explique pas — Eloa pour sa pitié même : responsabilité au moins partielle du ciel pour la misère de la condition humaine : thème qui subsistera seul dans la suite de l’œuvre poétique d’Alfred de Vigny.

Seconde confusion : l’intercession de la Vierge, en d’autres termes la réversibilité de la faute et l’efficacité du repentir ou de l’amour désintéressé (dans le projet de dénouement), d’un côté, et de l’autre, la condamnation d’Eloa et de Satan pour avoir éprouvé un sentiment généreux, distinction entre la pitié humaine et la pitié céleste. Là aussi le thème chrétien cédera bientôt le pas au thème païen, dans la pensée de Vigny ; le Dieu-amour cédera au « Dieu jaloux » que déjà annonce cet avertissement qu’Eloa reçoit du Tentateur : « Prends garde au Dieu jaloux, ton maître. » Jéhovah — celui de Moïse (1822) aussi — contre le Dieu chrétien.

Troisième contradiction, mais celle-ci, semble-t-il, pleinement consciente et voulue, et fort significative : l’essence divine d’Eloa que relatent ces vers :

Et l’Esprit-Saint sur elle épanchant sa puissance,
Donna l’âme et la vie à sa divine essence.

Et, d’autre part, sa naissance d’une larme de Jésus, d’un côté, et de l’autre son union à l’homme dans le péché. Nous assistons à la fois à une tentative encore timide d’humanisation de Jésus — où l’on voit poindre le thème ultérieur de la négation de l’incarnation de Dieu — et de divinisation de l’âme humaine ; divinisation relative du reste, puisque Eloa ne sera jamais qu’une sœur des Anges, partant, ce semble, d’une essence à part. Cette divinisation un peu particulière de l’âme humaine est un autre thème qui, évidemment, sous l’influence platonicienne avouée plus tard par Vigny, préparera sa rupture avec le christianisme. Cette vision, fort émouvante au demeurant, d’un Jésus subissant non seulement la Passion, mais même la souillure de l’homme et attendant avec lui la rédemption, rapproche la pensée de Vigny de certains Evangiles gnostiques ! ou apocryphes d’inspiration hellénistique qui affectent la Vierge et le Christ du péché originel. Préfiguration du Christ-homme du Mont des Oliviers.

Car, songeons par contraste à la Fin de Satan de Victor Hugo, dont certains ont voulu rapprocher le dénouement projeté d’Eloa. Selon le poète de La Légende des Siècles, une plume de l’aile de l’Archange déchu se détache durant la chute et donnera naissance à l’Ange Liberté qui sauvera l’homme. Abstraction faite de toutes les faiblesses philosophiques du symbole, on s’aperçoit que Hugo n’abandonne pas l’idée chrétienne d’un Médiateur surhumain, ni celle de l’essence non-divine de l’âme.

Or, cette humanisation de Jésus que propose Vigny a pour pendant — et sans doute pour corollaire — l’inhumanité de Dieu que j’ai signalée en passant. Eloa est exclue du ciel et promise à la chute, parce qu’elle prend Satan (la condition humaine) en pitié et qu’elle voudrait consoler : aucun Archange, aucun Séraphin, dit Eloa, « n’a besoin de celle qui console. On dit qu’il en est un... » Parallèlement, l’homme enfoncé dans le malheur de sa condition et Satan son Consolateur sont implicitement, mais irrémédiablement ; condamnés par le ciel, cruauté qui demain préparera la révolte de Vigny et son hostilité croissante vis-à-vis du ciel et du Dieu Créateur. Cette attitude se lit déjà fort nettement dans Moïse, où le prophète juif tient lieu de chaînon entre le ciel et la terre, mais assure, dans ses souffrances et son isolement, que nul échange n’est possible entre les deux mondes, qu’il faut se séparer des humains si l’on veut être l’élu de Dieu, du « Dieu jaloux » à qui manque cet amour qui eût rendu possible un lien entre le ciel et la terre. Lorsque le poète prête au peuple ce mot : « Il nous est étranger », il ne vise pas seulement Moïse, il vise, à travers le prophète, Dieu lui-même. L’un et l’autre manquent de ce don suprême qu’exaltera bientôt Vigny : la Fraternité. L’un et l’autre manquent des sentiments du cœur. Déjà se dessine la rupture entre le ciel et la terre.

