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LA THÉORIE PLATONICIENNE DES IDÉES ET DES NOMBRES D’APRÈS ARISTOTE

Robin : LA THÉORIE PLATONICIENNE DES IDÉES - Introduction

Introduction

samedi 18 juillet 2009

§ 1. — Cette étude est la première partie d’un travail plus étendu, dont l’objet dernier est de déterminer, au moyen d’une étude préliminaire des traditions antiques, la signification probable de la philosophie de Platon.

Je ne me propose pas d’envisager cette philosophie dans toutes ses parties. Quelque intime que soit l’union mutuelle de ces parties, il n’est pas impossible en effet de s’attacher uniquement à la doctrine qui fonde leur unité et qui, donnant à la pensée ses directions dominantes, organise le système et en détermine les applications. Trendblenburg et Zeller ont jadis admis la légitimité d’une telle séparation. Je ne consacrerai donc d’études distinctes ni aux questions physiques, éthiques, politiques, ni même aux problèmes de la méthode

philosophique et de la théorie de la connaissance. Pour désigner ce résidu auquel s’appliqueront exclusivement mes analyses, on pourrait avoir recours, dans un but de simplification verbale, et comme la fait Zeller dans ses Platonische Studien, au mot Métaphysique. Mais, appliqué à Platon, ce mot constitue une sorte d’anachronisme. Je dirai donc, plus longuement, que, de l’ensemble de la philosophie platonicienne, je retiens la doctrine fondamentale et les principes directeurs de la construction dogmatique, à savoir la théorie des Idées et la théorie des Nombres.

§2. — Cette doctrine fondamentale, en ce qui concerne particulièrement la théorie des Idées, a été et est encore l’objet de discussions multiples ; elle a donné lieu aux interprétations les plus divergentes, dans l’antiquité et dans les temps modernes. Comment devons-nous concevoir les Idées platoniciennes ? Sont-elles de simples concepts de notre esprit ? Ou bien des réalités suprasensibles, dotées de l’existence individuelle, doublure transcendante des réalités d’ici-bas ? Ont-elles leur existence dans la pensée d’un Dieu personnel ? Ou bien enfin, tout en étant des pensées divines, sont-elles des principes actifs immanents au monde et le Platonisme est-il un panthéisme ? Ces Ihèmes différents sont susceptibles eux-mêmes de plus d’une variation et ils ont été exploités dans les intentions les plus diverses. Tantôt on a vu le Platonisme servir de caution philosophique au mysticisme religieux ; tantôt donner le patronage de son nom à une philosophie sceptique ; chez certains interprètes modernes, Platon devient l’ancêtre direct de Descartes, ou de Leibniz, ou enfin de Kant ; pour d’autres, la théorie des Idées est l’introduction naturelle à l’idéalisme le plus savant et, les Idées platoniciennes n’étant autre chose que des lois, il faut chercher en elles le principe fondamental de la méthode des sciences. Comment faire un choix au milieu de toutes ces interprétations ?

Le moyen le plus naturel, semble-t-il, serait de se placer en face des textes mêmes de Platon et de les étudier objectivement. C’est précisément ce que la plupart des historiens ont prétendu faire. Mais c’est là précisément aussi que commencent les difficultés et que se manifestent les divergences. Car tout de suite on se trouve en présence de la nécessité d’interpréter, de concilier des affirmations qui paraissent ne pas s’accorder entre elles, de relier les unes aux autres des théories dont leur auteur n’a pas pris soin de nous montrer clairement la liaison, de traduire des termes non expliqués en d’autres dont nous possédons l’explication. Difficilement on se défait des suggestions qu’un texte a pu faire naître dans l’esprit et cette idée préconçue détermine le reste de l’interprétation ; elle conduit à solliciter certains textes ou à fermer les yeux sur d’autres. Certes chaque interprète est de bonne foi quand il offre son plan de reconstruction, pour remplacer l’édifice caduc de ses prédécesseurs. Certes il n’en est pas un seul qui ne pense avoir bien lu et n’avoir complété la pensée du maître que dans la mesure strictement nécessaire, selon les exigences les plus évidentes de la doctrine. N’y aurait-il donc pas, en somme, quelque outrecuidance à prétendre faire preuve, dans l’exégèse, d’une probité jusqu’alors inconnue, et quelle espérance pourrait-on conserver d’être, en recourant aux mêmes méthodes, plus sagace ou plus heureux que tous les autres ?