Si cependant Vigny n’a pas, même sous l’influence manifeste de Byron, pris le parti de Satan, il est pourtant bien près par instants de confondre l’œuvre du Créateur avec celte du Tentateur et de verser dans le manichéisme. Le texte définitif :

J’ai pris au Créateur sa faible créature ;
Nous avons malgré lui partagé la Nature.

contient déjà la confession bien troublante d’un règne conjoint de l’homme et de Satan contre Dieu, d’un équilibre de forces qui refuse à Dieu non seulement la Providence, mais même une part de la Création. L’ébauche du poème est encore plus claire :

... C’est l’éternel théâtre où nous luttons tous deux...
De la grande unité j’ai démenti l’Oracle,
J’ai séparé mon front — de ceux — des fronts qui sont courbés,
Et la moitié des cieux, au maître dérobés,
Et mes cieux insurgés...
(roulant) (rangés) roulés en flots autour de ma grande rivale,
Suivirent dans la nuit ma voix douce et royale.

Ce n’est point là, comme pense Georges Bonnefoy, un « vulgaire combat entre puissance régnante et puissance insurgée », c’est presque le combat manichéen — « éternel » — du Prince de la Lumière et du Prince du Monde ou Matière dont le « second homme » — l’humanité actuelle — serait l’œuvre.

Il est en fout cas certain que Vigny sent une affinité très poussée entre « Satan » et l’être humain :

C’est pour avoir aimé, c’est pour avoir sauvé
Que je suis malheureux, que je suis réprouvé.

Et voici la grande affirmation : « Je suis celui qu’on aime. » Avec Satan, l’homme peut faire alliance ; il y a entre eux une certaine identité d’essence ; en tout cas ils ont en commun une qualité primordiale. Et Vigny écrira la même année, dans Le Déluge, que « Dieu ne fait point le pacte avec la race humaine ». Bonnefoy a cru pouvoir distinguer deux conceptions de Satan dans Eloa, l’un parlant pour le corps, l’autre pour l’esprit contre l’incarnation qu’il subit dans le corps. Les deux qualités me paraissent inséparables. L’incarnation est le « châtiment » de l’esprit consolateur de Satan — comme il va être le châtiment de la pitié d’Eloa — et cet esprit consolateur se manifeste dans les voluptés de la chair. Toute l’œuvre postérieure de Vigny nous est garant que ces vers ne sont pas une simple ruse du Tentateur :

... Ce méchant qu’on accuse est un consolateur
Qui pleure sur l’esclave et le dérobe au maître,
Le sauve par l’amour des chagrins de son être ;
Et, dans le mal commun lui-même enseveli,
Lui donne un peu de charme, et quelquefois l’oubli.

mais qu’ils contiennent une véritable profession de foi. Car l’aventure d’Eloa elle-même n’est en définitive qu’une réédition du drame que nous raconte l’Ange du mal.

Ainsi Satan, lui aussi, fend à s’humaniser tout à fait et à rester face à la divinité dans la situation même de l’homme : il revêt bien plus l’aspect prométhéen de Lucifer porteur de feu, le Prométhée shelleyen, que celui du Satan byronien. Il s’identifie au destin de l’homme qui, suivant l’excellente expression de Bonnefoy, s’organise dans son malheur en face et en dépit du ciel. Ainsi Vigny n’est pas loin de proclamer la responsabilité unique du ciel dans le malheur commun de Satan et de la création — d’un ciel qu’il accuse-déjà à demi-mot de manquer de cette pitié qu’il exalte par-dessus tout et d’avoir abandonné le monde dans son dénuement après l’avoir créé imparfait, l’idée essentielle de déchéance de la race humaine subit déjà une éclipse qui va devenir totale. Dans le Déluge, poème de la même année, ces idées apparaissent avec plus de netteté encore, puisque non seulement l’Archange assure que « la pitié du mortel n’est pas celle des Cieux », mais il formule surtout cette accusation terrible vis-à-vis du ciel :

Qui créa sans amour fera périr sans haine.

Accusation qui est exactement à l’opposé du projet de dénouement d’Eloa : « Tu as aimé une fois ;’entre dans mon éternité. Le mal n’existe plus. » Ici Dieu prend presque figure de Fatalité, de Destinée aveugle ou impitoyable — ce qu’il avait été chez les Grecs avant Eschyle, ce qu’il sera chez Giraudoux, dont la métaphysique s’apparente par plus d’un côté à celle de Vigny. Et de fait dans la suite de l’œuvre du poète les Destinées et leur expression manifestée, la Nature, gouverneront sans pitié la Création.

Eloa fut à vrai dire la seule rencontre de Vigny avec les philosophies hermétiques ou pseudo-mystiques qui, à l’époque où ce poème fut écrit, venaient d’être mises à la mode par Joseph de Maistre et Fabre d’Olivet, Mme de Krüdener et Ballanche. Il leur doit — il doit aussi à sa jeunesse, à son défaut de maturité et à un reste d’attachement aux traditions familiales, à son « instinct catholique » — le goût hellénistique des conciliations ou plutôt des confusions un peu ahurissantes entre l’hermétisme platonicien et les dogmes chrétiens, entre lès symboles bibliques et l’idéal païen, entre les vertus théologales et l’esprit de jouissance. L’idée d’une réintégration de Satan et de l’Esprit (Eloa) dans son état primitif qu’envisage le dénouement projeté par Vigny trahit une influence martiniste que le poète dut sans doute à Joseph de Maistre ; on a vu combien cette conception se concilie mal avec le reste du poème et du projet, combien elle apparaît adventice et insincère, combien poignantes et authentiques au contraire sonnent les réflexions du poète où s’exhalent son scepticisme et son amour pour la seule humanité souffrante face au ciel impitoyable. Plutôt que dans les écrits et les systèmes des illuministes et des mystiques contemporains, Vigny a trouvé ces accents au fond de son cœur, au milieu de méditations personnelles. Et sans doute faut-il voir aussi dans ces tentatives un peu naïves de concilier des inconciliables — comme dans le gnosticisme alexandrin et peut-être pour les mêmes raisons — la tragique aventure d’une âme qui a perdu la foi et cherche désespérément à mettre d’accord les raisons de l’intelligence et la ferveur du croyant. Ce cri déchirant du Tentateur d’Eloa :

Simplicité du cœur à qui j’ai dit adieu !

n’est-ce pas le cri de Vigny qui ne peut plus prier ?

Bientôt viendra l’heure où, le regret de cette ferveur étant vaincu, commenceront les longues méditations de Stello et les Consultations du Docteur Noir, dont Vigny publiera en 1832 la première série et dont la seconde, œuvre de toute une vie, ne devra jamais être parachevée.

Vigny ne sera plus jamais tenté par l’élaboration de grands mythes de la Création, de ces synthèses fragiles, artificielles et laborieuses, dont il aura très tôt compris la vanité. Certes, il se demandera toujours si une religion établie n’est pas nécessaire pour les foules et si la ruine de toute religion dogmatique n’entraîne pas inéluctablement celle de la morale. Lui qui, dans l’Almeh mesurera l’impureté de tous les systèmes religieux, leurs contaminations par la fusion des peuples et des civilisations, lui qui ne doute plus de leur vanité, regardant Paris du haut de la Tour, le 16 janvier 1831 — après le pillage de l’archevêché — il dira dans Paris : « Lorsqu’une meule énorme... apparaîtra sur la cité... dont les enfants auront effacé Jésus-Christ du cœur comme du front, alors que la ville enivrée d’elle-même au plaisir du sang sera livrée, alors l’Ange la rayera du monde, et le Rocher du ciel l’écrasera. » Idée qu’explicitera plus tard cette note de Daphné : « Les pures maximes, les institutions vertueuses, les lois prudentes ne se conservent pas si elles ne sont pas à l’abri d’un dogme religieux. » Mais cet opportunisme ne doit pas nous faire douter de l’orientation anticonfessionnelle de la pensée de Vigny.

Ses écrits témoignent qu’à travers des fluctuations nombreuses et des formules hésitantes, le poète allait rompre avec les thèmes chrétiens et développer tous les thèmes gnostiques et païens dont nous avons relevé la trace dans Eloa.

Et d’abord, il tranche ce lien ténu que, en 1823, il maintenait encore entre ciel et terre par le truchement de quelques « élus ». Du côté du ciel, c’est le silence, le mystère impénétrable et cruel et l’impitoyable fatalité : « Le Destin,"dit l’avant-propos de Stello, nous mène à ses fins mystérieuses et souvent à l’expiation, par des voies impossibles à prévoir. » Si le mot « expiation », sous la plume de Vigny, doit surprendre, s’il ne semble être qu’une précaution d’auteur bien plus qu’une influence des illuministes — car jamais ce thème bien connu des martinistes ne trouvera le moindre développement dans l’œuvre d’Alfred de Vigny — le terme de « Destin » dépeindra constamment, derechef, avec celui de Fatalité, le nouveau ciel, la nouvelle divinité du poète. Il le dira clairement en 1844 dans le long poème des Destinées. On se souvient que cette œuvre décrit d’abord l’ancien état de choses où la Fatalité — « les Destinées », sortes d’Erynnies — règne sans partage ; où le ciel seul assume la « responsabilité » des actions humaines ; puis l’émotion de ces Erynnies au jour de la venue du Christ, quand « toutes les Nations à la fois s’écrièrent : « O Seigneur ! est-il vrai ? le Destin est-il mort ? » Les Destinées vont se plaindre au ciel :