§ 3. — Ces réflexions m’ont amené à penser qu’il pourrait y avoir quelque avantage à prendre d’un autre biais le problème. — La philosophie de Platon a eu sur les penseurs contemporains et ensuite, pendant près de ïieuf siècles, une action remarquablement puissante, dont les effets ont été d’ailleurs très divers. Les uns ont fait effort pour la ruiner ; les autres se sont employés à la développer ou à la mettre en état de satisfaire à de nouvelles exigences et de résister aux objections de ses adversaires. Il y a donc dans l’antiquité une tradition platonicienne persistante, dont il doit être possible de retrouver la trace aussi bien chez ceux qui ont voulu s’en affranchir que chez ceux qui ont prétendu la rectifier seulement, ou bien la développer : souvent, en effet, ceux qui rejettent une doctrine nous instruisent à son sujet tout autant que ceux qui prétendent la continuer. Dégager la tradition des éléments critiques ou des productions secondaires, rechercher au milieu des unes comme sous les autres les données primitives, peut-être y aurait-il là un moyen de remonter jusqu’à l’original, tel qu’il fut produit, il y a près de vingt-quatre siècles, par une pensée grecque, tel qu’il apparut à ceux qui, les premiers, en eurent connaissance. En éliminant, par l’analyse critique, les altérations qu’il a subies, peut-être parviendrait-on, en fin de compte, à retrouver sous les retouches successives les traits mêmes du modèle. En outre, ce travail de restitution aurait d’autant plus de chances d’être mené à bien, avec exactitude, que les faiseurs de retouches sont, par leurs habitudes de penser ou par leurs acquisitions intellectuelles, moins différents de celui dont ils ont voulu corriger ou refaire le portrait.

J’ai donc cru qu’il serait possible de savoir ce qu’a été le Platonisme, en le demandant aux penseurs grecs, et à eux seuls. Sans doute il existe, chez eux aussi, une large part d’interprétation, puisque l’originalité critique des uns, cons-tructive des autres, suppose une part, plus ou moins considérable, de personnelle et libre réflexion. Mais dans cette interprétation nous n’avons pas à craindre les déformations qu’une intelligence imprégnée de Cartésianisme, de Leibnizianisme ou de Kantisme, renouvelée en outre par l’influence des méthodes scientifiques, peut faire subir aux conceptions d’un Grec du quatrième siècle avant notre ère. Avec les anciens pour guides, on ne risque pas, du moins, de voir en Platon un prophète de la philosophie moderne. J’ai donc tenté de remonter vers la philosophie platonicienne en l’étudiant chez Aristote et chez les Péripatéticiens, dans l’Académie et chez les Néoplatoniciens. Exposer le Platonisme tel qu’ils nous le montrent, c’est-à-dire tel qu’ils l’ont compris et tel qu’ils l’acceptent ou le critiquent ; — chercher à déterminer, par une étude tout interne de leurs témoignages, ce qui paraît être surajouté dans un intérêt dogmatique ou polémique ; — apprécier la valeur de ces additions ou de ces critiques, et ainsi démêler ce qui, dans les premières, semble commandé par des exigences extrinsèques, ce qui, dans les secondes, ou bien n’est pas d’accord avec la doctrine telle qu’elle a été présentée par l’adversaire lui-même, ou bien manifeste les difficultés qu’il éprouve à se libérer des influences qu’il prétend combattre ; — comparer enfin les résultats de cette étude avec les textes mêmes de Platon et, par suite, faire profiter l’interprétation directe des enseignements fournis par la tradition suivie des écoles grecques ; — tel est le plan du travail que j’ai entrepris et que j’espère poursuivre jusqu’au bout.