Qui va porter le poids dont s’est épouvanté
Tout ce qui fut créé ? ce poids sur la pensée,
Dont le nom est en bas : Responsabilité ?

Qu’advient-il alors ? Une voix leur répond :

Retournez en mon nom, Reines, je suis la Grâce.

Le « LIVRE DE DIEU » où « C’ÉTAIT ÉCRIT » devient « LE LIVRE DU CHRIST ».

Vous avez élargi le Collier qui nous lie,
Mais qui donc tient la chaîne ?

La chaîne c’est la Voix mystérieuse qui la tient, et, si dès lors l’homme « sera plus heureux, se croyant maître et libre », pourtant :

De moi naîtra son souffle et sa force à jamais.
Son mérite est le mien, sa loi perpétuelle :
Faire ce que je veux pour venir où JE SAIS.

Négation de toute révélation. L’homme ne sait rien de ses fins dernières. Tous les enseignements des Eglises établies sont un leurre. « Je ne sais d’assuré, dit le poète de Paris, dans le chaos du sort, que deux points seulement, LA SOUFFRANCE ET LA MORT ». Nous ne savons rien, nous ne pouvons rien savoir des choses célestes : « Pour longtemps, le monde est dans la nuit. » Entre le ciel et la terre là rupture est consommée ; il y a entre les deux une Herse, poème dont Vigny commente ainsi dans son Journal de 1843 le projet, suite envisagée au Mont des Oliviers :

L’homme voit l’inertie de Dieu refuser de lui faire connaître le mot de l’Énigme de la création et de le défendre de la colère inconnue d’en haut qu’il sent planer sur sa tête... Qu’il sache fermer les routes insensées à son imagination, et que devant les pas de cette folle sa forte volonté fasse tomber la Herse.

Voici apparaître une des idées capitales du nouveau Vigny : la témérité de toute explication de l’au-delà, l’inanité de toutes les prétendues révélations : « Dans cette violente passion de tout rattacher à une cause, dit-il encore dans Stello, à une synthèse de laquelle on descend à tout et par laquelle tout s’explique, je vois encore l’extrême faiblesse des hommes. » (Il soutiendra, du reste, toujours que c’est notre désir d’un Dieu personnel qui nous suggère des explications.) Aucune réponse ne viendra du ciel, quelque pressante et fervente que puisse être notre question, et celle des êtres d’exception même, du Christ même, suppliant Dieu au Mont des Oliviers :

Mal et doute ! En un mot, je puis les mettre en poudre :
Vous les aviez prévus, laissez-moi vous absoudre
De les avoir permis.

A cette première question qui formule la responsabilité de Dieu, suit une seconde qui propose une solution à la misère humaine :

Tout sera révélé dès que l’homme saura
De quels lieux il arrive et dans quels il ira...
Pourquoi l’âme est liée en sa faible prison.

Aucune réponse ne vint ; seul vint Judas. Et devant ce refus du ciel, Vigny trace cette strophe qui, sous le nom Le silence a été par les éditeurs successifs ajoutée au Mont des Oliviers :

S’il est vrai qu’au Jardin sacré des Écritures,
Le Fils de l’homme ait dit ce qu’on voit rapporté,
Muet, aveugle et sourd au cri des créatures,
Si le Ciel nous laissa comme un monde avorté,
Le juste opposera le dédain à l’absence
Et ne répondra plus que par un froid silence
Au silence éternel de la Divinité.

C’est ce « dédain » qui va fonder toute la philosophie d’Alfred de Vigny. Il en tire les conclusions qui s’imposent sur le plan humain, dans ce projet de suite au Mont des Oliviers qu’il consigne en 1843 dans son Journal sous le titre L’Age d’or de l’Avenir, Réponse à Eva :

Jésus notre Seigneur, fils de l’homme, a pris sur lui, mais en vain, de demander la lumière et la certitude à Dieu. Si Dieu l’a refusée à celui qui nous représente par ses souffrances et sa croix — remarquez ces mots qui repoussent l’idée de Dieu incarné —, notre devoir est de nous résigner au doute, mais de nous entr’aider, de nous tendre la main mutuellement dans notre prison et notre exil. Que les hommes se rapprochent donc : qu’ils laissent à jamais le soin inutile des philosophes, et renoncent à pénétrer un ciel toujours voilé.

En coupant ainsi les liens qui liaient le ciel à la terre, Vigny rejette l’idée de rédemption et de salut par un Médiateur, partant l’idée de réversibilité de la faute. Et ce n’est pas le point de contact le moins important avec la pensée de Baudelaire que cette irréversibilité que Vigny ne pardonnera jamais à Joseph de Maistre d’avoir combattu « cette fatale théorie de sang théandrique, la réversibilité » des souffrances humaines, écrit-il dans son Journal. Le Christ même, dont le rôle de divin médiateur n’a plus dès lors de sens pour lui, achève ici de s’humaniser, témoignant de l’incrédulité de Vigny au sujet du mystère de l’Incarnation du Fils. Et toutes les révélations qu’on lui prête, tous les prétendus espoirs qu’il nous a apportés en nous dévoilant les fins dernières et le Royaume de Dieu, ne sont que « décevantes fables « ; illusions créées par « nos cœurs » :

O superstitions des amours ineffables,
Murmures de nos cœurs qui nous semblez des voix,
Calculs de la science, ô décevantes fables !...
Pourquoi vers l’horizon nous tendre ainsi des pièges ?
Espérances roulant comme roulent les neiges ;
Globes toujours pétris et fondus sous nos doigts !

compromissions et contaminations des religions dont nous entretient l’Almeh. Il n’y a rien à espérer du côté du ciel. Il faut imposer silence aux illusions, rejeter comme simples leurres les espérances d’une vie future, spécialement, pour le christianisme, les espérances d’une résurrection dans la chair, c’est-à-dire d’une survie de la partie la plus méprisable de l’être, espérances au demeurant empreintes d’un mercantilisme irritant, la promesse d’une récompense pour le Juste, d’un châtiment pour l’injuste : « On dit sans cesse : ce qui est beau, c’est la résignation courageuse et l’espérance indestructible. Non, car la résignation a peu de mérite à être courageuse si elle croit avoir, selon son espérance, une récompense éternelle. Ce qui est beau (brave), c’est la résignation, la sérénité dans la douleur, sans aucune espérance et malgré cet anéantissement de foule espérance » ; voilà ce qu’il inscrit dans son Journal le Jour des Morts 1861.

Ainsi Vigny aperçoit dans toute espérance métaphysique un péril grave, une cause d’affaiblissement pour l’homme, un prétexte à lâcheté, à abdication : « L’espérance (d’une récompense post mortem) rend lâche. La certitude d’un destin irrévocable rend courageux. » Qu’il vise au premier chef le christianisme, il ne s’en cache pas : « Tout ce qui fortifie l’homme est bon. Tout ce qui l’affaiblit est mauvais... Le Christianisme affaiblit l’homme. Donc il est mauvais. »

Il ne s’agit, du reste, pas d’une simple attitude d’expectative. L’avenir du monde et la moralité du monde en dépendent. « La faiblesse produit tout le mal, la force, tout le bien. » Témoin Julien l’Apostat qui, dès 1833, sera l’exemple favori de Vigny. L’empereur Julien avait poussé le christianisme « jusqu’au dépérissement de l’espèce et l’anéantissement de la vitalité de l’Empire ». Il « s’arrête épouvanté » par les conséquences de la christianisation « et entreprend de rendre sa vigueur à l’homme romain et à l’Empire », sans, du reste, y parvenir. C’est que toute religion et toute philosophie qui sous-estime les beautés de la vie terrestre tue l’action, décourage l’homme d’action, poussant à une résignation passive éminemment nocive pour la vie et la santé des peuples. Tel est le reproche majeur que Vigny adresse à la fois au christianisme et au bouddhisme. Sans doute, « Bouddha lui seul n’a pas parlé de récompenses célestes. La charité est l’âme de sa religion, la plus profonde abnégation de soi-même, et il ne prononce pas même le nom incertain de Dieu ». Mais puisque « l’absorption (nirvânique) est le système entier de la nature pour les Indiens », puisque le ressort de toute action est ainsi ruiné, le bouddhisme est mauvais.