§ 4. — En commençant à le réaliser, je me suis trouvé en présence d’Aristote et j’ai tenté de lui appliquer la méthode dont je viens de tracer les grandes lignes. Je me suis donc efforcé d’abord de relever tous les textes qui, dans son œuvre, peuvent nous renseigner sur la philosophie la plus générale de son maître. Ces témoignages immédiats du disciple, j’ai fait ce que j’ai pu pour les exposer avec rigueur, en utilisant, pour les tirer au clair, toutes les ressources qu’offre la lecture des commentateurs anciens, et j’ai essayé d’obtenir ainsi une exposition historique de la doctrine de Platon par Aristote. Puis je me suis imposé, si fastidieuse ou si énervante que puisse sembler parfois cette dialectique subtile et compliquée, de suivre dans tous ses détails, souvent fort instructifs, l’argumentation critique d’Aristote contre son maître. Sur ce point encore je me contente d’exposer et d’expliquer ; je tente cependant, d’après les emprunts d’Alexandre d’Aphrodisias au peri ideon d’Aristote, de reconstituer les arguments sur lesquels la Métaphysique ne nous fournit que des indications sommaires. Enfin je me suis demandé, abordant désormais un point de vue critique, si Aristote avait le droit d’adresser à Platon les objections qu’il lui a faites ; les données positives de son exposition ne réduisent-elles pas souvent la portée de ses critiques ? Ses propres conceptions ne nous fournissent-elles pas parfois la possibilité d’interpréter dans un sens moins étroit et moins superficiel les théories qu’il a critiquées ? Telles sont les divisions que j’ai constamment conservées dans chacune des sections de cette première partie. Ces sections seront consacrées, suivant une classification des plus simples et presque imposée par Aristote lui-même, la première à la théorie des Idées, la seconde à la théorie des Nombres et des Grandeurs, envisagées d’abord dans l’ordre purement mathématique, puis dans l’ordre idéal, la troisième aux Principes premiers. La question de l’existence du Sensible se trouve traitée à la fois dans la première et dans la seconde partie, puisque le Sensible n’est que par les Idées, qu’elles soient Idées proprement dites ou Nombres-Idées. — Ainsi comprise, cette étude du Platonisme dans Aristote m’a paru pouvoir être présentée seule, car elle forme une partie totale qui se laisse isoler du reste et, d’autre part, elle manifeste très clairement les caractères de la méthode choisie pour traiter l’ensemble.