Face au ciel muet, l’homme doit refuser toute religion, n’espérer en rien une vie future, être « fort ». On sent combien Vigny se rapproche du stoïcisme antique. De fait, à partir de 1834, le poète professe une admiration d’abord sans mélange pour Epictète et les Stoïciens dont il recopie soigneusement certaines sentences. C’est par eux qu’il rencontre celui qui allait être son véritable initiateur : Socrate tel que le présente son disciple Platon dont le « Connais-toi toi-même et fais tes actions » émaillera désormais le Journal et les méditations du Docteur Noir. Désormais il en a fini avec toute mystique, il trouvera toute sagesse dans l’analyse de soi. C’est du moins ce qu’il croit ; car ce désir d’une vision intérieure claire — face à un illuminisme qui lui semble illusoire — le prédispose à recevoir et à adopter l’enseignement ésotérique même du platonisme que nous allons bientôt rencontrer dans ses poèmes.

Ainsi s’affirme un développement harmonieux entre Eloa qui, déjà, cherche l’idée, l’esprit désincarné, indépendant, transcendant les incarnations, et Esprit pur, testament spirituel du poète où il écrit le 10 mars 1863 : « L’ÉCRIT UNIVERSEL... VISIBLE SAINT-ESPRIT... Je peux en ce miroir me connaître moi-même. » La pensée (l’écrit) transcendante à laquelle il croit en spiritualiste, est l’unique manifestation saisissable de l’esprit universel : « Consolons-nous de tout par la pensée que nous jouissons de notre pensée même et que cette jouissance, rien ne peut nous la ravir. »

Eloa-Christ symbolisait hier l’esprit en son « essence divine », Vigny n’abandonnera jamais cette conception de l’esprit « pur ». Il l’inscrit dans La Maison du Berger (1844) où Dieu a voulu créer Eva « pour qu’il se regarde au miroir d’une autre âme ». Eva, la femme, c’est le symbole visible de l’Esprit d’essence divine ; tel est le sens évident de cet hémistiche qu’on a cru énigmatique :

L’Invisible est réel.

Tel est le sens transcendant de cette confession du Journal : « Dès lors, le moindre bouquet, la plus petite feuille réjouit la vue et le cœur. On sait gré à la puissance qui a permis qu’elle se rencontrât sous nos pas. »

Si Vigny refuse le mystère de l’incarnation de Dieu, s’il blâme le Créateur d’avoir enchaîné l’esprit ou l’âme à l’être de chair, il n’en a pas moins la claire vision de l’état inviolable de cette essence, visible sous le masque léger des formes créées, de cette essence céleste :

L’Invisible est réel. Les âmes ont leur monde
Où sont accumulés d’impalpables trésors.
Le Seigneur contient tout dans ses deux bras immenses,
Son Verbe est le séjour de nos intelligences,
Comme ici-bas l’espace est celui de nos corps.

Qu’on ne se trompe pas sur le sens de ce vocabulaire traditionnel qu’il faut replacer dans le cadre de la pensée de Vigny. Cette identification du Logos et de l’Intelligence humaine ou Esprit pur, d’aspect évidemment platonicien, sépare définitivement Vigny du christianisme. Le « Seigneur » — dont nous verrons bientôt qu’il n’est pas Dieu Créateur que Vigny désigne généralement du nom de « la Nature » — le « Seigneur » est une sorte de source vive, de foyer d’énergie spirituelle d’où émanent les Idées, en tout cas les âmes humaines, et leur expression connais-sable : l’esprit. L’esprit ne perd jamais tout à fait le lien qui le rattache à cette divine Mère durant son passage sur terre ; il ne se souille pas non plus au contact du corps, c’est pourquoi Vigny ne conçoit ni châtiment ni récompense après la mort du corps, ni la nécessité d’une rédemption. C’est ce que chantent les admirables vers de La Flûte, dont le titre et le thème ne sont peut-être pas étrangers à La Flûte enchantée :

Pour moi qui ne sais rien et vais du doute au rêve,
Je crois qu’après la mort, quand l’union s’achève,
L’âme retrouve alors la vue et la clarté,
Et que, jugeant son œuvre avec sérénité,
Comprenant sans obstacle et s’exprimant sans peine,
Comme ses sœurs du ciel elle est puissante et reine,
Se mesure au vrai poids, connaît visiblement
Que son souffle était faux par le faux instrument,
N’était ni glorieux ni vil, n’étant pas libre :
Que le corps seulement empêchait l’équilibre ;
Et, calme, elle reprend, dans l’idéal bonheur,
La sainte égalité des esprits du Seigneur.

Comment dès lors nier comme on l’a tenté la croyance de Vigny en une survie de l’âme ? Certes, cette survie ne semble pas prendre pour le poète l’aspect d’une existence individuelle — comme il en va dans la conception chrétienne — mais un aspect cosmique ; et c’est précisément parce qu’il prêche, pense Vigny, l’anéantissement de l’âme qu’il rejette le bouddhisme. Mais si cette vision cosmique de l’âme le rapproche singulièrement de Platon, il s’en sépare de nouveau en refusant toute idée de métemsomatose.

J’ai dit que nous ne devons pas nous tromper sur le sens du vocabulaire mystique de Vigny, dans La Maison du Berger. En face de ce « Seigneur » intelligible, il place la cruelle « Nature » : « impassible théâtre... (de) la Comédie humaine qui cherche en vain au ciel ses muets spectateurs ». Il ne lui ménage pas sa haine :

Vivez, Nature...
Plus que tout votre règne et que ses splendeurs vaines
J’aime la majesté des souffrances humaines.
Vous ne recevrez pas un cri d’amour de moi.

On a depuis longtemps reconnu dans cette accusation les accents des défis que le poète de la Herse et du Silence avait jadis et naguère jetés au Dieu Créateur. Lui qui a proclamé l’inhumanité de Dieu, sa cruauté, son indifférence à l’homme, à ses souffrances, à sa pitié, il a -défini sa position d’homme vis-à-vis du Créateur comme il définit ici sa situation face à « la Nature », réservant tout son amour à l’humanité souffrante, toute sa haine à Dieu et à son image sensible : la Nature. Il y a pourtant dans cette identification quelque chose d’insolite qu’on n’a pas, je crois, mis en lumière. Non seulement La Mort du Loup — thème des animaux qui savent subir leur condition et mourir sans se plaindre et qui ont le sens du destin impitoyable — place les bêtes dans une situation analogue à celle de l’homme ; mais dans La Maison du Berger même, Vigny écrit aussitôt avant les vers cités, sur la Nature :

Eva, j’aimerai tout dans les choses créées,
Je les contemplerai dans ton regard rêveur
Qui partout répandra ses flammes colorées,
Son repos gracieux, sa magique saveur.

Ainsi c’est bien moins le visage manifesté de la nature — natura naturata, dirait Spinoza — qui est visé ici par le poète que les lois de la création — natura naturans — ces lois qui ne sont autres que le Destin en face duquel l’homme s’installe dans sa condition misérable, mais exaltante, cherchant à sauver un « amour taciturne et toujours menacé ». Ainsi s’éclaire la distinction de « Seigneur » et « Nature » : « La Nature » symbole du Créateur sur la qualité duquel Vigny ne s’explique pas et dont il est difficile, comme l’a judicieusement souligné M. Jean Pommier, d’affirmer qu’il n’est pas personnel (le vers « Vivez et dédaignez, si vous êtes déesse » témoigne en sens contraire1) ; d’autre part, « le Seigneur », essence éternelle, source de l’Esprit, d’une absolue pureté et inviolable. Cette céleste pureté, le poète en ses métaphores, l’assimile non à un Etre providentiel ou démiurgique, mais à un Corps parfaitement) pur et translucide, diamant ou cristal :

Diamant sans rival, que tes feux illuminent
Les pas lents et tardifs de l’humaine raison !

laquelle est captive du corps de chair ; ou dans le Post-Scriptum des Oracles :

Le DIAMANT ? c’est l’art des choses idéales,
Et ses rayons d’argent, d’or, de pourpre et d’azur
Ne cessent de lancer les deux lueurs égales
Des pensers les plus beaux, de l’amour le plus pur.

Essence pourtant condamnée à s’incarner dans un corps précisément, semble-t-il par un décret des Puissances dont la Destinée et l’impassible Nature sont les figures connues par l’homme.

C’est pourquoi — oubliant qu’il avait condamné les religions établies qui affaiblissent l’action, Vigny, dans L’Esprit pur, son testament spirituel, en un idéal fort voisin de celui du Platon de La République, placera au-dessus de toutes les activités nobles, la contemplation du penseur et la recherche de la connaissance de soi : c’est ce que Vigny lui-même appelle son « atticisme », sa morale des forts, suprême sagesse socratique qu’il décrit dans cette autre strophe des Oracles :

Le Cristal, c’est la vue et la clarté du JUSTE,
Du principe éternel de toute vérité,
L’examen de soi-même au tribunal auguste
Où la Raison, l’Honneur, la Bonté, l’Equité,
La Prévoyance à l’œil rapide et la Science
Délibèrent en paix devant la Conscience
Qui, jugeant l’action, régit la Liberté.