§ 5. — De ce que je viens de dire il résulte que, quand au cours des pages qui suivent, je parlerai de Platonisme, il faudra toujours entendre le Platonisme tel que le conçoit Aristote, le seul que je veuille connaître pour l’instant. Par conséquent, les exigences de ma méthode générale m’imposaient, pareillement, une nécessité à laquelle je ne pouvais me soustraire ot qui peut, au premier abord, sembler déconcertante. Dans ce travail sur la philosophie de Platon, on ne trouvera pas un seul texte de Platon, pas une seule référence à un ouvrage de Platon, à moins pourtant que ces textes ou ces références ne proviennent d’Aristote lui-même. J’ai traité de la philosophie platonicienne comme s’il s’agissait d’une de ces philosophies anciennes que nous connaissons seulement par les témoignages des Doxographes et par les fragments, souvent très courts, qu’ils nous ont conservés. Il y avait là pour moi une nécessité doublement inévitable. Si je jugeais l’exposition du Platonisme par Aristote non pas seulement en elle-même, mais aussi par rapport à l’œuvre de Platon, je me condamnais par la suite à refaire, sur de nouveaux frais, un travail analogue quand j’aurais étudié le Platonisme dans les doctrines post-aristotéliciennes. Il en serait résulté fatalement nombre de redites, sans compter que je perdais les avantages d’une confrontation simultanée. En second lieu, pour faire utilement la comparaison de l’exposition et de la critique d’Aristote avec la réalité des dialogues, il me fallait étudier ceux-ci jusque dans le détail le plus minutieux et, avec les justifications et les discussions nécessaires, je risquais de grossir démesurément mon travail. Bref je ne pouvais y faire entrer toute la philosophie platonicienne. Ne retenir, d’autre part, que quelques textes particulièrement significatifs m’était également interdit. Comment en effet les aurais-je choisis sans commettre un cercle évident et sans faire tort à l’impartialité ? La possibilité même d’un choix nous être enlevée dans tous les cas où la décision ne peut résulter que de l’énumération de tous les textes et de la comparaison de ces textes entre eux. Dira-t-on qu’il y a des textes précis et hors de toute contestation ? Mais, si vraiment ils ne prêtent à aucune contestation, ce n’est pas sur ceux-là que portent les difficultés et ce n’est pas à propos de ceux-là qu’il peut être nécessaire de se poser la question de savoir si Aristote les a bien ou mal interprétés. Ainsi, de même que j’étais empêché d’abandonner à la philosophie platonicienne toute la place à laquelle elle avait droit, je ne pouvais davantage lui marchander l’espace et ne lui faire qu’une demi-part dans mon travail. Pour une raison analogue, je devais, en ce qui concerne les relations historiques de Platon à ses prédécesseurs, me borner à recueillir et à commenter, sans plus, les indications d’Aristote. A la question de savoir si ces relations sont exactement présentées par lui, je ne pourrai répondre qu’après avoir fixé mon interprétation du Platonisme : c’est une tâche réservée. Je demande donc seulement qu’on me fasse crédit et qu’on me laisse le temps de poursuivre jusqu’à son terme naturel, l’étude même de Platon, le plan que je me suis tracé.

§ 6. — Pour terminer, je dirai seulement quelques mots sur les procédés d’exposition que j’ai adoptés. Ils sont inspirés de ceux d’Ed. Zeller dans sa Philosophie der Griechen. Dans le texte je donne les résultats de l’analyse et de la discussion des témoignages ; celles-ci sont rejelées dans les notes. Ces notes sont souvent fort étendues, et cela pour deux raisons. D’une part, j’ai pensé qu’il y avait tout avantage à rassembler dans une même note, en une sorte de « dissertation », tout ce qui concerne une partie totale de l’exposition. D’un autre coté, il m’a paru nécessaire de citer intégralement, de répéter même en partie dans quelques cas, tous les textes significatifs. Il le fallait parce que souvent des discussions sur ces textes ont paru indispensables et que, détachées de ceux-ci, elles auraient perdu toute clarté. En outre, des citations assez nombreuses et assez abondantes permettent seules au lecteur un contrôle facile et rapide et, à ce sujet, volontiers je dirais avec Zeller que j’ai été moins économe du papier de l’imprimeur que du temps de ceux qui me liront. Toutefois, pour ne pas alourdir les notes par des parenthèses qui en rendraient la lecture incommode, j’ai procédé à l’égard des discussions et des explications comme, précédemment, à l’égard des citations et des références, et je les ai rejetées, pour la plupart, dans des contre-notes.

Deux tables complètent mon travail. L’une renferme toutes les références aux écrits de la collection aristotélique et à quelques auteurs anciens, à l’exception toutefois des commentateurs. L’autre est une table alphabétique des matières. La première donne le moyen d’aller d’une assertion rencontrée dans Aristote à quelqu’une des discussions que j’ai pu lui consacrer ; l’autre, de retrouver les textes en se reportant à ces discussions.


Voir en ligne : HyperPlaton