La Liberté ! triomphe de l’Esprit sur les sujétions de la chair, mais aussi défi à « la Nature », au « Destin » qui refusent audience au cœur, à la pitié, aux mouvements généreux qui provoquèrent la chute d’Eloa. Face au « Dieu jaloux » de Moïse, Vigny place maintenant

Le vrai Dieu, le Dieu fort et le Dieu des idées !

comme il dit dans La Bouteille à la Mer.

Mais prenons-y garde ! Ce Platonisme de Vigny n’est pas intolérant. Le Gnôti sêauton socratique, seule porte par laquelle l’esprit accède à la conscience de sa condition secrète, tous ne peuvent pas y atteindre par la voie directe, par le grand véhicule réservé aux « forts » seuls. « Adorer les saints et les saintes, les anges, les chérubins, c’est s’acheminer autant qu’on a de force vers l’idéal de Socrate, l’un va jusqu’à un point, l’autre à un autre plus élevé, chacun conçoit ce qu’il peut et le mieux qu’il peut un idéal toujours vague. » Ainsi Vigny peut, sans se déjuger, reconnaître au christianisme une réelle grandeur, une réelle utilité, y pratiquer une interprétation hétérodoxe retranchant le Christ douloureux et fraternel du ciel impitoyable et sourd du Mont des Oliviers.

Bien mieux, s’il a puisé dans le Banquet et dans le Phèdre de Platon qu’il connut surtout par Victor Cousin toute la théorie des Idées et des Esprits incarnés, ce n’est pas chez Socrate ni même en Grèce qu’il a rencontré l’image d’une lutte aussi violente entre l’être humain et la Fatalité. Bonnefoy a très finement décelé, en passant, les hésitations du poète entre ce qu’il appelle un Platonisme absolu et un Platonisme de Satan. Il y a là, je pense, une survivance de cette tendance au manichéisme que je signalais dans Eloa et qu’à l’époque, certains illuministes inscrivaient plus ou moins consciemment dans leurs écrits. Je songe ayant tout à ce fragment de l’Orphée de Ballanche (1827), dont Vigny a connu l’œuvre, puisque Joseph Bûche a noté des concordances de textes :

Que savons-nous, enfin, s’il n’y a pas toujours eu deux centres de direction, l’une de la pensée divine et l’autre de la pensée humaine ?... Il arrive à présent ce qui arrive toujours, c’est que l’on se trompe sur le centre religieux. La pensée divine n’est plus là où on la croit, et n est pas encore dans le centre opposé. Enfin, pour achever ma pensée, Pas croire à deux volontés produisant chacune un destin différent ?

Mais l’originalité de la pensée de Vigny a été d’avoir en quelque sorte résorbé tout l’aspect mythique de telles conceptions, d’avoir conçu un satanisme sans Satan, une fatalité sans Dieu nettement défini, une liberté visuelle de l’homme tenue en suspens par le Destin, qui lui refuse la connaissance de ses fins dernières. Vigny n’a jamais surmonté l’accusation du sang des Innocents, encore qu’il se répète que la pitié humaine n’est pas celle des cieux. Il ne peut s’empêcher de juger Dieu — il songera à écrire un poème sur le Jugement de Dieu. Et cette attitude issue d’une profonde et réelle commisération pour l’homme et ses souffrances, le détourne très tôt d’un mysticisme vague et le met en garde contre les inspirés de son époque dont il subit l’influence plutôt par a contrario. Avec une acuité à peu près unique en son temps, il perce à jour les contradictions et les contaminations étranges dont s’accommodent les maîtres et petits maîtres de l’illuminisme et demande à la seule raison des clartés idéales qu’il se plaît à dire attiques, mais qui, en fait, sont moins socratiques que platoniciennes.


Voir en ligne : Litteratura


[1Georges Bonnefoy, La pensée religieuse et morale d’Alfred de Vigny, p. 424 convient, au début de ce travail, de rendre un hommage ému à ce jeune savant qui nous a été trop tôt enlevé par la guerre et dont l’admirable thèse sur Vigny marquera une date dans l’exégèse de cette œuvre poétique.